L'année 2026 n'est pas de tout repos pour l'industrie de l'édition, confrontée à un repli des ventes et à un recul apparent des pratiques de lecture. Parallèlement, la situation budgétaire de l'État entraine une contraction des soutiens publics, tandis que de puissants acteurs technologiques prennent leurs aises, afin de développer des outils d'intelligence artificielle... Renaud Lefebvre, directeur général du Syndicat national de l'édition (SNE), est revenu pour ActuaLitté sur quelques sujets de préoccupation.
Le 16/07/2026 à 11:19 par Antoine Oury
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16/07/2026 à 11:19
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ActuaLitté : Le ministère de la Culture a essuyé plusieurs baisses de crédits, avec des conséquences pour les dotations du Centre national du livre. Quel est le sentiment du Syndicat national de l'édition vis-à-vis de cette politique d’austérité ?
Renaud Lefebvre : Le SNE est effectivement inquiet de ces décisions politiques. À ce stade et à court terme, il faut néanmoins en relativiser la portée, puisque la baisse de la dotation du CNL a pu être compensée par des prélèvements sur son fonds de roulement. La diminution de son budget, jusqu'à présent, a eu peu de conséquences sur ses capacités d'intervention au bénéfice du secteur du livre.
Si les conséquences de ces choix budgétaires ont donc été limitées en 2026, il subsiste une inquiétude forte, évidemment, vis-à-vis du prochain exercice budgétaire, puisque cette mécanique de prélèvement sur les réserves est par nature limitée. Le jour où le fonds de roulement sera totalement consommé, il faudra démanteler des pans entiers de l'action du CNL.
Rappelons à ce titre que l'intervention publique, en termes de proportions, reste très faible par rapport à la taille et au poids économique du secteur du livre.
À ce recul du budget du CNL s'ajoute par ailleurs la réforme du Pass Culture. Quelles en sont les conséquences, pour le secteur du livre ?
Renaud Lefebvre : Ces coupes claires dans le Pass Culture ont eu un impact très sensible pour le secteur. C'est d'ailleurs un des facteurs explicatifs, sans être le seul, des difficultés que rencontre le secteur de la librairie.
Le Pass Culture représentait 95 millions € par an d'achat de livres avant la réforme, soit environ 2 % du marché global du livre, sachant que ces achats ne se faisaient que dans le réseau physique, et en particulier dans les réseaux de librairies indépendantes, qui représentent elles-mêmes environ 25 % du marché. La réforme du Pass Culture a ainsi représenté une baisse des ventes de l’ordre de 1 % pour le marché, mais cela représente probablement un recul des ventes de 4 % pour un certain nombre de librairies indépendantes.
On parle beaucoup des difficultés actuelles de la librairie, mais cette réforme du Pass Culture a été sans commune mesure avec l'impact des décisions budgétaires concernant le CNL. On parle de 45 millions € supprimés sur le livre, pour la seule politique générale publique de soutien aux achats de livres par les jeunes.
Aujourd'hui, des discours se multiplient, qui déplorent les addictions aux écrans, notamment des jeunes générations — et nous partageons ces analyses —, mais, parallèlement, on coupe de moitié une politique d'incitation, sans doute aussi parce qu’elle ne plait pas à tout le monde. Certains critiquaient les titres choisis par les jeunes bénéficiaires du Pass Culture, et s'inquiètent aujourd'hui de la situation de la librairie et de l'édition : un peu de cohérence est nécessaire.
La sénatrice Sylvie Robert a récemment proposé une « clause de confiance » permettant aux auteurs de résilier leur contrat d’édition, sur décision de justice, après un rachat ou un changement de ligne éditoriale d’une maison d’édition. Cette mesure semble-t-elle saine au SNE, et une garantie pour la liberté d’expression et de publication ?
Renaud Lefebvre : Prenons un peu de recul. La proposition de loi à laquelle s'est greffé cet amendement procède de plusieurs années de discussion, d'un travail mené par des organisations d'auteurs et des organisations d'éditeurs, nourri par des analyses juridiques, des confrontations de points de vue professionnels... Ce processus a débouché sur un accord, fin 2022, et une forme de consensus aux termes des discussions de 2023. Il devait aboutir à un certain nombre d'évolutions.
Sur ce travail long et patient viennent s'ajouter des éléments produits dans l'humeur, par instinct. Les intentions sont sans doute bonnes, je ne conteste pas ce point, mais la réalité est que cet amendement n'a rien à voir avec le texte d’origine de la proposition de loi. De notre point de vue, en tout cas, cette proposition n'a pas été suffisamment travaillée, analysée et pesée.
Pour commencer, cette clause de confiance, si elle avait été en vigueur le 1er janvier 2026, qu'aurait-elle changé pour les auteurs Grasset ? Rien, parce qu'il n'y a pas eu de changement de contrôle, parce qu'il n'y a pas eu de changement de ligne éditoriale chez Grasset. Si les dispositions proposées s'étaient appliquées rétrospectivement, elles n'auraient pas fonctionné.
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Par ailleurs, la liberté d'expression n'a pas été mise en cause par la situation actuelle : les auteurs Grasset qui ont choisi de partir ont déjà exercé, d'une certaine manière, leur clause de confiance. Parmi eux, qui est lié par une clause dite de préférence [qui peut lier à l'auteur à l'éditeur pour les livres à venir, NdR] ? De plus, cette clause n'est jamais appliquée en cas de contentieux de cette nature : il n'y a pas d'exécution forcée d'un contrat d'édition, cela n'a pas de sens. Un éditeur ne peut pas forcer un auteur à lui remettre un manuscrit, au risque de se retrouver avec un travail sans valeur.
Ces auteurs qui ont fait le choix de quitter leur éditeur, ne pourront-ils pas exercer pour autant leur droit de s'exprimer, d'être publié ? Je ne crois pas que les concurrents de Grasset leur fermeront la porte au nez.
En outre, la liberté de publication non plus n'a pas été mise en cause, et fort heureusement d'ailleurs, car nous nous battrons jusqu'au dernier sang pour la garantir. Que l'on s'indigne d'une situation individuelle, je peux le comprendre, mais de telles propositions, qui n'ont pas été travaillées, peuvent avoir des effets puissants et déstabilisateurs sur l’ensemble de l’édition.
Rappelons que la littérature, en grand format, représente moins de 15 % du chiffre d'affaires du secteur du livre. Ces impacts méritent d'être mesurés avant de se lancer dans, pourrait-on dire, des amendements d'humeur. Barack Obama disait : « Ce n'est pas parce qu'on a le meilleur marteau qu'on doit voir chaque problème comme un clou. »
Le ministère de la Culture a ouvert un chantier sur la durée de cession des droits d’exploitation des œuvres littéraires : quel est l’avis du SNE sur cette décision politique ? Quelles sont les propositions du SNE pour améliorer l’équilibre contractuel entre l’auteur et l’éditeur ?
Renaud Lefebvre : Parler des sujets, se mettre autour d'une table et échanger des points de vue, cela a toujours été la posture générale des éditeurs. Maintenant, si l'on évoque la nécessité ou la pertinence de cette mesure, je doute que nous soyons spontanément alignés avec les auteurs.
Avec cette proposition, il ne s'agit pas d'autoriser des cessions courtes, mais d'interdire des cessions au-delà d'une certaine durée. Si je prends l'exemple d'un éditeur jeunesse de création, que je ne nommerai pas, 80 % de son chiffre d'affaires sur le fonds est généré par des contrats qui ont plus de 10 ans d'ancienneté. Et ce même chiffre d'affaires provenant du fonds pèse pour les 3/4 de son chiffre d'affaires total.
Je pose donc la question : à quel problème cette proposition propose-t-elle de répondre ? S'il faut engager un débat, posons d'abord la question et les problèmes. D'ailleurs, ces problématiques sont bien antérieures à la situation qui est dénoncée et ces revendications sont aussi anciennes.
Là aussi, des études d'impact sont nécessaires, on ne peut pas décréter une telle mesure sur un coin de table, au détour d'un amendement en séance au Parlement. Le SNE est prêt à apporter des éléments pour nourrir ce débat, sur des questions complexes : l'interdiction d'une cession de droits d'une durée supérieure à 10 ans aurait des conséquences extrêmement lourdes sur le secteur de l'édition, et particulièrement chez les éditeurs de création et de fonds. Par définition, si les éditeurs ont moins de financement par le fonds, ils pourront moins investir dans la création.
Le SNE envisage-t-il d’autres actions en justice contre des développeurs d’IA, après celle intentée contre Meta ?
Renaud Lefebvre : Nous avons déjà fort à faire avec le contentieux ouvert contre Meta, puisque le SNE, aux côtés des auteurs, s'attaque à un géant mondial, en mobilisant énormément de ressources et d'énergie. Il s'agit de notre priorité absolue, mais cela n'exclut pas, et bien au contraire, que l'on ouvre à l'avenir d'autres procédures, en faisant en sorte qu'elles portent sur d'autres points de droit, afin de ne pas dupliquer les actions.
L'action contre Meta est ainsi centrée sur les données d'entraînement, mais un champ entier porte par ailleurs sur le non-respect du droit d'opposition, notamment sur ce qui se fait dans les phases dites d'inférence. Le SNE a constaté un non-respect absolu, généralisé, décomplexé du droit d'opposition des éditeurs par tous les acteurs de l'intelligence artificielle. Je pense qu'il faudra là aussi qu'on fasse un exemple.
Cela signifie que les éditeurs ont exprimé leur opposition à l'utilisation des données pour l'entraînement et malgré tout, les entreprises ont outrepassé cet opt-out ?
Renaud Lefebvre : Elles le font tous les jours. Pourtant, l'exception européenne au titre de la fouille de textes et de données mentionne le droit d'opposition, exerçable par tous moyen lisible par la machine.
La profession s’est pourtant dotée d’un protocole technique standardisé développé par EDR Lab, TDMRep qui permet d’exprimer le droit d’opposition. Pas un seul opérateur d'IA ne le respecte. Certains nous ont dit qu'ils ne le respectaient pas, d'autres ont répondu à nos questions par un silence éloquent, dans le cadre de la concertation qui a été menée l'an dernier [sous l'égide du ministère de la Culture, NdR]. D'autres encore nous indiquent qu'il faut utiliser robots.txt qui n’est pas adapté à l’opt-out. L'un d'entre eux cherche même à imposer son propre protocole technique qui serait le seul éventuellement respecté.
C'est une véritable plaisanterie : ce ne sont pas aux opérateurs d'IA de nous imposer des protocoles techniques. Le droit d'opposition est exerçable par les titulaires des droits, par tout moyen lisible par la machine. Sur ce point, les opérateurs d'IA sont en infraction permanente, caractérisée, massive et généralisée. Nous n'assignerons pas tout le monde, cela coûterait trop cher, mais nous assignerons pour faire des exemples et obtenir des décisions de justice, des perspectives de condamnation à proportion des errements et du non-respect du droit par les opérateurs d'IA. Peut-être qu'ensuite, ils participeront véritablement à des négociations.
Le SNE a accusé Amazon de parasitisme autour de la vente d'ouvrages générés par l'intelligence artificielle sur sa plateforme. Est-ce que des discussions ont été ouvertes avec ce vendeur ?
Renaud Lefebvre : La question ne porte pas seulement sur la génération des ouvrages par l'IA, mais plus globalement sur le système qui a été mis en place pour la production, la fabrication, la vente de livres autour de la plateforme Kindle Direct Publishing.
Concernant le parasitisme et la concurrence déloyale, le SNE n'est pas bien placé pour agir, car il s’agit de procédures commerciales. En revanche, ces comportements relèvent, de notre point de vue, de pratiques trompeuses au sens du droit de la consommation : il faudra que les organismes qui sont fondés à intervenir en la matière se saisissent de cette question.
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Ces pratiques trompeuses, cela peut être de faire croire au consommateur que ce qu'il s'apprête à acheter est un livre écrit par un auteur, publié par un éditeur. Mais aussi acheté et commenté par des lecteurs, parce que le phénomène des faux commentaires est toujours présent. Selon le SNE, ces pratiques sont trompeuses et engagent la responsabilité d'Amazon, au-delà de la responsabilité propre de ceux qui sont les pseudo-éditeurs de ce type de contenus.
Le SNE a consacré une partie de son action de lobbying, en 2024 et 2025, sur les encres à base d’huile minérale : quels sont les souhaits du SNE vis-à-vis de ces produits ? Quel est leur usage dans l’édition ? Quelle est la position du SNE vis-à-vis des éventuels dangers pour la santé de ces encres, au cœur d'un débat scientifique ?
Renaud Lefebvre : Ces encres dans lesquelles il peut y avoir des traces d'huile minérale sont utilisées pour imprimer, par exemple, toute la presse magazine, mais aussi toute l'édition scolaire, sans possibilité d'une substitution simple par un autre produit. Une interdiction de cet usage aurait donc un impact massif, pas seulement pour l'édition, mais aussi pour la presse magazine.
Concrètement, le risque sanitaire n'est pas reconnu au niveau européen et nous sommes, à mon avis, très loin des enjeux sanitaires qu'il peut y avoir sur d'autres produits. Il ne s'agit pas de sacrifier la santé des Français au profit des éditeurs, il s'agit simplement de dire qu'il existe une disproportion manifeste entre un certain nombre d'obligations et de seuils qui ont été posés et l'impression des livres scolaires et de la presse magazine, tant qu'il n'y a pas été démontré de manière sérieuse et contradictoire qu'il fallait tout arrêter pour des raisons sanitaires crédibles.
Photographie : illustration, ActuaLitté, CC BY SA 4.0
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
2 Commentaires
Ringo
17/07/2026 à 08:24
Ce mec (Lefebvre) s’inquiète plus pour son portefeuille que pour le secteur du livret. C’est un beau parleur vous ne trouvez pas. Que fait le SNE réellement, posez-vous les bonnes questions à part se goinfrer sur tous acteurs du livre et de la culture ? Le SNE s’inquiète pour don train de vie, non ? Imbus de sa personne ce monsieur, à part regarder les gens de haut ?!?!
Les Editions du Net
17/07/2026 à 10:16
Enfin le SNE se préoccupe du système "global mis en place par Amazon pour la production, la fabrication, la vente de livres autour de la plateforme Kindle Direct Publishing". Encore un petit effort pour dénoncer la plateforme pour éditeurs Kindle Entreprise Publishing, KEP Amazon qui permet à tous les éditeurs de vendre leurs livres en impression à la demande partout dans le monde.
La commission Européenne a condamné Amazon pour ses pratiques anti-concurrentielles pour imposer ses services annexes en 2023. Qu'a fait le SNE pour saisir les organismes de la concurrence en France suite à cette condamnation? Rien, absolument rien. Et pourtant la commission de la concurrence italienne a elle condamné Amazon à une amende de 1.4 Mds d'Euro, vous avez bien lu, pour ces pratiques. Pourquoi le SNE ne fait pas la même chose? Il est encore temps.
Pourtant les Editions du Net qui en sont membres ont saisi le SNE sur ce sujet auprès de Monsieur Renaud Lefevre avec un dossier juridique complet et solide. Ce dernier devait prendre contact avec mon avocat qui attend toujours.
Du coup Les Editions du Net ont décidé d'affronter seules le monstre devant le Tribunal de Commerce de Paris. Après de nombreuses manœuvres dilatoires, Amazon sera jugé par le Tribunal de Commerce de Paris le 23 septembre prochain.
Ah oui, le Président du SNE m'a assuré que si Les Éditions du Net gagnaient le procès, le SNE m'apportera son soutien et étudiera comment appliquer ce jugement à tous les éditeurs français. Oui c'est sur que si les Éditions du Net gagnent, tous les éditeurs voudront obtenir la même chose.