Un ingénieur néerlandais a remis en circulation les routes de l’Empire romain, sans char, sans sandales et sans poussière. Avec OmnesViae, il devient possible de calculer un trajet antique entre deux villes, à pied ou à cheval, à partir de sources historiques, de la Table de Peutinger et de l’Itinéraire d’Antonin. Un outil de curiosité, mais aussi une porte d’entrée très concrète vers l’histoire des cartes, des livres de routes et des humanités numériques.
Aller de Madrid à Milan, version Empire romain, demandait un peu plus qu’un plein d’essence et une playlist. Selon le calcul proposé par OmnesViae, le trajet entre Miaccum et Mediolanum aurait représenté 1500 milles romains et environ 43 jours de voyage. Le même itinéraire, relève Euronews, peut aujourd’hui être parcouru en quelques heures par la route moderne — preuve assez nette que les vacances antiques exigeaient une autre conception du temps libre.
Derrière ce « Google Maps » de l’Antiquité, formule commode mais forcément réductrice, se trouve René Voorburg. L’ingénieur néerlandais a conçu un planificateur de routes pour l’Empire romain, utilisable depuis un navigateur, y compris sur mobile. L’internaute entre un point de départ, une destination, puis le site trace l’itinéraire en s’appuyant non sur le GPS, mais sur les distances transmises par les sources anciennes.
Le projet se présente lui-même comme un moyen de « planifier son voyage comme un Romain », avec un calcul fondé sur « les sources romaines, la carte routière Tabula Peutingeriana et le guide de voyage d’Antonin », indique OmnesViae. Le dépôt technique du projet précise encore que son matériau principal est une copie médiévale d’une carte romaine, connue sous le nom de Tabula Peutingeriana, représentant le cursus publicus, le réseau de circulation officiel de l’Empire.
La Tabula Peutingeriana, ou Table de Peutinger, n’est pas une carte au sens moderne : plutôt un long ruban de monde étiré, où les routes comptent davantage que les proportions. L’UNESCO, qui l’a inscrite au registre Mémoire du monde, la décrit comme l’unique carte conservée du réseau routier lié au système romain de transport public. Le document actuellement conservé date de la fin du XIIe siècle, mais reproduit une tradition cartographique antique.
Tout n’a toutefois pas traversé les siècles. La partie la plus occidentale de la carte étant perdue, OmnesViae complète certaines données à partir de l’Itinerarium Antonini, autre répertoire antique d’itinéraires. Le site précise que le trajet le plus court est calculé à partir des distances mentionnées dans ces sources, et non d’une reconstruction parfaite du terrain. Autrement dit : l’outil ne prétend pas ressusciter chaque ornière de voie romaine, mais rendre manipulable une documentation longtemps réservée aux spécialistes.
C’est là que l’affaire intéresse aussi le monde du livre et du patrimoine écrit. OmnesViae transforme un objet documentaire ancien — carte, itinéraire, liste de lieux, distances copiées et recopiées — en interface de lecture. On n’y feuillette pas un atlas : on interroge une tradition manuscrite, on suit des toponymes, on observe la manière dont un empire s’est pensé par ses routes.
Le projet revendique d’ailleurs ses dettes savantes. Ses données reposent en grande partie sur les travaux de Richard J. A. Talbert, auteur de Rome’s World: The Peutinger Map Reconsidered, publié par Cambridge University Press. La localisation des lieux s’appuie notamment sur Pleiades, répertoire collaboratif consacré aux espaces de l’Antiquité, qui publie des données ouvertes.
OmnesViae n’est pas seul sur cette voie. À Stanford, ORBIS modélise depuis plusieurs années les coûts, durées et conditions de déplacement dans le monde romain, en tenant compte des saisons, des modes de transport, des routes, des fleuves et des voies maritimes. Plus récemment, le projet Itiner-e a porté l’ambition cartographique à une autre échelle : une étude publiée dans Scientific Data recense 299.171 km de voies romaines, tout en soulignant que seule une faible partie de leur tracé peut être localisée avec certitude.
La différence tient au geste éditorial. Là où ORBIS relève davantage du modèle historique, OmnesViae adopte la simplicité trompeuse d’un service familier : départ, arrivée, étapes, durée. L’expérience rappelle que les humanités numériques ne consistent pas seulement à numériser des documents, mais à inventer de nouvelles façons de les lire.
Le code et les données du projet sont accessibles en ligne, sous licence ouverte, selon le dépôt publié par René Voorburg. Le créateur indique également que la version actuelle constitue une réécriture complète d’un premier OmnesViae actif entre 2011 et 2024. Les illustrations et traductions du site ont bénéficié d’outils d’intelligence artificielle, précise-t-il, sans que cela remplace les sources historiques revendiquées.
À défaut de promettre le soleil d’Ostie en temps réel, OmnesViae offre ainsi une petite machine à déplacer le regard : non pas savoir si la Via Appia est bouchée, mais comprendre comment des textes, des cartes et des données continuent de faire circuler Rome, deux millénaires après les voyageurs qu’ils accompagnaient.
Illustration : OmnesViae
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