À Kinshasa, La Maison du Savoir s’est imposée en quelques années comme l’un des acteurs majeurs du livre. Fondée par Raïssa Hakim, pharmacienne de formation devenue libraire par conviction, l’enseigne compte aujourd’hui trois points de vente et poursuit son développement avec l’ouverture prochaine d’une quatrième librairie. Loin des réseaux habituels, Raïssa Hakim avance vite et bien dans l’une des plus grandes villes d’Afrique, en portant une image moderne, vivante et ambitieuse de la librairie francophone. Propos recueillis par Agnès Debiage (ADCF Africa).
Le 03/07/2026 à 16:39 par Agnès Debiage
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Publié le :
03/07/2026 à 16:39
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Il y a trois ans, nous avions échangé quelques messages. Alors j’ai profité de ma mission à Kinshasa en avril dernier pour aller rencontrer, dans sa librairie, Raïssa Hakim. Et la connexion a été immédiate car nous parlions le même langage : celui du partage, de la librairie, des réalités africaines, du terrain. J’ai tout de suite aimé son dynamisme, sa vision, son travail acharné…
Agnès Debiage : Pourquoi avoir créé La Maison du Savoir ?
Raïssa Hakim : Avant de venir au Congo, je lisais énormément. Mon mari aussi était un grand lecteur. À l’époque, nous n’étions pas encore mariés et nous discutions régulièrement au téléphone. Un jour, il me dit : « Je n’ai plus rien à lire. » Je lui réponds naturellement : « Va à la librairie acheter un livre. » Et là, il me répond : « Il n’y a pas de librairie ici. » (N.D.L.R. : Raïssa est née à Dakar, Sénégal). Cette phrase a été le point de départ de toute l’aventure.
À ce moment-là, nous préparions notre mariage et nous réfléchissions à ce que j’allais faire une fois installée au Congo. Mon projet initial était d’ouvrir une pharmacie. Mais quand il m’a dit qu’il n’y avait pas de librairie, l’idée a immédiatement germé : « Alors, s’il n’y a pas de belle librairie, nous allons en créer une. »
Nous nous sommes mariés pendant le Covid et avons profité de cette période pour mûrir le projet, prendre des contacts, chercher un local et préparer le terrain.
Au départ, nous avons lancé une librairie. Puis nous avons ajouté une papeterie. Entre-temps, je suis devenue maman. Je cherchais des jeux d’éveil pour ma fille et je ne trouvais rien qui corresponde à ce que je voulais. C’est ainsi qu’est née La Maison du Savoir telle qu’elle existe aujourd’hui : une librairie, une papeterie et un espace dédié aux jeux éducatifs.
Vous ne connaissiez pourtant pas particulièrement le marché du livre au Congo. Cela ne vous inquiétait pas ?
Raïssa Hakim : Pas spécialement. Et pour être honnête, quand j’ai annoncé mon projet, beaucoup de personnes m’ont dit que j’étais complètement folle.
On m’a expliqué que j’allais perdre mon argent, que cela ne servirait à rien, que les acheteurs potentiels voyageaient et faisaient rapporter leurs livres de l’étranger. Mais je ne partageais pas cette vision.
Pour moi, la culture est un élément essentiel dans un pays. On ne peut pas vivre sans culture. On ne peut pas vivre sans être informé, sans comprendre le monde qui nous entoure, sans se documenter.
Une librairie est un lieu où l’on vient se ressourcer.
Quand une personne cherche à s’évader, elle va choisir un roman. Lorsqu’elle veut travailler sur elle-même, elle va se tourner vers le développement personnel. Lorsqu’elle veut apprendre, elle choisira un documentaire. Lorsqu’elle cherche à comprendre l’actualité ou la politique, elle trouvera des ouvrages qui nourrissent sa réflexion.
Pour moi, il était essentiel d’ouvrir une librairie plutôt qu’une pharmacie. Des pharmacies, il y en a à chaque coin de rue. Ce qui m’intéressait, c’était d’apporter ce qui n’existait pas. Et aujourd’hui encore, la ligne directrice de mon travail reste exactement la même : faire des choses qui n’existent pas.
Trois années plus tard, vous dirigez plusieurs librairies et préparez l’ouverture d’un nouveau point de vente. Avez-vous découvert une clientèle plus importante que vous ne l’imaginiez ?
Raïssa Hakim : Absolument. Lorsque nous avons commencé, j’avais volontairement misé sur les enfants. Je me disais que c’était une valeur sûre. Même si les adultes ne répondaient pas présents, je finirais toujours par vendre les livres jeunesse. À l’ouverture, les rayons adultes étaient très modestes. J’y croyais, mais avec prudence. Aujourd’hui, la situation est complètement différente.
Dans notre librairie principale, que nous appelons « le siège », les rayons destinés aux adultes se sont considérablement développés. Les lecteurs savent ce qu’ils cherchent et viennent avec des demandes très précises.

Nous travaillons avec des cabinets d’avocats, des entrepreneurs, des enseignants, des professionnels qui recherchent des ouvrages spécialisés. Nous recevons des demandes en agriculture, en économie, en finance, en management, en développement personnel ou encore en droit. Cette clientèle existe et elle est fidèle.
C’est sans doute ce qui a été la plus belle surprise de ces dernières années.
Chaque point de vente possède-t-il aujourd’hui sa propre identité ?
Raïssa Hakim : Oui, très clairement. Chaque magasin attire une clientèle différente.
Au siège, nous avons beaucoup de demandes professionnelles : droit, management, économie, développement personnel. Nous avons également développé une activité autour des cadeaux pour enfants et des anniversaires.
Dans notre point de vente situé au Rotana, nous retrouvons aussi une clientèle tournée vers le développement personnel et les livres liés à l’entreprise, notamment parce que nous sommes entourés de bureaux.
Dans notre magasin consacré aux jeux, nous pensions initialement nous concentrer exclusivement sur cet univers. Mais très rapidement, les clients ont commencé à réclamer des livres. Aujourd’hui, nous observons une forte demande pour les mangas, les bandes dessinées et les ouvrages jeunesse. Les parents aiment associer un jeu éducatif à un livre. Ils recherchent une offre cohérente autour de l’éveil et de l’apprentissage.
Quant au quatrième magasin, qui ouvrira prochainement, il sera situé en face d’une très grande école. Nous allons donc naturellement mettre l’accent sur le scolaire.
Quelle place occupent aujourd’hui les livres locaux dans vos rayons ?
Raïssa Hakim : Pour le moment, nous sommes encore sur une répartition d’environ 80 % d’importation et 20 % de production locale. Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas d’auteurs au Congo. Au contraire, il y en a beaucoup. Mais nous sommes confrontés à plusieurs défis.
Nous avons besoin d’une qualité éditoriale irréprochable. Nous souhaitons proposer à nos clients des ouvrages bien imprimés, bien corrigés et bien présentés. Quand un livre entre dans nos rayons, il représente aussi l’image de la librairie.
Nous recevons heureusement de plus en plus de titres de qualité. Certains éditeurs font un très bon travail. Mais il faut également prendre le temps de lire les contenus, de les évaluer et de vérifier leur cohérence. Pour l’instant, nous avançons progressivement.

Quel conseil donneriez-vous justement aux éditeurs locaux ?
Raïssa Hakim : Je pense qu’une prise de conscience est déjà en cours. L’impression locale s’améliore, mais pendant longtemps elle a constitué un point faible. Aujourd’hui, beaucoup ont compris qu’il fallait chercher des solutions pour améliorer la qualité de fabrication.
L’autre enjeu concerne la correction éditoriale. Un livre mérite un vrai travail de relecture et de correction avant publication. Le lecteur ne devrait pas être confronté à des fautes qui auraient pu être évitées. C’est un investissement essentiel pour la crédibilité d’un ouvrage.
Entretenez-vous des liens étroits avec les auteurs et la scène littéraire congolaise ?
Raïssa Hakim : Oui. Tous les auteurs qui déposent leurs livres chez nous ont la possibilité d’organiser une séance de dédicace. Nous mettons notre espace à leur disposition et nous les accompagnons dans l’organisation.
La librairie n’est pas très grande, ce qui nous oblige parfois à limiter certaines choses. Nous évitons notamment tout ce qui concerne la restauration ou les buffets, simplement parce que nous voulons protéger les livres. Mais nous encourageons toutes les formes de rencontres autour des ouvrages.
Récemment, un auteur est venu accompagné d’un musicien qui jouait d’un instrument traditionnel en acoustique. Cela a créé une très belle ambiance. Les gens sont venus, ils ont discuté, débattu, échangé autour du livre. C’est exactement ce que nous voulons.
Nous aimerions faire encore davantage. On nous demande régulièrement des lectures pour les enfants. Certains nous demandent même d’ouvrir une bibliothèque. Cela montre qu’il existe une véritable attente.
Vous avez progressivement diversifié votre offre. Pourquoi ce choix ?
Raïssa Hakim : Parce que nous écoutons nos clients. Les gens aiment trouver plusieurs choses au même endroit.
Au fil du temps, nous avons ajouté des jeux éducatifs, des cosmétiques pour enfants, des accessoires, des montres, des lunettes de soleil, des pochettes d’ordinateur, des tapis de souris, des ponchos de pluie, des sandales… Toutes ces références sont nées d’une demande réelle.
Aujourd’hui, nous ne sommes pas un concept store, mais nous nous dirigeons progressivement vers ce modèle. Le futur magasin sera probablement celui qui poussera le plus loin cette logique. Nous réfléchissons déjà à intégrer davantage d’objets du quotidien, de cadeaux, d’articles de maison, voire de produits personnalisés.
Mais je tiens à être très claire : le cœur reste la librairie. C’est ma marque de fabrique. Quand les gens pensent à La Maison du Savoir, ils pensent d’abord au livre.
Cette diversification était-elle indispensable pour assurer la viabilité économique de l’entreprise ?
Raïssa Hakim : Oui. Pour grandir à ce rythme, nous devions nous diversifier. La diversification nous a permis de financer notre développement et notre expansion. Mais contrairement à ce que certains imaginent, le livre reste aujourd’hui le pilier économique de l’entreprise. Nous sommes devenus une référence pour de nombreuses écoles et institutions. Nous travaillons aussi bien au détail qu’en gros. Nous fournissons des établissements scolaires et nous sommes parfois capables de proposer certains ouvrages importés à des tarifs plus compétitifs que d’autres acteurs du marché.
Le livre continue donc de faire vivre l’entreprise.
Quel regard portez-vous sur l’avenir des librairies africaines ?
Raïssa Hakim : Je suis optimiste. Bien sûr, nous sommes confrontés aux tablettes, aux liseuses et au numérique. Mais je reste convaincue que l’humain ne sera jamais remplacé.
La force d’une librairie ne réside pas uniquement dans les livres qu’elle vend. Elle réside dans l’expérience qu’elle propose. Il faut des libraires accueillants, compétents, capables de conseiller les lecteurs et de créer une relation durable. J’ai des clients qui passent tous les jours simplement pour nous dire bonjour.
Quand ils voient arriver des cartons, ils demandent immédiatement : « Qu’avez-vous reçu ? »
Cette relation humaine est essentielle. Aujourd’hui, certains clients ne veulent parler qu’à Isaac, notre responsable librairie. Il connaît leurs goûts, leurs habitudes de lecture, leurs attentes. Nous travaillons également beaucoup via WhatsApp.
Au fond, la librairie n’est plus simplement un lieu où l’on achète un livre. C’est devenu un lieu de vie. Nous nous connaissons tous. Nous savons ce que chacun aime ou n’aime pas. Nous avons construit une véritable communauté. C’est cela qui fait revenir les lecteurs.

Quels sont aujourd’hui les rayons qui rencontrent le plus de succès ?
Raïssa Hakim : Sans hésitation : le développement personnel. Ensuite viennent les mangas et les bandes dessinées. Puis les livres d’éveil pour les enfants. Et juste derrière, le droit occupe également une place importante.
Les lecteurs réclament-ils davantage de livres africains ?
Raïssa Hakim : Sur certains segments, oui. Sur d’autres, c’est plus compliqué. Dans les livres d’éveil ou les ouvrages culturels liés à l’Afrique, nous aimerions disposer d’une offre beaucoup plus large. En développement personnel, nous manquons encore de références africaines.
En revanche, dans le domaine juridique, nous travaillons naturellement avec des ouvrages adaptés aux réalités du continent, notamment dans l’espace OHADA.
Concernant la bande dessinée, nous avons de belles choses. Nous avons récemment proposé Katanga et plusieurs œuvres d’auteurs congolais ou africains. Dès qu’un auteur est de passage à Kinshasa, nous essayons de créer un événement autour de sa venue. Nous avons notamment tenté d’organiser une rencontre avec un auteur congolais publié chez Glénat, très connu dans le milieu de la bande dessinée.
Nous voulons ces livres. Nous les cherchons. Nous avons envie de les faire découvrir à nos lecteurs.
Votre clientèle vous demande-t-elle des livres en édition locale ou des livres sur le Congo que vous ne trouvez pas ?
Raïssa Hakim : Oui, mais les clients qui savent précisément ce qu’ils veulent peuvent avoir des demandes très pointues. Récemment, quelqu’un cherchait un livre sur l’accaparement des terres. Je ne l’ai pas trouvé, parce que ce que les éditeurs proposaient portait plutôt sur l’accaparement des terres en Europe, alors que la demande concernait plutôt l’Afrique ou le contexte local. Nous avons donc parfois des demandes très précises et difficiles à satisfaire.
Avez-vous beaucoup de commandes individuelles ?
Raïssa Hakim : Tout à fait. Nous passons régulièrement des commandes par avion. Nous regroupons les commandes de la semaine et chacun peut demander ce qu’il veut. Selon le nombre de livres, nous passons une commande toutes les semaines ou toutes les deux semaines. Le transport coûte très cher, parfois plus cher que le livre lui-même, mais certains clients sont pressés et cela ne les dérange pas. En général, nous avons donc au minimum un arrivage tous les quinze jours.
Si vous vous projetez dans cinq ans, quel serait votre rêve pour La Maison du Savoir ?
Raïssa Hakim : Le 10 juin, nous soufflons notre troisième bougie. Mon but ultime serait de créer un bâtiment La Maison du Savoir avec tout ce que nous pouvons proposer à l’intérieur. J’aimerais surtout offrir quelque chose aux adolescents et aux enfants, parce qu’ils sont le futur et parce qu’il y a un réel besoin.
Aujourd’hui, la librairie principale (le « siège » comme on dit entre nous) fait environ 100 m². Kinshasa Mall fait autour de 150 m². Le Rotana est très petit, je ne saurais pas dire exactement la superficie ; l’équipe l’appelle le kiosque. Nous avons grandi vite, nous avons construit une clientèle, une équipe et une relation forte avec les lecteurs. Maintenant, il nous faut l’espace à la hauteur de ce que nous voulons transmettre.
Dans ce bâtiment, j’aimerais avoir un étage dédié aux enfants. Pas une simple salle de jeux comme on en voit partout, mais un lieu avec des personnes compétentes. La ressource humaine est un vrai défi ici, mais j’aimerais faire venir des professeurs, des intervenants capables d’accueillir les enfants après l’école et de leur apprendre l’éducation financière, la confiance en soi, l’agriculture, l’écologie, l’intelligence artificielle, la robotique, tous ces métiers de demain que l’on n’apprend pas à l’école.
Je pense que cela les aiderait énormément. Je pense aux enfants parce que j’en ai, et parce que je vis dans ce pays.
J’aimerais offrir un endroit où, après l’école, les enfants pourraient venir apprendre des choses qu’ils n’apprennent pas à l’école, se ressourcer, avoir accès à une médiathèque, être accueillis dans de bonnes conditions, puis rentrer chez eux tranquillement en se disant qu’ils n’ont pas perdu leur journée sur la route.
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Je ne sais pas si j’arriverai un jour à ce que je veux, mais le but ultime est là : un bâtiment La Maison du Savoir avec les produits, les services, les enfants, les auteurs, les clients, peut-être même un café. Beaucoup de clients me demandent déjà pourquoi je ne fais pas un café, et cela dit beaucoup de la relation que nous avons construite avec eux.
Crédits photos : @La Maison du Savoir
Par Agnès Debiage
Contact : adcfconsulting@gmail.com
1 Commentaire
Yhann shidori
03/07/2026 à 18:11
Ce parcours force l'admiration.
Si les libraires se donne à fond comme ça, alors en tant qu'éditeur je dois aussi me donner à fond ✨