Portée par le triplé d’Ousmane Dembélé, la France a battu la Norvège 4-1, vendredi 26 juin à Foxborough, pour finir en tête du groupe I de la Coupe du monde. Mais entre la riposte immédiate de Thelo Aasgaard, le penalty repoussé par Mike Maignan et la rotation nordique, le score ne dit pas tout. Alain Damasio, Tom Stoppard et Émile Zola donnent à cette soirée ses trois lignes de fuite.
À Foxborough, le premier coup de sifflet n’avait pas encore fini de vibrer que Kylian Mbappé avait déjà frappé la transversale. Sept minutes plus tard, Ousmane Dembélé ouvrait le score. À la 20e, il doublait la mise. Une minute encore, et Thelo Aasgaard remettait la Norvège en jeu. À la 32e, Dembélé achevait son triplé. Cette succession a donné au dernier match de poules le rythme d’une machine affolée.
La France a gagné 4-1, signé un troisième succès et verrouillé la première place du groupe I, qui l’enverra mardi contre la Suède en seizièmes de finale. Guy Stéphan, sur le banc en l’absence de Didier Deschamps, a vu une attaque française s’épanouir, puis une Norvège assez vive pour rouvrir le jeu, obtenir un penalty et menacer encore Mike Maignan.
Trois livres suivent ce qui s’y est réellement joué : une France aux rôles circulants, une Norvège que le scénario assignait aux marges, un match emporté par sa vitesse.
Dans La Horde du Contrevent, Alain Damasio imagine une troupe lancée contre un vent permanent. Chacun y possède sa fonction, mais aucun ne traverse seul : l’avancée dépend de la précision des relais, de la confiance dans l’autre et de la faculté à garder une forme quand la poussée adverse dérègle l’ensemble. La France de la première demi-heure a tenu de cette polyphonie-là.
Le premier but offre le plan le plus net. Manu Koné récupère dans les pieds norvégiens, Mbappé ouvre sans délai vers Dembélé, démarqué à droite ; l’ailier avance, fixe, se met sur son pied droit et croise. Le but est attribué à un homme, mais sa vitesse vient de trois gestes parfaitement ordonnés. À la 20e minute, Mbappé perce de nouveau dans l’axe malgré le marquage, décale Dembélé, qui se recentre et enroule du gauche. La même association, mais un autre angle avant que l’adversaire ne referme la porte.
Le troisième but élargit encore le tableau. Désiré Doué lance l’action sur la gauche, Koné prolonge dans l’axe, Aurélien Tchouaméni trouve Dembélé dans la surface. Le triplé vient d’une circulation qui a tiré la Norvège d’un côté à l’autre. Damasio ne célèbre jamais une communauté lisse : la Horde existe parce que ses singularités se combinent sans disparaître. À Foxborough, Mbappé a été passeur, Koné récupérateur et relai, Tchouaméni point de bascule, Doué initiateur depuis son couloir ; Dembélé, lui, a converti cette pluralité en trois frappes.
La réponse d’Aasgaard, sur l’engagement après le 0-2, aurait pu fissurer l’élan. Elle expose au contraire le seul vrai relâchement français de la première période. Les Bleus n’ont pas cherché à calmer mécaniquement le match : ils ont repris le terrain, multiplié les entrées dans la surface, puis retrouvé Dembélé.
Après la pause, leur emprise s’est amenuisée ; elle n’a pas effacé le principe de la soirée. À la 90e +4, Bradley Barcola centre pour la tête de Doué : l’attaque française produit encore un autre but, avec d’autres acteurs, après la sortie de Dembélé.
C’est ce que Damasio éclaire avec une justesse peu commune : une équipe ne devient pas redoutable parce qu’elle additionne les talents, mais parce qu’elle sait les faire passer de main en main sans déperdition. La France a parfois été friable derrière ; devant, elle s’est déplacée comme un seul organisme à plusieurs voix.
La tragédie-comédie de Tom Stoppard place deux personnages secondaires de Hamlet au premier plan, mais dans une histoire dont les scènes décisives se jouent ailleurs. C’est la bonne distance pour regarder la Norvège : pas une équipe absente, encore moins une formation résignée, mais un collectif envoyé dans une affiche pensée autour de stars qui resteraient sur le banc.
Ståle Solbakken avait remanié tous ses repères. Erling Haaland, Martin Ødegaard et Alexander Sørloth n’ont pas joué. La qualification était déjà acquise : le choix répondait à la logique du tournoi, mais plaçait les titulaires du jour dans le hors-champ de l’affiche annoncée. Face à Mbappé et Dembélé, les Norvégiens de départ n’étaient pas venus réclamer le rôle principal ; ils l’ont pourtant forcé à s’ouvrir.
Aasgaard l’a fait en premier. À peine la France installée à 2-0, il a reçu le ballon de Schjelderup, éliminé Dayot Upamecano d’un crochet et battu Maignan. Le but ne gomme pas le déséquilibre, mais il interrompt le récit tout écrit de la démonstration française.
Oscar Bobb a poursuivi ce travail de sape après le repos : c’est lui que Théo Hernandez fauche dans la surface à la 48e minute, offrant à Jørgen Strand Larsen l’occasion de ramener le score à 3-2. Deux minutes plus tard, Maignan détourne le penalty. À la 72e, Bobb oblige encore le gardien français à une intervention ferme.
Stoppard ne réduit pas Rosencrantz et Guildenstern à des silhouettes. Sa pièce leur donne une vie, une inquiétude, des gestes propres, tout en rappelant brutalement que l’intrigue ne leur appartient jamais tout à fait. La Norvège a connu cette frustration précise. Ses remplaçants ne sont pas restés en attente ; ils ont inscrit un but, provoqué la faute, trouvé des espaces dans une défense française plus vulnérable. Mais le penalty manqué a refermé le seul passage qui aurait pu déplacer le centre du match.
Le 1-4 ne doit donc pas effacer la tentative. Il dit aussi la limite d’une stratégie qui avait choisi de miser sur les jours suivants. Une sélection peut préserver ses figures majeures sans renoncer à jouer ; elle ne peut pas toujours décider du moment où ses seconds rôles deviendront les auteurs de la pièce.
Dans La Bête humaine, Émile Zola fait du rail moins un décor qu’une force de mouvement : une mécanique lancée, dont la puissance dépasse progressivement ceux qui la conduisent. Il n’éclaire pas la violence du roman, mais son élan. Avant même qu’une équipe ait pu administrer son avantage, le match avait déjà changé trois fois de visage.
La transversale de Mbappé, le premier but de Dembélé, le deuxième, la réplique d’Aasgaard, le troisième : tout se produit dans les trente-deux premières minutes. La France semble alors emporter le convoi, mais ne maîtrise pas complètement ses secousses. À 2-0, les Bleus se laissent surprendre dès l’engagement ; à 3-1, le rapport de force redevient plus net, sans devenir irréversible. Le score de la pause rassure, il ne résout rien.
La seconde période ralentit sans apaiser. Théo Hernandez concède le penalty ; Strand Larsen manque l’occasion de ramener sa sélection à une longueur ; Maignan intervient encore devant Bobb. Là se trouve le pivot réel de la rencontre. Un but norvégien à la 50e aurait fait du premier acte une avance dilapidée et aurait rendu le dernier tiers du match incontrôlable. L’arrêt du gardien français ne vaut pas seulement une parade : il remet la machine sur ses rails au moment où elle menace d’en sortir.
Le quatrième but de Doué, au bout du temps additionnel, donne à l’ensemble une conclusion nette, presque mensongère. Barcola a le temps de centrer, Doué celui de placer sa tête : enfin, une action sans vacarme. Mais cette dernière image ne doit pas faire oublier le désordre qui l’a précédée. Le 4-1 récompense l’efficacité française ; il ne raconte pas une domination continue.
Damasio fait entendre la force des relais français. Stoppard rend sa dignité à une Norvège tenue dans les coulisses et pourtant capable de faire vaciller le décor. Zola, lui, laisse filer le train : à Foxborough, la France a gagné le groupe, Dembélé a signé son triplé, et le match n’a cessé de menacer de se retourner jusqu’à son dernier souffle.
Crédits photo : Ousmane Dembélé
Par Clotilde Martin
Contact : mc@actualitte.com
Paru le 04/02/2021
700 pages
Editions Gallimard
12,60 €
Paru le 11/09/2003
506 pages
LGF/Le Livre de Poche
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