Ton cadavre exquis

Marion Quantin

Dans son premier roman, paru chez P.O.L, Marion Quantin enferme une fille et la dépouille de son père dans la chambre froide d’un funérarium. Un monologue de deuil, où le geste professionnel ouvre une archive familiale à vif.

Il y a, d’emblée, ce choix de lieu : une table de métal, une housse, les odeurs et le froid. La narratrice de Ton cadavre exquis connaît la procédure. Thanatopractrice, elle accepte pourtant de préparer elle-même celui dont la mort, loin de clore l’histoire, libère une parole longtemps tenue sous pression. L’idée est risquée.

Marion Quantin la mène sans surcharge symbolique. Le travail des mains ne sert pas de décor au chagrin : il le règle, le contrarie, l’oblige à prendre forme.

Une lettre qui ne blanchit personne

À chaque étape — nettoyage, drainage, injection, suture, maquillage — le monologue déplace le regard vers une enfance cabossée par l’alcool, les humiliations et les accès de violence. Mais la romancière se garde du réquisitoire. L’homme aimé fut aussi celui qui effrayait ; les souvenirs heureux ne compensent rien, ils compliquent tout.

Cette coexistence des affects empêche le livre de se convertir en tribunal familial. Il ne s’agit ni d’innocenter le disparu ni d’installer la fille dans une position de pure victime, mais d’ausculter ce que l’emprise laisse dans la mémoire.

La langue, très concrète, ne contourne ni les fluides ni la dégradation des chairs. Cette frontalité n’est jamais gratuite : elle donne une matérialité à ce que le deuil tend d’ordinaire à abstraire. En refermant les orifices, en ralentissant la décomposition, la narratrice ne répare pas le passé ; elle tente de ne plus être écrasée par lui. La force du roman tient à cet équilibre instable entre rage et attention, précision clinique et phrases plus lyriques.

Sous son titre de jeu littéraire, Ton cadavre exquis compose moins un règlement de comptes qu’une scène de séparation impossible. Le roman avance sans promesse de pardon, mais avec le refus plus précieux encore de mentir sur les liens. Marion Quantin signe un premier livre éprouvant, maîtrisé, dont l’invention formelle rend à la mort son poids physique — et à celle qui parle la possibilité d’un langage à elle.

 

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
27/06/2026 à 16:17

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Ton cadavre exquis

Marion Quantin

Paru le 02/01/2026

192 pages

P.O.L

19,00 €