Où vivent vraiment les livres numériques . La Commission européenne estime, à titre préliminaire, que les services cloud AWS et Azure devraient relever du régime renforcé des « contrôleurs d’accès » du Digital Mrkets Act. Le dossier dépasse la concurrence : qui héberge les catalogues, les archives, les liseuses et les usages de lecture ? Voici une sélection de huit ouvrages qui ramènent le cloud à ses serveurs, ses contrats et ses sorties de secours.
Le mot « cloud » a longtemps fait son travail : il a allégé, adouci, rendu l’infrastructure invisible. Le 25 juin, la Commission européenne a toutefois indiqué, à titre préliminaire, qu’Amazon Web Services et Microsoft Azure devraient être désignés comme « contrôleurs d’accès » au titre du Digital Markets Act.
La décision n’est pas arrêtée. Mais l’enquête touche au point sensible : l’Europe regarde désormais les entreprises qui ne vendent pas seulement des services, mais tiennent les portes d’une part croissante de la vie numérique.
Le dossier n’a rien de théorique. Dès novembre 2025, la Commission avait ouvert trois enquêtes sur le cloud. Elle y citait les obstacles à l’interopérabilité, l’accès limité ou conditionné aux données des entreprises utilisatrices, les ventes liées et des clauses contractuelles potentiellement déséquilibrées. Rien de cela ne vise en propre les éditeurs ou les bibliothèques.
Pourtant, la question les concerne directement : que vaut une collection numérique si l’institution qui l’a constituée ne peut plus la déplacer simplement, en conserver les accès ou en maîtriser les métadonnées ?
Ce qui n'empêche pas un lecteur d'avoir la tête dans les nuages à la lecture. Or, le fichier n’est que la partie visible d’une chaîne qui inclut stockage, interface, comptes, droits d’accès, données de consultation et contrats. Un catalogue peut être parfaitement accessible aujourd’hui, tout en dépendant demain du prix d’une migration, de conditions techniques imposées ou du bon vouloir d’un prestataire. La conservation numérique ne consiste donc pas seulement à déposer : elle suppose de pouvoir reprendre.
C’est précisément ce que Guillaume Pitron démonte dans L’Enfer numérique. Voyage au bout d’un like. Derrière la légèreté du clic, l’enquête rétablit les câbles, les centres de données, les minerais et l’électricité. Le cloud n’est pas un ailleurs : il occupe des terrains, absorbe des ressources et relève de décisions industrielles. Quand une bibliothèque « monte » dans le nuage, elle ne disparaît pas de la géographie ; elle change de propriétaire, de régime technique et parfois de juridiction.
Anna Wiener, dans L’Étrange Vallée (trad. Nathalie Peronny), raconte depuis l’intérieur les codes de la Silicon Valley et l’assurance d’un secteur persuadé d’apporter la solution avant même que la question ne soit posée.
Dave Eggers pousse cette logique jusqu’à l’absurde dans Le Tout (trad. Juliette Bourdin) : la fusion d’un réseau social et d’un géant du commerce y fabrique une entreprise dont le vocabulaire de la commodité recouvre une captation progressive des choix et des comportements. Le roman ne décrit pas AWS. Il indique ce que l’infrastructure peut devenir lorsqu’elle cesse d’être un outil parmi d’autres : un milieu auquel il faut consentir pour continuer d’exister.
Shoshana Zuboff, dans L’Âge du capitalisme de surveillance (trad. Bee Formentelli et Anne-Sylvie Homassel), n’écrit pas l’histoire du cloud ; elle montre comment des données ordinaires peuvent être converties en pouvoir d’anticipation et d’influence. Olivier Tesquet, avec À la trace, s’intéresse lui aussi aux dispositifs qui deviennent les plus efficaces à mesure qu’ils se dérobent au regard. Chez l’un comme chez l’autre, la question n’est jamais la technique seule, mais le rapport de force qu’elle rend acceptable par habitude.
Dans Les nouveaux serfs de l’économie, Yanis Varoufakis appelle « technoféodalisme » le système où les grandes entreprises technologiques contrôlent les espaces de circulation et prélèvent leur part sur ceux qui doivent les emprunter. La thèse est discutée, mais elle aide à formuler l’enjeu européen : on ne parle plus seulement de performance ou de cybersécurité. On parle de l’autonomie des organisations qui confient à quelques groupes le fonctionnement de leurs outils essentiels.
E. M. Forster avait déjà imaginé, dans La Machine s’arrête (trad. Laurie Duhamel), des êtres qui ne savent plus vivre hors du dispositif censé les protéger de tout. Alain Damasio, dans La Zone du dehors, met en scène une société où le contrôle se dissimule derrière l’organisation raisonnable des existences. Aucun de ces romans ne prédit l’enquête de Bruxelles. Tous rappellent, en revanche, qu’un système ne devient vraiment total qu’au moment où l’on ne parvient plus à imaginer son dehors.
AWS et Azure n’ont donc pas encore reçu la qualification définitive de « contrôleurs d’accès ». Mais la Commission a déjà déplacé le débat : le sujet n’est plus seulement de savoir si les données sont sauvegardées, mais qui conserve la capacité de les déplacer, de les lire et de les maintenir disponibles. Pour le livre, cette question est moins technique qu’elle n’en a l’air : une archive qui ne peut pas quitter son hébergeur n’est pas seulement conservée. Elle est prisonnière.
Un extrait de chacun des ouvrages est proposé en fin d'article.
Crédits photo : JACLOU-DL CC 0 et Memed_Nurrohmad CC 0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 26/04/2023
352 pages
Liens qui libèrent (Les)
9,90 €
Paru le 10/02/2021
315 pages
L'Ecole des Loisirs
22,00 €
Paru le 09/01/2025
640 pages
Editions Gallimard
26,00 €
Paru le 09/01/2020
269 pages
Premier Parallèle
18,00 €
Paru le 11/09/2024
348 pages
Liens qui libèrent (Les)
24,90 €
Paru le 10/09/2020
112 pages
L'Echappée
7,00 €
Paru le 26/06/2014
493 pages
La Volte
22,00 €
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