Librairies : quel avenir au-delà de l’urgence économique ? En trois volets, Évelyne Darmanin, formatrice aux métiers du livre, examine les conditions d’un renouveau. Après la fragilisation économique du secteur, cette série interroge la valeur du conseil, la librairie comme lieu de débat et le projet culturel susceptible de donner sens à l’entreprise. Premier épisode : faire de la relation avec le lecteur une force visible.
Le premier volet affirme clairement que la librairie ne se limite pas à la vente d’un livre dont le prix est fixé ailleurs. Sa véritable valeur réside dans l’expertise du libraire, le temps consacré à la lecture, la pertinence du conseil et la capacité à instaurer une relation suivie avec les lecteurs. Le deuxième épisode élargira la perspective : au-delà de sa fonction commerciale, la librairie peut-elle redevenir un espace de dialogue, de circulation des idées et de débat public ?
Des services, des animations, de nouveaux genres, de nouveaux rayons… N’en jetez plus, les magasins débordent, les animations au coup par coup ne font plus le plein et, au final, n’a-t-on pas fini par oublier le rôle de défricheur, d’éclaireur, de passeur que devrait avoir le libraire ?
Si le libraire est un acteur de la diffusion des contenus et des idées, n’a-t-il pas aussi un rôle majeur à réinventer, ou tout simplement à actualiser, dans un monde où tout passe trop vite et en surface ? À l’heure des influenceurs et autres « booktubers » sur les réseaux sociaux, de l’offre de masse, du matraquage organisé autour de certains ouvrages (pensons ici à ceux de Jordan Bardella ou Nicolas Sarkozy), il est urgent de redéfinir ce qu’est la notion de projet commercial et culturel en librairie.
Dans la période instable que nous traversons, et à un vol d’oiseau des prochaines échéances électorales, n’est-il pas du rôle des libraires de se positionner comme acteurs d’un mouvement réflexif autour des questions fondamentales qui font qu’une société tient ensemble ?
Certes la poésie, l’imaginaire, les questions de genre ou encore cette ribambelle de publications autour du mieux-être et du développement personnel sont importants, mais ne vivrait-on pas mieux individuellement et collectivement en retrouvant des sources de réflexion qui s’inscrivent dans le temps (et non dans l’immédiateté du scroll) et en compagnie de ceux qui font la pensée (et non de ceux qui la commentent) ?
Bien sûr que les conditions commerciales, des transports et des charges sont importants, il ne s’agit pas de le nier. Mais peut-être aussi, dans le même temps, et en parallèle, faut-il se demander pourquoi celles et ceux qui sont venus en librairie, pendant et après le covid-19, n’y sont plus aujourd’hui ?
Comment celles et ceux, pris dans le rêve d’un autre monde, qui se sont lancés dans l’ouverture de nouveaux magasins, font aujourd’hui face à des problèmes économiques inextricables ? Quel était le projet des uns et des autres ? Peut-être les clients voulaient-ils seulement sortir de chez eux ? On peut aussi imaginer que les novices voulaient seulement vendre ce qu’ils aimaient lire. À force de dire que tout cela est de la faute aux écrans, au temps qui file, à la captation de l’attention, on finit par ne plus voir que l’arbre qui cache la forêt.
La librairie a-t-elle su réinventer cette offre choisie et tant espérée, d’un lieu de dialogue et d’échange, d’un lieu d’accueil et de propositions à réfléchir autour de rayons difficiles, nécessitant de vrais libraires lecteurs de leurs fonds et de leurs nouveautés et non des metteurs en place à la solde des éditeurs et autres diffuseurs et distributeurs ? Il ne s’agit pas de dire que cela est facile, et immédiat. Mais simplement de se demander si, dans l’équation du problème, on s’est posé la question de ce qu’ont à proposer et initier les libraires, davantage que ce qu’ils ont à répondre au client.
Il est grand temps, au nom des signaux alarmants face à la démocratie qui se fissure, à l’apathie qui mène au défaitisme, d’encourager et de soutenir les libraires à devenir militants d’une société qui oublie jusqu’au sens même du mot « faire société ». Plus encore, réinterrogeons l’engagement des clients à défendre des lieux de qualité, où les libraires sélectionnent l’offre, la défendent, savent en parler et réunir autour de quelques éditeurs, auteurs et livres, de vrais débats de fond qui alimentent la vision du monde que nous voulons pour demain et après-demain…
Mais pour cela, la librairie ne peut pas être seule. Elle ne peut le faire que dans un territoire qui s’engage au nom d’une autre idée de la politique, du bien commun, de la solidarité, de l’engagement, en s’appuyant sur un réseau de partenaires locaux et d’initiatives locales aussi petites soient-elles… À condition aussi que les clients jouent le jeu...
Jouer le jeu, cela peut vouloir dire quoi ? Revenir en librairie, questionner le libraire sur ses lectures et ses choix, donner son avis sur les livres achetés et lus, proposer d’échanger avec d’autres lecteurs ou futurs lecteurs, à la librairie ou ailleurs, là où sont les gens finalement ! Pas à pas, livre à livre, idée après idée… Cheminer et gagner à chaque expérience, peut-être pas un client, mais au moins un curieux de ce lieu si particulier qu’est la librairie. Il s’agit de construire un espace possible de dialogue, de respect et plus encore de conviction.
On peut toujours participer à une cagnotte en ligne pour sauver la librairie que l’on fréquente, mais n’est-ce pas encore mieux de faire en sorte que la cagnotte se remplisse chaque jour par le fruit du travail et de la rencontre entre deux personnes qui ont finalement eu des choses à partager, à échanger et à se dire ?
Le projet de vie d’une librairie doit pouvoir s’enraciner et se nourrir d’une certaine vision de son métier quand on est libraire. Une vision portée par une certaine idée de ce que l’on fait, et de ce que l’on veut porter, de la culture et de l’animation de cette culture. Inventer de nouveaux partenariats avec le monde associatif et celui de l’entrepreneuriat, avec le monde scolaire et universitaire, avec celui du loisir et du sport...
La librairie doit pouvoir rendre visible et manifester son indépendance dans sa capacité à faire bouger les lignes et à permettre le débat. Les libraires ont les réseaux avec les éditeurs et avec les auteurs, permettant de dépasser la signature, la conférence pour imaginer d’autres formes de participation citoyenne. La librairie a sans aucun doute ce pouvoir d’être une sorte d’incubateur des consciences, renouant avec l’éducation populaire puisque l’éducation nationale ne semble plus répondre complètement aux attentes, voire à ses missions, pour un monde de demain encore démocratique.
Bien sûr, certains ont essayé, jusqu’à retrouver leurs vitrines caillassées. Faut-il pour autant renoncer ? Que veulent les libraires, qu’est-ce qui fait aujourd’hui leur colonne vertébrale et leur ossature ? Où sont les sciences humaines, les ouvrages alternatifs, les vitrines et les rayons engagés offrant la possibilité de se construire une opinion ? Que veut dire aujourd’hui l’indépendance quand les tables et les vitrines des librairies se ressemblent toutes et que le libraire a oublié ses convictions ?
Dès lors, on peut toujours chercher les clients et même se donner les moyens de les fidéliser. On dit qu’il faut remettre le client au centre de la relation de vente et qu’en plus il faudrait lui faire vivre une expérience… Mais la librairie n’a-t-elle pas un petit quelque chose en plus qui lui permettrait de faire palpiter les clients autrement que partout ailleurs ?
Certes, les clients sont bien souvent à l’image des hommes et des femmes de la fameuse tirade de Perdican dans On ne badine pas avec l’amour (1834 – voir en fin d'article). Et pourtant, deux options s’ouvrent. Soit dans ce commerce, le client ne trouve pas un produit, un assortiment, une rencontre, un conseil, un service, qui soient différents de ce qu’il vit chez son coiffeur, son poissonnier ou sa supérette locale et alors à quoi bon ?
Soit, ce commerce reprend les rênes de ce qui le rend particulier et unique dans cet écosystème, et le libraire — enraciné dans son territoire et dans les préoccupations qui alimentent notre vivre ensemble — devient un acteur incontournable et indispensable à la citoyenneté, à la cité et à l’action individuelle et collective.
Les clients sont des lecteurs avides de comprendre le monde et d’entendre d’autres voix que celles de ceux qui occupent la toile. La qualité du commerce des libraires repose sur leur capacité à sélectionner, lire, mettre en lien. De leur rencontre doivent pouvoir émerger les idées de ceux que d’autres cherchent à faire taire. Leur rencontre doit favoriser une autre relation au temps long de la circulation des idées et d’appropriation d’un regard plus complexe sur ce qui nous entoure.
Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu’on te fera de ces récits hideux qui t’ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire : tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux ou lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux.
On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.
Alfred de Musset, On ne badine pas avec l’amour (1834), tirade de Perdican (acte 2, scène 5).
Commentaire sur cette note : Je crains fort que notre monde ne devienne un peu plus chaque jour et plus encore après chaque élection « un égout sans fond »… Mais j’aime à imaginer et à croire qu’entre le libraire et le client peut se jouer aussi cette sorte « d’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux » soient-ils, qu’ils pourront dépasser les divergences parce qu’ils auront semé un possible débat fondé sur les valeurs fondatrices de la liberté d’expression, de diffusion, de lire, de comprendre, d’apprendre et de vivre en société pour le bien commun.
Retrouver la première partie : Les librairies, “commerces, d'accord, mais de proximité, de confiance et de relation”
Lire le volet 3 : Librairies : “Il est grand temps de rallumer les consciences”
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 4.0 - Hall du livre à Nancy
DOSSIER - Liquidation, prudence, salariés : les librairies Gibert Joseph en question
Par Evelyne Darmanin
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