Les autorités koweïtiennes ont privé de sa nationalité l’écrivain Taleb Alrefai, l’une des grandes figures de la littérature du Golfe. La décision, intervenue dans le cadre d’une nouvelle série de retraits de nationalité au Koweït, a provoqué une vague d’indignation dans les milieux littéraires et culturels arabes.
Le 22/06/2026 à 18:04 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
22/06/2026 à 18:04
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Les Éditions Actes Sud, qui ont publié en France plusieurs ouvrages de l’auteur dans la collection Sindbad, lui ont exprimé leur solidarité. La maison, qui présente Taleb Alrefai comme « le plus grand romancier du pays », s’associe aux appels demandant au gouvernement koweïtien de revenir sur cette décision, qu’elle qualifie d’« incompréhensible ».
Le nom de Taleb Alrefai est apparu dans une série de décisions publiées par les autorités koweïtiennes autour de dossiers de nationalité. D’après plusieurs médias arabes, les derniers décrets ont concerné plus de 2000 personnes, ainsi que les membres de leur famille ayant obtenu la nationalité par dépendance. Les motifs individuels concernant l’écrivain n’ont pas été publiquement détaillés.
Les notices biographiques disponibles le présentent comme vivant à Koweït City, mais aucun élément récent ne permet de confirmer sa situation depuis la décision de retrait de nationalité.
Les autorités présentent ces retraits comme une opération de vérification des dossiers de nationalité, destinée à lutter contre les fraudes, les fausses déclarations, les doubles nationalités interdites et les naturalisations jugées irrégulières. Au Koweït, la question de la citoyenneté est particulièrement sensible : la loi distingue de longue date les citoyens d’origine et les naturalisés, tandis que le pays compte déjà une importante population apatride, les Bidounes (sans nationalité), exclus de la nationalité depuis l’indépendance.
Présents de longue date dans le pays, ils souvent issus de familles tribales qui n’ont pas été enregistrées comme citoyennes lors de la formation de l’État moderne. Sans pleine citoyenneté, ils vivent dans un vide juridique qui limite l’accès aux documents d’identité, aux soins, à l’éducation publique, à l’emploi public et aux droits politiques. Les organisations de défense des droits humains estiment leur nombre à plusieurs dizaines de milliers, Human Rights Watch évoquant une fourchette de 88.000 à 106.000 personnes.
La campagne actuelle, menée à grande échelle, suscite donc de fortes inquiétudes. Elle touche aussi des femmes naturalisées par mariage, des familles entières par dépendance, ainsi que des personnalités publiques, culturelles ou médiatiques. Dans la même vague que celle visant Taleb Alrefai, la presse arabe cite notamment le compositeur Youssef Al-Muhanna, l’artiste Abdel Mohsen Al-Muhanna et l’historien Hisham Al-Awadi.
D’autres décisions récentes avaient déjà concerné des figures connues, comme l’acteur Dawood Hussein, la chanteuse Nawal Al-Kuwaitiya, le prédicateur et auteur Tareq Al-Suwaidan, ou encore Badr Mohammed Al-Awadhi, ambassadeur du Koweït au Royaume-Uni. Pour les défenseurs des droits humains, le problème n’est pas seulement administratif : il tient à l’ampleur des retraits, à leurs conséquences sociales et à l’absence de recours judiciaire effectif.
La décision a suscité une série de réactions dans le monde littéraire arabe. L’Union générale des écrivains et auteurs arabes, présidée par Alaa Abdel Hadi, a demandé aux autorités koweïtiennes de revoir, voire d’annuler, la mesure, en rappelant les contributions de Taleb Alrefai à la littérature koweïtienne et arabe.
Plusieurs écrivains et critiques, parmi lesquels Waciny Laredj, Khaled Suleiman Al-Nasiri, Abdou Wazen, Sayed Mahmoud, Ibrahim Abdel Meguid ou encore Ashraf El-Ashmawi, ont également exprimé leur soutien à l’auteur.
Né au Koweït en 1958, Taleb Alrefai est romancier, nouvelliste et homme de lettres. D’abord ingénieur civil, il a ensuite rejoint le ministère koweïtien de l’Information, où il a occupé des fonctions au Conseil national de la culture, des arts et des lettres. Son œuvre, composée d’une douzaine de romans et de recueils de nouvelles, explore notamment la société koweïtienne, la condition féminine, les travailleurs immigrés, les rapports de classe, les marges et les contradictions d’un pays dont il a souvent fait la matière centrale de ses livres.
Son rôle dépasse celui d’un auteur publié et traduit. Il a contribué à la vie littéraire koweïtienne et arabe, notamment à travers Al-Multaqa, cercle culturel et prix consacré à la nouvelle arabe. Il a aussi présidé le jury de l’International Prize for Arabic Fiction, souvent présenté comme le « Booker arabe ». En France, il a été nommé chevalier des Arts et des Lettres en 2023.
Actes Sud a fait paraître six de ses livres en français : Ici même en 2016 (trad. Mathilde Chèvre), L’Ombre du soleil en 2018 (trad. Moncef Khémiri), Al-Najdi le marin en 2020, Hâpy en 2022 (tous deux traduits par Waël Rabadi et Isabelle Bernard), Les Portes du paradis en 2023 et L’Impossible Roman de l’honorable monsieur K. en avril 2026.
Ce dernier ouvrage, traduit de l’arabe par Luc Barbulesco, comme celui qui précède, met en scène un homme d’affaires koweïtien qui demande à l’écrivain de faire de lui un personnage de roman. À travers ce dispositif, le texte interroge les hiérarchies sociales, les rapports de pouvoir, le prestige de la littérature et les formes de censure politique ou sociale.
La décision koweïtienne prend donc une résonance particulière : elle frappe un écrivain dont l’œuvre est profondément liée à la société de son pays, à ses tensions et à ses silences.
Crédits photo : Taleb Alrefai (Actes Sud, DR)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 06/01/2016
156 pages
Actes Sud Editions
18,80 €
Paru le 14/03/2018
192 pages
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21,00 €
Paru le 12/02/2020
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Paru le 06/04/2022
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21,50 €
Paru le 03/05/2023
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246 pages
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22,80 €
1 Commentaire
Yannick
29/06/2026 à 10:37
Bonjour, si le sujet des apatrides (dans leur propre pays) vous intéresse. N’hésitez pas à lire l’excellent livre de Mahmoud Soumaré Terre sans patrie https://www.babelio.com/livres/Soumare-Terre-des-sans-patrie/1968926. Meilleures salutations