Dans Naissances au zoo, Ashraf Al Ashmawi fait du zoo une métaphore de la condition humaine. Ancien juge, il explore justice, pouvoir et fragilité des êtres, sans réduire ses personnages à des archétypes. Lauréat du Sheikh Zayed Book Award 2026 dans la catégorie « Littérature » pour Naissances au zoo, il répond aux questions d’ActuaLitté.
ActuaLitté : Votre carrière de juge a-t-elle influencé votre façon d’appréhender les personnages, les conflits moraux et les rapports de force dans la fiction ?
Ashraf Al Ashmawi : Il ne fait aucun doute que cela a eu une influence positive. Après plus de trente ans passés dans la justice et le ministère public, et à travers des milliers d’affaires, d’enquêtes et de rencontres avec des personnes de tous horizons — des individus que j’ai interrogés, sur lesquels j’ai enquêté et que j’ai jugés —, j’ai pu être témoin de la vulnérabilité humaine sous certaines de ses formes les plus complexes.
J’ai rencontré des délinquants qui, sur le papier, semblaient coupables ou fautifs, mais qui étaient souvent victimes de circonstances sociales, économiques ou psychologiques les ayant conduits là où ils se trouvaient. J’ai également rencontré des victimes dont les tragédies cachaient des vérités plus profondes qui n’apparaissaient pas au premier abord.
Je crois que chaque métier laisse sa marque sur un artiste et façonne son œuvre, mais certains métiers le font avec plus de profondeur et de richesse que d’autres. Le monde judiciaire, en particulier, place chaque jour l’individu face à des questions de justice, de culpabilité, d’innocence, de pouvoir et de destin. Il m’a offert une occasion rare de réfléchir à la nature humaine au-delà des jugements superficiels et des classifications toutes faites.
C’est pourquoi je ne considère pas mes personnages de fiction comme des archétypes moraux figés. Je les vois plutôt comme des êtres humains contradictoires, qui portent à la fois le bien et le mal et qui sont tiraillés par des motivations, des désirs et des peurs contradictoires.
Avant tout, mon expérience au sein du système judiciaire m’a appris à ne pas porter de jugement hâtif et à toujours regarder au-delà des apparences et des faits visibles, car la vérité humaine est souvent bien plus complexe que la vérité juridique.
« Naissances au zoo » semble utiliser un cadre très concret pour explorer des questions qui concernent une société tout entière. Comment choisissez-vous un cadre capable de porter un roman aux dimensions politiques ou sociales ?
Ashraf Al Ashmawi : En réalité, je ne choisis jamais un cadre indépendamment de l’idée. C’est l’idée qui me conduit vers le cadre et l’univers du roman, et non l’inverse. Je ne commence pas par choisir un lieu pour en tirer une idée, parce que cela introduirait un degré d’intentionnalité qui, à mon sens, va à l’encontre de l’art.
Pour moi, le cadre n’est pas simplement un décor ou une toile de fond pour les événements. Il fait partie intégrante de la structure même de l’œuvre et constitue une force active qui façonne les personnages et leur destin. Dans « Naissances au zoo », ce livre primé, l’idée centrale tournait autour de gens ordinaires évoluant dans un espace limité, se heurtant sans cesse aux barreaux invisibles des cages qui les entouraient tout en croyant que cet espace restreint était l’étendue même de la liberté.
Le cadre s’est imposé naturellement, car il constituait l’expression la plus concentrée de l’idée elle-même. Le livre se compose en réalité de trois nouvelles reliées par un fil narratif subtil, celui d’une humanité partagée. Leur thème commun est que les apparences sont souvent trompeuses, et que ce qui semble évident en surface cache des univers plus profonds et complexes.
Les personnages de ces trois nouvelles se retrouvent chacun isolés à un moment décisif de leur vie — un moment où le temps ralentit soudainement et où ils se retrouvent confrontés à leurs questions les plus fondamentales, dépouillés de leurs masques et de leurs justifications. Dans chaque histoire, le protagoniste est tiraillé entre la vie qu’il a toujours connue et une vérité qu’il découvre trop tard.
À travers leurs voix, je me suis surpris à réfléchir au sens et à la valeur de la vie, à la relation entre le pouvoir et les gens ordinaires, à la fragilité humaine et à l’échec, et à la manière dont ces échecs peuvent parfois mener à de rares moments de lucidité, de renoncement et de réconciliation avec soi-même — ou, d’autres fois, à la folie et à l’effondrement.
Je pense qu’un cadre narratif réussi dans la fiction est celui qui transcende ses frontières géographiques pour devenir une métaphore plus large du monde. Le zoo du roman n’est pas simplement un zoo, tout comme la cage n’est pas simplement un ensemble de barreaux de fer.
Tous deux sont des images concentrées d’une condition humaine plus large que l’on retrouve dans la société, la politique, les relations humaines, et même au sein de la psyché humaine elle-même.
Pensez-vous que la satire puisse exprimer certaines vérités sociales avec plus de précision que le réalisme direct ?
Ashraf Al Ashmawi : Tout à fait — et souvent de manière plus percutante. Parfois, la satire est plus à même de révéler la vérité que le réalisme direct lui-même. Les êtres humains ont naturellement tendance à se détourner des discours ouvertement moralisateurs ou didactiques, mais ils se laissent séduire par l’ironie lorsqu’elle les surprend, les faisant d’abord rire avant de les faire réfléchir.
La satire repose sur le paradoxe, et le paradoxe suscite l’émerveillement. L’émerveillement est un élément fondamental de la littérature et de l’art en général. Lorsque l’émerveillement disparaît, une œuvre d’art risque de se transformer en une déclaration directe ou en un long essai qui élève la voix plus qu’il ne stimule l’imagination.
La satire offre également aux écrivains une plus grande marge de manœuvre pour remettre en question et critiquer, car elle peut pénétrer des domaines que le discours direct peine à atteindre. Elle ne se contente pas de décrire la réalité ; elle met à nu ses contradictions internes, en dévoile la logique absurde et révèle le fossé entre ce que nous disons et ce que nous faisons, entre les slogans que nous proclamons et les réalités que nous vivons.
C’est pourquoi je ne considère pas la satire comme l’opposé du sérieux, comme certains pourraient le supposer. Au contraire, c’est l’une des formes d’écriture les plus sérieuses et les plus profondes, car elle fait rire les lecteurs tout en les confrontant à l’ampleur de la tragédie qui les entoure.
Comment percevez-vous votre responsabilité en tant qu’écrivain aujourd’hui ? S’agit-il de témoigner de la réalité, de remettre en question les idées reçues, de documenter, de bousculer la complaisance intellectuelle, ou avant tout de créer une œuvre littéraire ?
Ashraf Al Ashmawi : Je crois que j’ai commencé à écrire de la fiction par le désir de réfléchir, aux côtés d’inconnus, aux questions qui m’occupaient l’esprit. Je crois également que toutes mes œuvres, sans exception — comme l’ont observé les critiques et les lecteurs —, tendent à déstabiliser la complaisance intellectuelle, à susciter la réflexion et à remettre en cause les convictions dépassées et les a priori hérités qui ne sont plus en mesure de répondre aux questions de notre époque.
Peut-être le fais-je en rendant témoignage à la réalité dans laquelle je vis, en lisant l’histoire et en menant une longue réflexion sur les destins humains, plutôt qu’en portant des jugements ou en proposant des réponses toutes faites.
Le romancier n’est pas, en fin de compte, un prédicateur ni un orateur, mais avant tout quelqu’un qui pose des questions. Ce qui m’intéresse dans la littérature, ce n’est pas d’apporter aux lecteurs des réponses définitives, mais de les encourager à remettre en question ce qu’ils tiennent pour acquis ou considèrent comme allant de soi.
En même temps, je ne crois pas que le contenu intellectuel suffise à lui seul à créer de la bonne littérature. La littérature est avant tout une construction artistique dotée de ses propres lois, de sa propre esthétique et de ses propres rythmes. C’est pourquoi la création d’une œuvre littéraire reste pour moi le défi créatif ultime et la source de plaisir la plus profonde, car les idées, aussi importantes soient-elles, perdent de leur impact si elles ne sont pas façonnées en une forme artistique capable de perdurer.
Pourtant, je crois qu’il existe toujours une dimension plus profonde, cachée derrière l’histoire, les personnages et le plaisir artistique — une dimension qui vise à stimuler la réflexion, à nourrir le doute créatif et à réexaminer de vieilles questions à la lumière de nouvelles réalités. C’est peut-être pour cela que je pense que la véritable littérature ne laisse jamais le lecteur entièrement rassuré. Au contraire, une fois la lecture terminée, elle le laisse plus alerte, et peut-être plus incertain, qu’il ne l’était auparavant.
Crédits photo : Ashraf Al Ashmawi
Par Samantha Trapier
Contact : st@actualitte.com
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