Délicieuse page d'Histoire qu'ABC News Australia propose en revenant sur l’un des vols patrimoniaux les plus insolites du pays : à la fin des années 1960 et au début des années 1970, le faussaire David Gee aurait substitué des pièces rares de la State Library of New South Wales à ses propres copies. Le récit éclaire la vulnérabilité ancienne des collections spéciales en bibliothèque.
Il disait préparer un livre sur les monnaies australiennes. Dans une grande bibliothèque patrimoniale, l’argument ouvrait naturellement les portes d’un fonds spécialisé. Sous le nom de Robert Lowe, David Gee consulta la collection Dixson de la State Library of New South Wales. ABC News Australia raconte que cette couverture servit à l’un des vols numismatiques les plus étonnants de l’histoire australienne.
L'homme ne correspondait guère à l’image d’un visiteur effacé. Arrivé de Chine en Australie avec ses parents en 1939 – né Yon Chu Chee, dans la province de Guangzhou –, alors qu’il avait dix ans, il développa très tôt une passion pour les monnaies anciennes. Adolescent, il tenait les comptes du commerce familial de fruits et légumes et consacrait une partie de cet argent à l’acquisition de pièces rares.
À Sydney, il dirigea ensuite un restaurant à Kings Cross, pratiqua la danse de salon et fréquenta intensément les milieux numismatiques. Sa personnalité expansive, son aisance relationnelle et sa connaissance des monnaies lui procuraient une familiarité précieuse avec les collectionneurs, les spécialistes et les institutions.
La collection Dixson, constituée par le collectionneur William Dixson, réunit environ 8.000 pièces, billets et médailles, au sein d’un vaste ensemble d’Australiana. Gee s’inscrivit auprès des collections spéciales sous le pseudonyme de Robert Lowe. Ce nom comptait parmi plus de 70 identités d’emprunt utilisées au cours de sa vie, dont « Goldfinger », resté célèbre dans le milieu numismatique australien.
Le stratagème reposait sur la patience. Gee examina et photographia les monnaies coloniales qui l’intéressaient, avant de faire fabriquer des répliques auprès d’artisans du secteur de la gravure. Le récit, nourri par un épisode du podcast History Or Hoarding ?, s’appuie notamment sur une histoire orale enregistrée en 2005 par la State Library of New South Wales auprès de la bibliothécaire Joy Storie.
Lors d’une nouvelle visite, Gee expliqua qu’un feu d’artifice avait provoqué un incendie domestique et détruit ses photographies. Il obtint une nouvelle séance de consultation. Cette fois, son dispositif comprenait une boîte en contreplaqué placée autour de l’appareil, censée mieux éclairer les monnaies. Les pièces disparaissaient alors quelques instants du regard de la bibliothécaire chargée de la surveillance.
La supercherie éclata plusieurs années plus tard, le 16 mars 1973, lors d’une présentation organisée pour des spécialistes de passage à Sydney. Devant un plateau de pièces coloniales, le numismate Ray Jewell se serait alors penché sur les objets avant de demander : « Oh, tout cela est charmant. Mais... hum, quand allons-nous voir les véritables pièces ? » Stupeur et effroi : le trésor de la bibliothèque se révélait faux.
La vérification de la collection Dixson dura des années. Le fonds, très vaste, ne faisait alors pas l’objet d’un catalogage exhaustif. Plus de 30 faux liés au voleur furent identifiés, probablement davantage. L’affaire déborda les murs de la bibliothèque : dans les années 1970, des copies attribuées à Gee circulaient aussi dans le milieu numismatique australien.
David Gee fut emprisonné en 1979. Son itinéraire inspira peu après Heads I Win : The True Story of David Gee, Australia’s Most Audacious Coin Forger, publié en 1986 et conservé par la National Library of Australia.
À la State Library of New South Wales, le dossier demeure une leçon de conservation autant qu’un récit de casse. Les pièces résident désormais dans la Strong Room, espace sécurisé du site de Macquarie Street, et le catalogue de la bibliothèque répond à des exigences sans commune mesure avec les pratiques de l’époque.
Un homme connu, bavard, passionné de monnaies et parfaitement à l’aise dans les réseaux de collectionneurs qui entra par la porte des chercheurs, avec un faux nom, un faux projet de livre… mais de vraies ambitions de collectionneur. David Gee est décédé en juin 2013.
Cette mésaventure s’inscrit, non sans un peu d’humour, dans le 200e anniversaire de l’établissement, démarré fin avril, à travers une multitude de rencontres, expositions et autres, au fil de l’année 2026.
Selon Caroline Butler-Bowdon, bibliothécaire d'État de Nouvelle-Galles du Sud, c'est « un lieu de savoir et de curiosité depuis 200 ans. En cette année anniversaire, nous nous penchons sur l'évolution de cette institution si chère à nos cœurs et de ses collections exceptionnelles, et dévoilons des histoires qui surprendront, raviront et interpelleront les visiteurs à travers des expériences immersives proposées dans nos bâtiments ».
Crédits photo : David Gee, cravate à carreaux, à côté du journaliste Ray Martin, au coeur de Chinatown - extrait du livre Heads I Win: The True Story of David Gee, Australia’s Most Audacious Coin Forger
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Commenter cet article