Protoon, première association professionnelle dédiée au webtoon en France, veut donner une voix collective à une filière encore fragile, mais déjà riche de créateurs, de studios, de plateformes et de lecteurs. Entre succès d’audience, dépendance aux plateformes, précarité des auteurs, manque de données et de reconnaissance institutionnelle, et besoin de formation, récit d'un secteur qui cherche à sortir de l’angle mort pour devenir une véritable industrie culturelle.
Le 24/06/2026 à 18:33 par Hocine Bouhadjera
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La création de Protoon ne vient pas seulement ajouter une structure de plus dans le paysage de la bande dessinée. Elle dit quelque chose d’un secteur déjà visible par ses lecteurs, déjà actif dans les festivals, déjà capable de produire des succès importants, mais encore trop peu identifié par les institutions, les financeurs et parfois même par les professionnels du livre.
Présidente de Protoon, Kim Thouvenin connaît bien cette zone de flottement. Fondatrice de Kuri Studio en 2025, ancienne productrice chez Beyond Stories, elle travaille depuis La Réunion sur un média dont l’écosystème reste très éclaté.
Pour elle, l’enjeu est simple : faire reconnaître que le webtoon français existe, qu’il produit des œuvres, des métiers, des revenus parfois fragiles, des circulations internationales, et qu’il ne peut plus rester dans un entre-deux permanent, coincé entre bande dessinée, manga, plateforme numérique et animation.
« À l’époque, on se posait la question de la place qu’avait le webtoon aujourd’hui dans la culture, dans les industries créatives et culturelles », raconte-t-elle. Le point de départ se situe en 2022, lors du World Wide Webtoon Festival de Monteux, où se croisent plusieurs des futurs membres de l’association.
Les échanges se prolongent ensuite à distance, entre professionnels dispersés, auteurs, autrices, producteurs, prestataires, éditeurs et acteurs de la médiation. « En 2023 et en 2024, on a eu toute une réflexion sur la grosse évolution qui se passait au niveau du webtoon. On s’est demandé comment monter une association qui viendrait travailler plusieurs choses : la médiation entre les acteurs professionnels, mais aussi entre les acteurs professionnels et les institutions. Beaucoup faisaient des choses dans leur coin. »
La réflexion débouche d’abord sur un collectif, puis sur une structure plus formelle. Au début de 2025, une douzaine de professionnels posent les bases de Protoon. L’association est créée en décembre 2025, avant d’ouvrir ses adhésions en juin 2026. Le dossier de présentation insiste sur quatre axes : formation des professionnels, financement d’œuvres originales, promotion de la production et viabilisation de la filière. Le mot important est sans doute le dernier. Le webtoon français n’a pas seulement besoin d’être mieux connu : il doit pouvoir durer.
Le bureau de Protoon reflète cette volonté de représenter l’ensemble de la chaîne du webtoon. Kim Thouvenin est notamment accompagnée de SaKimieNolDeph, autrice de webtoon et cofondatrice du Webtoon Café, à la vice-présidence. Dazarhis, cofondatrice et directrice de création de Myrà Studio, est à la trésorerie.
Le conseil d’administration réunit également Guillaume Hamant, fondateur du distributeur Haetae et ancien éditeur chez Delitoon, Himage, auteurice de webtoon engagée dans la médiation culturelle, Meyra Sudal, influenceuse spécialisée manga et webtoon, autrice et chroniqueuse, ainsi que Ronce, auteur de webtoon, illustrateur, concept artist et intervenant en école d’animation.
La première difficulté tient au manque de données. Kim Thouvenin le répète : les chiffres manquent, les statuts sont hétérogènes, les œuvres circulent parfois sans être recensées, et le secteur ne dispose pas encore d’un outil d’observation comparable à ceux qui existent dans d’autres domaines culturels. « Aujourd’hui, l’industrie du webtoon est très peu connue. On aimerait pouvoir en savoir plus sur la spécificité des œuvres, sur les revenus qu’elles ont pu générer, sur la rémunération, sur le nombre d’acteurs, le nombre de projets portés. »
Protoon revendique déjà un premier travail de cartographie : plus de 450 acteurs recensés, plus de 300 œuvres françaises et francophones identifiées. Ces données restent encore en construction, mais elles suffisent à montrer qu’il ne s’agit pas d’un phénomène marginal.
Dans les estimations communiquées par Protoon, les principales plateformes actives en France réuniraient environ 5 millions de lecteurs mensuels actifs. Les applications françaises ou francophones spécialisées représenteraient environ 2 millions de téléchargements cumulés. Plusieurs titres français ont déjà atteint des volumes significatifs : Because I can’t love you, de Lief, dépasse les 25 millions de vues ; Sex, Drugs & RER, de Natacha Ratto, approche les 23 millions ; Mon Vœu le plus sincère, de Kiri, atteint 9 millions ; Colossale, de Diane Truc et Rutile, dépasse 8 millions.
Le format est né en Corée du Sud, avec une lecture verticale sur écran, pensée pour le smartphone, le défilement continu et une narration adaptée aux usages mobiles. En France, il est souvent rattaché au manga ou à la bande dessinée, faute de meilleure catégorie disponible.
La présidente de Protoon refuse d’en faire une guerre de chapelle. Le webtoon appartient bien au champ de la bande dessinée, mais il a ses propres codes. « Pour nous, le webtoon existe d’abord comme un média numérique. Il n’est pas seulement une bande dessinée transposée sur écran : il est pensé, écrit, découpé et produit pour des usages de lecture propres au numérique. »
Les adaptations imprimées de webtoons français sont vues comme une reconnaissance supplémentaire, et plusieurs œuvres ont déjà franchi ce passage vers la librairie. « On n’a pas envie que le webtoon devienne un format passerelle, sans considération pour l’œuvre numérique. Notre volonté est vraiment de rester sur l’auteur et la réalisation de l’œuvre au format numérique, et sa protection, surtout à l’heure de l’IA et du téléchargement illégal. »
En librairie, remarque Kim Thouvenin, le webtoon est encore souvent décrit comme du « manga coloré ». « C’est faux, parce que la narration est différente, les codes graphiques sont différents. » Le sens de lecture lui-même diffère : les éditions papier de webtoons français se lisent généralement de gauche à droite, et non de droite à gauche. « On aimerait avoir une existence propre, plutôt que d’être attachés encore et toujours à une norme de type manga. »
Nommer un média, c’est aussi le rendre visible dans les rayons, dans les festivals, dans les politiques publiques, dans les aides à la création et dans les formations. Tant que le webtoon reste une sous-catégorie floue, il demeure difficile de penser ses besoins propres.
En décembre dernier, place Colette, sous les fenêtres du ministère de la Culture, ActuaLitté avait pu échanger avec l'autrice de webtoons Natacha Ratto, lors d’une mobilisation pour une continuité de revenus des artistes-auteurs. Elle pointait alors un angle mort juridique propre au format : « Notre grand problème, c’est que comme le webtoon n’existe que sur smartphone, il n’est pas considéré comme un livre papier. Du coup, on est écartées de beaucoup de dispositifs, alors que le travail fourni est exactement le même. »
Entre contrats conclus avec des plateformes étrangères, standards contractuels éloignés du droit français et retard du législateur sur ces nouvelles formes de diffusion, l’autrice résumait le décalage ainsi : « La loi a toujours un temps de retard sur la technologie, on le voit avec l’IA par exemple. »
En France, le webtoon s’est d’abord développé par la traduction d’œuvres sud-coréennes et internationales. Kim Thouvenin situe l’arrivée du format autour de 2015, avant une accélération de la production originale à partir de 2020, portée surtout par Webtoon, la plateforme du groupe sud-coréen Naver.
Cette dynamique a ouvert des perspectives nouvelles pour de jeunes créateurs. Elle a aussi installé une dépendance forte à l’égard de quelques acteurs dominants. Webtoon/Naver a longtemps concentré l’essentiel de la production originale française. « Jusqu’à 2024, on était assez ravis, parce qu’il y avait des œuvres qui commençaient à être poussées, avec des rémunérations qui n’étaient pas extraordinaires mais qui étaient plus intéressantes qu’au lancement. Et depuis, on sent un changement par rapport à la ligne éditoriale. »
Naver Webtoon a notamment suspendu la création d’une filiale européenne en 2023, avant de réorienter sa stratégie internationale vers son introduction en Bourse aux États-Unis.
Des séries arrêtées ou raccourcies, des projets qui n’ont pas pu aller au bout de leur développement, et une inquiétude sur la place laissée à la création française. Le constat : la filière ne peut pas dépendre d’un seul modèle économique, ni d’un seul type de ligne éditoriale. D’autres acteurs existent, parmi lesquels Ono, porté par le groupe Média-Participations, Allskreen, Lezhin France, Mangas.io, Ducktoon, Mangadraft ou encore Lemoon. Mais la production originale reste coûteuse, longue et difficile à rentabiliser.
Piccoma Europe, filiale de Kakao basée à Paris, a été dissoute en 2024, après des pertes importantes et des revenus très faibles au regard des investissements engagés.
En France, Delitoon a joué un rôle précurseur. Créée par Didier Borg en 2011, la plateforme proposait des contenus en français, très largement issus de séries coréennes traduites, avec un modèle freemium : premiers épisodes gratuits, puis épisodes débloqués par achat de monnaie virtuelle. La plateforme comptait plus de 2 millions d’utilisateurs en 2019, avant son rachat par Kidari Studio. Son héritage se retrouve aujourd’hui dans Lezhin France, qui a réuni Delitoon, Delitoon X et Bontoon sous une même bannière.
Le risque, selon Protoon, est de voir le marché se refermer sur les genres les plus immédiatement identifiables, notamment la romance. Non parce que la romance serait illégitime, mais parce qu’une filière culturelle ne peut pas se construire durablement si elle contraint les auteurs à s’aligner sur un seul modèle. « Une des raisons pour lesquelles on a lancé l’association, c’est d’aller chercher un soutien des institutions à la production, pour justement permettre aux plateformes de soutenir différents genres et permettre aux auteurs de ne pas se cantonner à un seul type de production. »
Les succès de lecture existent, mais les revenus des créateurs restent souvent faibles, irréguliers ou opaques. Là encore, Protoon ne dispose pas encore d’étude consolidée. Un questionnaire doit permettre de mieux connaître les pratiques, les contrats, les rémunérations, les temps de travail et les conditions de production. « Mais les revenus moyens sont très mauvais », constate Kim Thouvenin.
Elle évoque des rémunérations passées de 300 ou 400 € l’épisode au début des années 2020 à des montants qui peuvent aujourd’hui tourner, selon les cas, autour de 500 à 900 € l’épisode. Mais ces chiffres doivent être rapportés au temps de travail réel. « On est quand même sur un travail d’une semaine, entre une et trois personnes. Il y a beaucoup de périodes aujourd’hui qui ne sont pas rémunérées, par exemple les phases de préproduction ou les phases d’écriture. »
Ce qui n’est pas compté : développement, écriture, tests graphiques, préparation, gestion des équipes, corrections, échanges avec la plateforme. La fabrication du webtoon suppose souvent un rythme proche de la série, avec des épisodes réguliers, des délais serrés, une mise en ligne continue.
Natacha Ratto confirme ces périodes invisibles où le travail existe déjà - préparation de dossiers, écriture, négociation, montage de projet - sans encore produire de revenus. « Il y a, je trouve, un vrai parallèle entre notre situation et celle des intermittents », nous expliquait-elle. « Eux bénéficient, grâce à l’assurance-chômage, du temps nécessaire pour préparer leurs œuvres — s’entraîner, répéter, monter un spectacle. Et nous, nous aurions besoin du même espace de création pour pouvoir travailler nos dossiers en vue de les faire publier. »
La différence tient à l’absence de filet social : sans chômage, les périodes de préparation ou de négociation basculent immédiatement dans la précarité. « Rien que la négociation d’un contrat avec un éditeur peut prendre des semaines, parfois des mois. Pendant tout ce temps-là, on travaille, mais on n’est pas rémunérés. »
Natacha Ratto comparait aussi la situation française à la Belgique et à l’Irlande. En Belgique, le statut de « travailleur des arts » permet d’accéder à des allocations entre deux projets, tout en cumulant des revenus issus des droits d’auteur. En Irlande, un revenu de base pour les artistes a été pensé pour compenser l’irrégularité des périodes de création.
En outre, la France ne dispose pas de la même organisation industrielle que la Corée du Sud. « Là-bas la production est essentiellement portée par des studios. En France, je dirais que 95 à 98 % de la production est portée par des auteurs indépendants, ou des auteurs indépendants qui s’associent avec un dessinateur, une dessinatrice, un ou une scénariste, un ou une assistante. La production française est très individualisée. »
Kim Thouvenin voit arriver des profils de plus en plus jeunes, parfois issus d’écoles, parfois autodidactes, projetés très tôt dans des engagements longs, sur des séries de plusieurs dizaines d’épisodes. « Beaucoup ne sont pas préparés à ça. Ils se retrouvent sur des engagements qui correspondent presque à un CDD de deux ans, sur des séries de 30, 40, 50 épisodes. Très régulièrement, ils font des burn-out. Ils se crament au travail. »
La structuration portée par Protoon entend répondre aussi à cette fragilité, à travers des formations courtes en ligne, une résidence d’artiste et une boîte à outils destinée aux professionnels. Les jeunes créateurs sont souvent confrontés à leurs premiers contrats sans réelle formation ni partage d’expérience.
Le webtoon impose des contraintes spécifiques : découpage vertical, narration au scroll, rythme d’épisode, couleur, assistanat, lettrage, export, adaptation papier, protection contre le piratage et contre l’aspiration d’images par les outils d’intelligence artificielle.
Protoon entend donc représenter une filière entière, et pas seulement des auteurs : scénaristes, dessinateurs, coloristes, studios, producteurs, plateformes, éditeurs, traducteurs, lettreurs, diffuseurs, médiateurs, formateurs, juristes, journalistes et communautés de lecteurs.
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L’association souhaite aussi ouvrir un dialogue avec les institutions régionales et nationales, afin que le webtoon puisse être accompagné comme le sont d’autres secteurs de la création numérique, du cinéma ou du jeu vidéo. L'objectif : « Faire en sorte que le webtoon soit impliqué dans les politiques culturelles. »
Le webtoon français apparaît déjà dans des festivals, salons, conventions et rendez-vous professionnels : Japan Expo, festivals manga et pop culture, événements dédiés au webtoon, salons de bande dessinée, rencontres internationales, initiatives françaises en Corée ou à l’étranger. Un ensemble large d’événements, de Monteux à Angoulême, de Paris à Séoul, de Bucheon à Francfort.
Le webtoon rencontre les publics, mais souvent dans des espaces où il est associé à d’autres cultures graphiques. Il circule avec le manga, la BD, la pop culture, les industries créatives, l’animation ou le jeu vidéo. Pour Protoon, il ne s’agit pas de rompre ces liens, mais de faire apparaître le webtoon comme un média autonome, avec ses usages, ses métiers et ses enjeux.
Le rôle d’associations comme Webtoon Café, créée en 2021, est à ce titre important, en tant qu'acteur de médiation culturelle, destiné à faire découvrir les œuvres françaises et à rapprocher les publics du format. D’autres structures émergent : La Bande Illustrée, Canvas Jungle, Bedetoon, ou encore PockeToon, annoncée comme une future association de représentation des auteurs contractualisés du webtoon.
À l’échelle mondiale, le webtoon s’est imposé avec les portails et plateformes coréens, avant de devenir un produit d’exportation culturelle majeur.
En Corée du Sud, l’industrie du webtoon poursuit sa croissance : après avoir dépassé les 2000 milliards de wons en 2023, soit environ 1,4 milliard d’euros selon les conversions alors retenues, elle a atteint 2285,6 milliards de wons en 2024 (1,31 milliard d’euros). La progression reste donc positive en monnaie locale, à +4,4 % sur un an, même si les équivalences en euros varient selon les taux de change utilisés.
Le webtoon naît au début des années 2000 avec les portails Daum, en 2003, puis Naver, en 2004. Il se structure ensuite autour de grilles de publication hebdomadaires, avec des épisodes courts, pensés pour le défilement vertical sur smartphone. Sa monétisation s’accélère à partir de 2012, avec les solutions de paiement en ligne et le passage d’un modèle gratuit financé par la publicité à des formules mêlant accès gratuit, épisodes payants, monnaie virtuelle, abonnement ou achat à l’unité.
En Corée du Sud, cette lecture s’inscrit dans une pratique très régulière : l’Ambassade de France en Corée, en s'appuyant sur des données 2019-2021, indique que 24 % des utilisateurs lisaient des webtoons tous les jours et 67 % au moins une fois par semaine. En 2021, 78,6 % de la consommation se faisait sur smartphone, et 44,7 % des utilisateurs étaient abonnés à des offres payantes. Elle évoquait plus de 10 millions de lecteurs quotidiens en Corée, avec, sur Naver Webtoon, une moyenne de 382 minutes de connexion par mois, soit environ 12 minutes par jour.
Les webtoons les plus populaires deviennent des propriétés intellectuelles déclinables en séries, films, livres, bandes originales ou autres formats. La stratégie coréenne est connue sous le nom de « One Source Multi Use » : une œuvre source peut nourrir plusieurs marchés. On peut citer Along with the Gods, adapté au cinéma, dont les deux films ont réuni 14,4 millions de spectateurs en 2017 puis 12,3 millions en 2018.
Les exportations restent très concentrées : le Japon représente près de la moitié des ventes internationales de webtoons coréens, devant l’Amérique du Nord, les marchés sinophones, l’Asie du Sud-Est et l’Europe. Les droits de diffusion en ligne constituent l’essentiel de ces revenus à l’étranger.
Les projections mondiales doivent être maniées avec prudence : Grand View Research estime toutefois le marché mondial du webtoon à environ 9,38 milliards d’euros en 2024 et le projette à environ 39,90 milliards d’euros en 2030. MarketGlass, via Research and Markets, avance une estimation proche : environ 8,98 milliards d’euros en 2024 et 37,61 milliards d’euros en 2030.
La Corée du Sud a aussi façonné les attentes des lecteurs : rythme soutenu, épisodes réguliers, couleurs, romances, fantasy, cliffhangers (fins d’épisode pensées pour donner envie de lire la suite), économie freemium (modèle mêlant gratuité et contenus payants), lecture mobile. Mais pour Kim Thouvenin, l’enjeu français n’est pas de copier intégralement ce modèle. « La production française est plus compliquée à marketer. Il y a une appétence particulière du public pour quelque chose de très coréen. Il faut trouver le bon modèle économique pour les plateformes, et la bonne réflexion au niveau de la diffusion. »
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La question est donc autant culturelle qu’économique. Comment faire lire des webtoons français à un public habitué aux codes coréens ? Comment soutenir des œuvres qui ne se réduisent pas à un genre dominant ? Comment convaincre des plateformes d’investir dans une production originale ? Comment éviter que les auteurs ne deviennent les variables d’ajustement d’un marché encore instable ?
La relation au livre papier cristallise une autre tension. En France, le marché de la bande dessinée reste fortement lié à l’objet imprimé, à la librairie, aux collections, aux festivals. Le webtoon, lui, naît sur écran. Pourtant, plusieurs œuvres françaises ou francophones connaissent une seconde vie en version imprimée : Because I can’t love you chez Dupuis, Sex, Drugs & RER chez Delcourt, Mon Vœu le plus sincère chez Kotoon, Colossale chez Jungle, Aether Dreams chez Hachette Roman ou encore Ma senpai est un homme en autoédition.
Kim Thouvenin commente : « Les auteurs et autrices de webtoon, notamment parmi les plus anciens, sont souvent issus de formations de bande dessinée et ont une appétence pour le papier. Quand des éditions papier voient le jour, on en est fiers. Mais on n’a pas envie que le webtoon ne soit considéré que comme une passerelle. »
Le webtoon français n’est donc ni un simple effet de mode, ni une industrie déjà pleinement installée : il existe par ses œuvres, ses lecteurs, ses auteurs, ses studios, ses plateformes et ses communautés, mais reste fragile dans ses conditions de production, de rémunération et de reconnaissance. Protoon naît dans cet entre-deux, avec l’ambition d’aider ce secteur à se compter, à se structurer et à parler d’une voix commune.
L'enjeu est autant économique que symbolique : faire comprendre que le webtoon n’est ni un appendice du manga, ni une simple étape avant le papier, ni un contenu numérique gratuit sans coût de fabrication, mais une bande dessinée numérique avec ses écritures, ses métiers, ses contraintes et ses publics. C’est peut-être là que se joue désormais son avenir en France : cesser d’être seulement lu, pour être enfin reconnu.
Crédits photo : Participants du World Wide Webtoon Festival, à Monteux, en 2022 — DR / Protoon
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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