Dans Notes d’une enseignante sur le procès de l’assassinat de Samuel Paty publié aux éditions Maurice Nadeau, Eloïse Lièvre propose une approche incarnée et réflexive du procès des huit personnes accusées d’être impliquées dans l’assassinat de Samuel Paty qui s’est tenu à l’hiver 2024. Un livre qui mêle récit personnel, journal du procès, analyse intellectuelle et réflexion morale. Par Olivier Stroh.
Il ne s’agit pas d’un simple compte rendu judiciaire, mais d’un texte qui explore la difficulté de « comprendre sans simplifier », avec une attention particulière portée au langage, « aux cœurs et aux reins », qui au-delà des simples faits entourent une mort qui a traumatisé l’école, la société et la République française.
Contrairement à un essai abstrait, Eloïse Lièvre montre les paroles, les voix, les silences, restitue l’atmosphère des audiences, raconte le parcours des accusés, crée une immersion forte, documentaire, et livre une réflexion philosophique et profonde sur l’école, la justice, le terrorisme.
L’autrice s’y révèle lucide, déstabilisée, nuancée : elle refuse de réduire les accusés à des « monstres » sans non plus atténuer la gravité de leurs actes. C’est ici que ses « notes » bousculent le confort du discours médiatique et des certitudes : elles explorent la zone grise entre responsabilité individuelle et conditionnements sociaux et idéologiques.
Notes d’une enseignante sur le procès de l’assassinat de Samuel Paty n’est pas un livre qui rassure. C’est un livre qui interroge. Il propose non pas une explication définitive, mais une expérience de pensée. Il oblige à renoncer aux évidences et à accepter que comprendre puisse être troublant.
ActuaLitté : Avant le procès, il y a votre besoin de comprendre. Pendant, il y a votre évolution intérieure. Et après, il y a la décision d’écrire un livre. Page 216, vous vous demandez comment écrire : « Dès que j’ai compris que la compréhension que je recherchais en venant assister au procès ne pouvait passer que par l’écriture, je me suis demandé comment écrire. Comment mes mots à moi pouvaient-ils rendre compte de cette expérience ? Comment, de fait, rapporter la parole de l’autre ? » Votre livre se situe entre l’essai, le journal et la réflexion morale : pourquoi cette forme ?
Eloïse Lièvre : Cette forme hybride n'est pas le fait de ce seul livre. Dans mon texte précédent déjà, Notre dernière sauvagerie, je mêlais le récit autobiographique à la réflexion. Ce désir d'impureté (c'est un mot d'Olivier Rony pour caractériser Notre dernière sauvagerie) vient de ce que je ne crois pas à la distinction des genres, pas plus qu'à l'assignation des personnes à une seule identité. J'ai du mal à ranger choses et êtres dans des cases étanches et définitives.
Cela dit, il me semble que mes deux derniers livres relèvent, s'il faut vraiment les inscrire dans une catégorie, de l'essai, mais au sens originel du terme, c'est-à-dire au sens que Montaigne a donné à ce mot en inventant sa propre forme d'écriture. Et j'aime qu'il s'agisse d'essayer, c'est-à-dire de tâtonner, de s'approcher de ce que l'on veut dire, de chercher comment le dire, loin de toute certitude.
Si l'on sait ce que l'on veut et va écrire, à quoi bon écrire ? Plus spécifiquement, dans Notes, cette forme – essai, journal, réflexion – est advenue parce qu'un procès est un événement qui se déploie quotidiennement, avec un calendrier, et que je n'ai pas suspendu ma vie d'enseignante pour y assister, bien au contraire, j'ai nourri mon cours de cette expérience au jour le jour et j'ai en retour vécu le procès à la lumière des humanités que j'enseigne, ce qui a mêlé écriture intime, écriture diariste et réflexion.
Qu’est-ce que votre profession, que vous partagez avec Samuel Paty, a changé concrètement dans votre regard sur les accusés, sur leurs parcours ? Certains d’entre eux sont passés par l’Ecole de la République.
Eloïse Lièvre : Mon métier est le point de départ du livre, et sans doute aussi son point d'arrivée. J'ai assisté au procès parce que j'étais enseignante et en tant qu'enseignante. Je raconte dès le début que si j'ai décidé d'écrire sur cette expérience judiciaire, c'est parce que j'étais susceptible de reconnaître mes étudiants dans tous les jeunes accusés, donc dans cinq des huit accusés.
Et dès les premières audiences, cette identification s'est confirmée et une question s'est fait jour : qu'est-ce qui échoue dans notre enseignement, dans ce qu'est l'école en général, pour que des jeunes gens soient mêlés à un crime aussi abject perpétré par un des leurs ? J'ai écrit pour que les réponses à cette question abondent et qu'on ne puisse pas penser que ce sont de simples réponses.
Il y a des passages très forts sur les reconstitutions, sur les images de Samuel Paty ce jour- là. Vous parlez d’une retenue, presque d’une pudeur dans votre écriture. Était-ce difficile de ne pas céder à l’émotion sur le moment et de s’en tenir à la réflexion au moment de l’écriture ?
Eloïse Lièvre : Il me semble qu'à aucun moment je ne me retiens de céder à l'émotion. J'ai assisté au procès dans une émotion sans cesse intense et écrire est aussi une expérience émotionnelle d'une grande intensité. Ce qui n'empêche pas de penser la pudeur. Pour écrire les témoignages des parties civiles, pour évoquer les pièces à conviction si proches de Samuel Paty, de son corps, de sa mort tragique, cette pudeur était nécessaire.
Je pense qu'il n'y a pas de moyen plus digne que le moindre mot. C'est la raison pour laquelle, dans ces pages du livre, le texte s'élague, se troue, l'imprimé se fait moins dense. Ce n'est pas de la respiration, c'est du silence, parce que le silence est parfois la seule forme possible du respect.
Vous évoquez les accusés sans les réduire à des figures purement monstrueuses. Était-ce une prise de risque consciente ? Est-ce que, si l’on veut comprendre, il faut accepter de regarder ce qui dérange, y compris la part d’humanité là où on préférerait ne pas la voir. Est-ce que vous avez voulu refuser la simplification, sans excuser ni relativiser ? Est-ce que cette exigence intellectuelle s’est révélée inconfortable ?
Eloïse Lièvre : Comme de beaucoup d'autres mots pour lesquels je pourrais faire la même analyse, nous disposons du mot monstre. Nous pouvons l'utiliser dans son sens le plus courant de « créature fabuleuse et terrifiante », et on voit là que le monstre appartient à l'univers de la fiction. Un autre sens est le sens figuré renvoyant à une personne d'une cruauté extrême, dénaturée, et que l'on situe alors en dehors de l'humanité.
Je me sers de ces deux sens pour vous répondre : je pense qu'aucun des accusés de ce procès n'est un monstre. On n'est pas dans la fiction, et il me semble important de considérer que ces hommes et cette femme, et même l'assassin Anzorov, n'ont jamais franchi les frontières de l'humanité, et que c'est précisément en les maintenant dans nos frontières de l'humain qu'il faut les juger.
Comment poursuivre – en justice et au sens de continuer à vivre – si on les exclut ? On pourra s'en tirer en disant que précisément, l'humanité aussi peut être monstrueuse et que c'est ce qui est difficile à admettre et même simplement à penser. Je pourrais reconnaître que certains des accusés sont des monstres au sens étymologique : le monstre est un avertissement, une mise en garde, puisque le verbe monere en latin signifie avertir.
Mais, à part ça, non, le fait d'avoir très tôt placé ma réflexion à l'abri de la phrase de Térence, « Rien de ce qui est humain ne m'est étranger », citée en exergue du livre, indique bien que jamais je n'ai trouvé inconfortable ni indigne ma volonté de comprendre, d'accepter la complexité des situations et des êtres, et ma volonté d'en rendre compte et de convaincre que cette voie-là vaut autant et vaut avec les condamnations absolues, les indignations, les haines, à leur côté.
Il y a une réflexion que je souhaiterais que vous développiez. Elle porte sur la peine, la peine exemplaire, et l’interprétation du droit.
Je vous cite page 251. « Le signe qu’est le verdict est théoriquement composé de l’adéquation entre un crime ou un délit et la peine qui le sanctionne, prévue par la loi, elle-même soumise à l’interprétation du magistrat selon la jurisprudence. L’interprétation encore. […] Je ne dis pas que revendiquer des peines exemplaires et symboliques n’est pas légitime, au sens de compréhensible, et peut-être même est-ce nécessaire, mais il faut être conscient que cela risque de les faire passer pour « naturelles », allant de soi, normales, et je ne suis pas sûre que ce soit la justice. »
Est-ce que vous questionnez là la proportion de la peine soumise au symbole, jugée nécessaire pour la société ? D’ailleurs, est-il nécessaire, ce symbole, dans ce procès ?
Eloïse Lièvre : Pendant que j'assistais au procès, j'ai appris que j'allais travailler l'année suivante avec mes étudiants de deuxième année sur la question « juger ». J'ai donc été particulièrement attentive à tout ce qui pouvait éclairer ma connaissance de la justice en tant qu'institution, de son fonctionnement, de son rapport au droit. Cette dimension technique était très présente au procès, forcément, même si la part affective, émotionnelle, passionnelle, l'était aussi.
Cela a induit une tension qui est, d'après mon expérience, au cœur de l'institution judiciaire : d'un côté des tragédies, des traumatismes, des douleurs, de l'autre côté des lois, le droit. Comment faire entrer les premiers dans l'ordre des seconds ? Comment les mettre en balance – le symbole de la justice qui orne les murs de tous nos tribunaux – ? C'est incommensurable.
Plus précisément, quand j'évoque le risque de « naturalisation » des infractions et des peines, je pense au fait qu'il ne faut pas oublier qu'infractions, peines, en particulier par l'exemplarité et le symbolique, relèvent de la construction, par une époque, par une classe, au sens où Barthes la soulignait quand il analysait dans ses Mythologies les phénomènes de la société des années 1950 qu'il décrivait comme des mythes alors que pour ceux qui les vivaient en direct, c'était des évidences, un environnement allant de soi.
Ce qu'il faut avoir à l'esprit, c'est que dans les affaires de terrorisme en particulier, rien ne va de soi, rien n'est « naturel » au sens d'essentialisable, que rien n'est simple, que la création des qualifications d'AMT, d'apologie du terrorisme, sont des outils, fabriqués sur mesure pour servir des buts précis.
Page 260, vous interrogez la définition du terrorisme : « Mais la cour a besoin que les accusés soient des terroristes, car c’est le terrorisme qu’il faut juger et punir. La plaidoirie cite Balzac : « Pour juger un homme, au moins faut-il être dans le secret de ses pensées, de ses malheurs, de ses émotions. Ne vouloir connaître que l’homme et les événements, c’est de la chronologie. » […] Qu’est-ce qu’un terroriste ? A-t-on frontalement posé cette question au cours de ce procès ? »
Après ce procès, savez-vous ce qu’est un terroriste, comment on le devient ?
Eloïse Lièvre : Cette question est étroitement liée à celle de la monstruosité et de la naturalisation des peines. Je rappelle dans le livre que « Qu'est-ce qu'un terroriste ? » est aussi un sujet proposé à l'oral de philosophie du concours de la rue d'Ulm. Je pourrais presque dire que tout procès devrait commencer par des journées de consultations et de discussions permettant aux parties de s'entendre sur les différents sens possibles des mots qu'elles seraient susceptibles d'employer.
Après le procès, et surtout parce que j'écris, je n'ai pas de réponse définitive à cette question. Je n'ai surtout pas de définition, mais de la prudence et encore des questions. Je dirais avec une très grande humilité qui demande de rester au ras de la langue qu'un terroriste inspire la terreur, et je me demanderais si le mot terroriste, en particulier aujourd'hui même si ça ne date pas d'hier, n'est pas celui dont un énonciateur se sert pour désigner, à ceux à qui il s'adresse, c'est-à-dire le groupe auquel il appartient, sa communauté, celui qui doit être considéré comme l'ennemi.
Beaucoup de mots, beaucoup de modalisations, beaucoup de circonvolutions de ma part, pour essayer d'être précise et juste, mais je peux aussi le dire plus brutalement. « Terroriste », n'est-ce pas le nom que l'on donne à l'ennemi ? N'est-ce pas un mot-signal, celui qui doit enclencher la peur, le mode défense, la répression, la mise en œuvre de moyens pour mettre hors d'état de nuire. Comme on dit « monstre » de celui qu'on veut exclure de l'humanité, et que l'on en exclut en effet. « Monstre » : mot performatif. Je dis monstre et tu n'es plus humain. « Terroriste », et tu es l'ennemi, et tu es condamné.
L’école reste un des derniers lieux où l’on peut apprendre à penser par soi-même, à se mettre à la place d’autrui – ce que Kant appelle « penser en se mettant à la place de tout autre ». L’école est-elle toujours ce lieu aujourd’hui ou est-elle fragilisée dans cette mission ? Et si elle est fragilisée, l’est-elle par qui ou par quoi ?
Eloïse Lièvre : J'écris aussi que l'école était sémantiquement une enclave, un sanctuaire, un aparté, parce que c'est ce que dit le mot à sa racine : « la skholé originelle, c'est-à-dire le lieu où l'on est maître de soi, lieu de l'insoumission aux affaires de la cité, où l'on a le temps, pas la productivité, le loisir, contraire du négoce, lui-même neg-otium, négation de cet espace de liberté loin des agitations lucratives et rentables, dédié à l'étude, à la contemplation, à l'intime, à la vie privée, à l'amitié et à l'amour. »
C'est ce que n'est plus l'école aujourd'hui, cette possibilité d'échapper aux valeurs dominantes de, pour le dire encore plus vite, ce qu'on appelle, par un autre abus de langue, un autre dévoiement, l'économie. Aujourd'hui, l'école, en France et ailleurs, me semble considérée comme une antichambre du système économique quand elle n'est pas un outil de son bon fonctionnement.
Puisque les enfants ne peuvent plus être enrôlés comme avant dans ce système, il faut les occuper pour permettre à leurs parents de l'être, tout en les préparant à prendre leur place, la place de leur parent et leur place dans le système. Petits rouages. L'école est tenue pour une pièce du système comme une autre, c'est pourquoi elle est dévoyée.
Mais soyons optimistes, soyons visionnaires : et si l'intelligence artificielle nous délivrait de ce système et nous permettait de retrouver la voie de l'otium, de devenir tous des penseurs, des esthètes, des artistes, des athlètes, des mères et des pères et des enfants et des amis, parce que nous aurions le temps et que nous devrions découvrir comment prendre ce temps ? Je sais que je rêve, que ce rêve est ironique ; je le fais quand même.
Est-ce que vous diriez, après l’assassinat de Samuel Paty, que comprendre ne résout pas tout mais oblige à penser, à enseigner autrement ?
Eloïse Lièvre : Peut-être faut-il préférer le rapport inverse : s'obliger à penser, à enseigner toujours autrement mais toujours dans le périmètre des règles de l'enseignement républicain laïque, c'est ce qui permet de comprendre. Et je ne suis pas loin de croire que la compréhension, qui renvoie à un processus et pas à un démêlement définitif de tout, est une clé de résolution de beaucoup de choses.
Un dernier mot : à qui s’adresse ce livre ? Aux enseignantes et aux enseignants ? À celles et à ceux qui acceptent d’entrer dans une réflexion sans certitudes, sans réponses toutes faites, qui doutent ?
Eloïse Lièvre : Je crois que je ne pense jamais à un lecteur particulier quand j'écris, ou du moins quand je commence à écrire. Ensuite, des destinataires apparaissent. Je sais maintenant que j'ai écrit ce livre notamment pour ceux que je n'appelle plus que « les deux jeunes condamnés » et dont je parle ici pour la dernière fois, parce que l'histoire est en train de les effacer et que je trouve salutaire cette disparition. J'ai écrit pour eux parce que j'ai écrit entre les deux procès.
Les choses sont différentes aujourd'hui que le procès en appel a eu lieu. Je croyais écrire aussi pour les enseignants, mais je me suis rendu compte que mes collègues étaient souvent très réticents à approcher de mon livre, comme s'ils voulaient se tenir à distance et je l'interprète comme un refus d'avoir à prendre parti, d'être pris dans la violence de cet assassinat et dans la peur qu'il a fait naître, alors que précisément, j'ai essayé de dire à quel point il est difficile de prendre parti et que j'aime à dire que dans ce livre j'ai tenté de prendre seulement le parti de la complexité des choses humaines, et, de fait, le parti de la littérature.
Je saisis donc enfin votre ultime suggestion : écrire pour les gens qui doutent, toujours, ceux dont Anne Sylvestre fait le merveilleux portrait dans la chanson à laquelle elle a donné ce titre, cela me convient tout à fait, et je le retiens pour le nouveau chantier d'écriture en cours.
Crédits photo : ©Ludovic Cantais
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 23/01/2026
283 pages
Editions Maurice Nadeau
21,00 €
Commenter cet article