L’historien italien Carlo Ginzburg est mort à Bologne, à l’âge de 87 ans. Figure majeure de l’historiographie contemporaine, il aura profondément transformé la manière de raconter le passé, en déplaçant le regard vers les marges, les archives judiciaires, les croyances populaires, les détails apparemment secondaires et les indices presque invisibles.
Le 17/06/2026 à 15:49 par Hocine Bouhadjera
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Avec Le Fromage et les Vers, Les Batailles nocturnes, Le Sabbat des sorcières ou Mythes, emblèmes, traces, il a donné une portée internationale à la microhistoire, courant dont il fut l’un des représentants les plus décisifs.
Chez Carlo Ginzburg, l’histoire ne consistait pas à réduire le passé à de grandes structures impersonnelles. Elle partait souvent d’un nom, d’un procès, d’une phrase, d’une croyance, d’un fragment conservé par hasard. À partir de ces traces, il reconstruisait un monde. Son œuvre a montré qu’un meunier frioulan, des paysans accusés de sorcellerie, un procès politique ou une image pouvaient contenir une part entière de l’histoire européenne.
Né le 15 avril 1939 à Turin, Carlo Ginzburg venait d’une famille juive, intellectuelle et antifasciste. Son père, Leone Ginzburg, professeur de littérature russe, journaliste, éditeur et militant socialiste, fut une figure de la résistance au fascisme.
Sa mère, Natalia Ginzburg, née Levi, devint l’une des grandes écrivaines italiennes du XXe siècle et traduisit notamment Proust. Cette filiation n’a jamais été un simple élément biographique : elle plaçait d’emblée Carlo Ginzburg dans une relation aiguë à la mémoire, à la violence politique, aux silences de l’histoire et à la transmission.
Formé à l’université de Pise et à la Scuola Normale Superiore, il enseigna notamment à l’université de Bologne, à l’université de Californie à Los Angeles, à Princeton et à l’École normale supérieure de Pise. Son travail circula très vite au-delà de l’Italie, autant dans les départements d’histoire que chez les anthropologues, les historiens de l’art, les spécialistes de littérature, les philosophes ou les chercheurs attentifs aux méthodes de la preuve.
Son livre le plus célèbre reste Le Fromage et les Vers. L’univers d’un meunier frioulan du XVIe siècle, publié en italien en 1976, publié en français chez Aubier. L’ouvrage prend pour personnage central Domenico Scandella, dit Menocchio, un meunier du Frioul jugé par l’Inquisition pour hérésie. À première vue, l’affaire pourrait sembler infime : un homme obscur, un village, un procès, quelques paroles consignées dans des archives.
Carlo Ginzburg en fait un événement intellectuel. À travers Menocchio, il reconstitue la cosmologie d’un homme du peuple, ses lectures, ses interprétations, ses inventions, ses résistances. Le monde, pour ce meunier, serait né d’une masse comparable au fromage, où se seraient formés les vers, comme les anges. L’image donne son titre au livre, mais elle dit surtout la force de la méthode de Ginzburg : prendre au sérieux une pensée que les institutions savantes ou religieuses auraient pu réduire à une erreur, une superstition ou une folie.
Le livre ne se contente pas de raconter une singularité pittoresque. Il interroge la circulation des livres, la culture orale, la réception déformée des textes, la manière dont les individus ordinaires se fabriquent une vision du monde avec les matériaux dont ils disposent. Menocchio n’est ni un simple représentant de la culture populaire, ni un intellectuel caché : il est un cas, irréductible, mais ce cas ouvre sur des questions immenses.
C’est ce geste qui a fait de Carlo Ginzburg un maître de la microhistoire. La petite échelle n’était pas, chez lui, un repli. Elle permettait au contraire de voir ce que les grands récits écrasent : les écarts, les voix faibles, les résistances, les contradictions, les zones de contact entre culture savante et culture populaire.
Avant Le Fromage et les Vers, Carlo Ginzburg avait déjà publié Les Batailles nocturnes, consacré aux Benandanti, ces paysans du Frioul des XVIe et XVIIe siècles qui affirmaient combattre en esprit pour protéger les récoltes. À partir des procès inquisitoriaux, il étudiait des croyances agraires, des visions nocturnes, des rituels collectifs peu à peu requalifiés par l’institution ecclésiastique en signes de sorcellerie.
Ce premier livre contenait déjà plusieurs traits décisifs de son œuvre : l’attention aux archives judiciaires, la volonté de retrouver la logique propre des croyances populaires, la méfiance envers les catégories imposées par les pouvoirs et la capacité à faire parler des sources produites par l’oppression elle-même. Car Ginzburg savait que les voix des dominés nous parviennent souvent à travers les dossiers de ceux qui les ont interrogés, contrôlés ou condamnés.
Avec Le Sabbat des sorcières, il élargira encore cette enquête aux traditions européennes, aux mythes, aux extases, aux récits de vols nocturnes et aux formes de répression des croyances. Sa démarche a suscité des débats, parfois vifs, mais elle a contribué à renouveler l’histoire de la sorcellerie, en l’arrachant au seul registre de l’erreur ou de la persécution pour en faire un terrain d’analyse des cultures populaires et des rapports de pouvoir.
Carlo Ginzburg n’a pas seulement changé les objets de l’histoire. Il en a aussi interrogé la méthode. Son texte sur le « paradigme indiciaire », publié en français sous le titre « Signes, traces, pistes », est devenu l’un de ses essais les plus commentés. Il y réfléchit à une manière de connaître fondée sur les détails, les traces, les symptômes, les indices.
Dans cette perspective, l’historien avance comme un lecteur d’indices : une contradiction dans un témoignage, une anomalie dans une image, une formule dans un procès-verbal, un détail matériel. Mais cette attention au minuscule n’a rien d’un goût pour l’anecdote. Elle repose sur une conception exigeante de la preuve : l’histoire est bien un récit, mais un récit soumis aux traces, aux documents et aux contradictions disponibles.
Cette défense du réel traverse Rapports de force, À distance ou Le Fil et les traces. L'auteur y interroge la rhétorique, la preuve, le témoignage, la vérité historique et la place de la littérature dans la connaissance. Il pouvait lire les textes littéraires comme des sources, mais refusait d’abolir la différence entre invention et enquête. Son œuvre tient dans cette tension : reconnaître la puissance narrative de l’histoire sans renoncer à l’exigence de vérité.
Historien de la culture, Carlo Ginzburg fut également historien de l’art. Enquête sur Piero della Francesca témoignait de son intérêt pour les images, les œuvres, les détails iconographiques et les problèmes d’attribution. Plus tard, avec Peur révérence terreur, il poursuivit ses recherches sur l’iconographie politique, la force des images et leur rôle dans les formes de domination.
Là encore, son regard restait fidèle à la logique de l’indice. Une image n’était jamais seulement une illustration. Elle portait des usages, des circulations, des survivances, des déplacements de sens. Ginzburg lisait les formes visuelles comme il lisait les archives : en cherchant ce qu’elles montrent, mais aussi ce qu’elles taisent, ce qu’elles déplacent, ce qu’elles permettent de déchiffrer malgré elles.
Son œuvre a aussi croisé directement la politique contemporaine. Dans Le Juge et l’historien, il revenait sur le procès d’Adriano Sofri, journaliste d’extrême gauche condamné pour l’assassinat du commissaire Luigi Calabresi. Le livre était moins une simple intervention militante qu’une réflexion sur le rapport entre justice, preuve, récit et vérité. Que peut établir un tribunal ? Que peut reprendre un historien ? Comment juger un enchaînement de témoignages, de présomptions et de récits contradictoires ? Le savant y déployait, dans le présent, les outils qu’il avait forgés pour les archives du passé.
Carlo Ginzburg a refusé les oppositions trop simples : culture populaire contre culture savante, dominés contre pouvoir, histoire réduite à la dénonciation. Il a préféré suivre les circulations, les malentendus, les appropriations.
Dans Le Fromage et les Vers, Menocchio lit, détourne, invente. Dans Les Batailles nocturnes, les croyances paysannes deviennent des lieux de conflit interprétatif. Et dans ses essais sur les traces, la preuve historique apparaît comme une construction toujours discutable.
C’est ainsi que son œuvre a dépassé l’histoire moderne, touchant la littérature, le droit, l’anthropologie, l’image, le témoignage ou les usages publics du passé. Avec son écriture claire et son attention policière aux indices, Ginzburg a rappelé qu’un détail peut rouvrir toute une question.
Carlo Ginzburg avait reçu de nombreuses distinctions, dont le prix Aby Warburg, le prix Antonio-Feltrinelli, le prix Balzan et plusieurs doctorats honoris causa, notamment à Bordeaux, Strasbourg et Liège. Mais son influence se mesure surtout à la manière dont ses livres ont modifié les réflexes de lecture des historiens. Après lui, un procès d’Inquisition, une archive marginale, une image ou une rumeur ne pouvaient plus être regardés de la même manière.
Crédits photo : Carlo Ginzburg (Claude Truong-Ngoc, CC BY-SA 3.0)
Par Hocine Bouhadjera
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