L'Association des Bibliothécaires de France a ouvert, ce mercredi 17 juin, son 71e congrès à Rennes, au sein du Couvent des Jacobins. L'organisation a choisi un thème fédérateur, l'hospitalité, qui rappelle que les établissements de lecture publique incarnent le premier équipement culturel de proximité, par ailleurs libre d'accès. Un statut qui n'empêche ni les remises en cause ni les réflexions... Le bureau national de l'ABF a abordé, pour ActuaLitté, une variété de sujets à l'occasion d'un entretien.
Le 18/06/2026 à 13:11 par Antoine Oury
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18/06/2026 à 13:11
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ActuaLitté : À l’heure de la polarisation de la société, assiste-t-on à une hausse des incivilités dans les établissements de prêt, ou est-ce surtout le fait de quelques établissements ? Comment lutter, néanmoins, contre ce phénomène et assurer la protection des agents ?
Le bureau national de l’ABF : Nous ne sommes pas en mesure de prétendre à une exhaustivité de la remontée des incivilités auprès de l’association et d’en assurer le chiffrage, il est donc difficile de dire si c’est en augmentation ou non. Il est néanmoins important de rappeler que la préservation des budgets et des effectifs permet d’assurer un accueil et des services de qualité.
Les bibliothèques/médiathèques ont toujours fait face à des tentatives de censure, mais celles-ci tendent à devenir plus politiques. Quelle est la situation sur l’année passée, d’après les observations de l’ABF et les signalements qui lui sont faits ?
ABF : La censure n’est pas que politique, elle peut également venir de pressions de la société civile, le nombre de cas remontés auprès de l’Association n’est pas révélateur, car les collègues peuvent hésiter à rendre publiques des situations complexes. Il faut également avoir à l’esprit que la censure ne concerne pas que les collections, mais peut aussi s’exercer sur la programmation.
Observe-t-on, comme cela était parfois craint, une transposition de la situation américaine en France, où un ou des partis politiques inciteraient des militants à faire pression sur les bibliothèques et leurs catalogues afin d’obtenir le retrait d’ouvrages ? Si oui, quels sont les types d’ouvrages ou les auteurices concernées ?
ABF : Les pressions peuvent venir de différents groupes de pression, politiques ou non, et concerner ainsi différents types de publication : jeunesse, documentaire, presse... Au regard des situations dont nous avons connaissance, les collections ciblées peuvent être très diverses.
Quelles mesures semblent indispensables à l’ABF pour renforcer la protection des bibliothèques face à ces tentatives de censure ?
ABF : Le cadre légal existe, via la loi relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine et il existe un délit d’entrave à la création et à la diffusion de la création. Le guide supervisé par Juliette Mant, largement diffusé depuis juillet 2025, comporte par ailleurs une fiche sur les bibliothèques.
Libertés de création et de programmation sont par ailleurs régulièrement remises en cause, notamment dans le spectacle vivant. Ce phénomène s’observe-t-il également en bibliothèque ?
ABF : Cette question préoccupe la profession, à juste titre. Pour l’instant, dans les bibliothèques, nous restons plutôt préservés, notamment par rapport au spectacle vivant. Nous nous efforçons cependant d’outiller les collègues, dans un contexte de polarisation de la société. Ces outils s’enrichiront prochainement, notamment la trousse de secours, et nous allons renforcer la communication, par des démarches proactives en régions, par exemple.
La force de l’ABF reste son maillage territorial et les collègues à l’échelon des groupes régionaux vont être aussi outillés, formés, sensibilisés pour qu’ils puissent à leur tour couvrir l’ensemble des territoires, via des réunions de proximité. Cela permettra de se rapprocher de collègues qui, parfois, peuvent se sentir éloignés d’un congrès comme celui-ci.
L’ABF ne laissera pas les collègues tout seuls face à des situations qui peuvent parfois être complexes. Cette idée de solidarité est importante et avait motivé l’invitation des bibliothécaires américains l’année dernière, afin qu’ils aient conscience de la solidarité des collègues français.
L’ABF fête ses 120 ans en 2026, et elle bénéficie aussi d’une certaine expertise sur ces sujets, d’un historique, car ils reviennent régulièrement dans le débat public.
Quelques années après leur entrée en vigueur, les dispositions de la Loi Robert portant sur le dialogue avec les élus ont-elles porté leurs fruits ?
ABF : Cette loi est encore loin d’être connue par tous les élus. Ce que nous portons plutôt auprès des collègues, c’est d’aller vers les élus, avec cette loi comme base de discussion : nous sommes encore, aujourd’hui, dans un moment où il faut faire connaître ces dispositions.
L’infographie sur ce sujet, proposée par l’ABF, a bien fonctionné auprès des bibliothécaires, mais aussi de certains élus : il faut porter à la connaissance de tous et toutes, d’une manière attractive, dans le dialogue et les actions.
Les bibliothécaires doivent aussi s’approprier ces dispositions de la loi, en construisant des bilans, des rapports d’activité et des projets de service, à soumettre à leurs élus pour qu’ils entrent dans ce dialogue. Ce n’est pas toujours évident, selon les effectifs ou les compétences, mais on peut parfois estimer que les choses sont acquises, sans travailler le portage politique des actions. Nourrir ce dialogue permet aussi aux élus de prendre conscience de tout le travail fourni, avec les partenaires et les publics.
La loi nous incite à proposer et faire voter les politiques partenariales, à construire des schémas intercommunaux ou départementaux. Des progrès sont encore possibles vis-à-vis de ces habitudes, afin de rendre compte des activités annuellement, de faire des bilans et des évaluations pluriannuelles.
L’obligation de rédiger des projets de service et des chartes d’acquisition a-t-elle été bien vécue dans les petits établissements, aux équipes souvent réduites ?
ABF : Les petits établissements se sont surtout rendu compte qu’il était nécessaire d’agir, et sont donc venus chercher des conseils auprès des bibliothèques départementales. Il faut certes prendre le temps de se charger de ces éléments en plus du reste, ce qui n’est pas évident dans le cas de toutes petites équipes, mais les bibliothèques départementales peuvent intervenir pour accompagner cette démarche. Nous avons d’ailleurs noté une hausse des sollicitations en ce sens, au sujet de la rédaction d’un projet scientifique, culturel, éducatif et social [PCSES] ou d’une charte documentaire.
Même avant l’entrée en vigueur de la loi Robert, l’ABF portait un discours incitant à la formalisation de certains points. Selon les territoires, cela a pu bousculer un peu, car nous sommes une profession qui n’avait pas l’habitude de formaliser, notamment les acquisitions.
Cette formalisation permet aussi, par ailleurs, de remettre le sujet en relation avec les élus et dans les petites communes encore plus qu’ailleurs, où les missions sont menées avec beaucoup d’énergie, mais sans forcément se rappeler à l’autorité politique. Cela remet du dialogue sur ce qu’est la bibliothèque.
Nous constatons une certaine surprise de la part des élus ou de responsables dans les collectivités, si l’on communique mal sur nos activités ou sur les données chiffrées liées. Quand ils les découvrent, ils se rendent compte du spectre très large des relations avec les partenaires, des fréquentations et des prêts de documents. Les bibliothèques rencontrent leur public, suscitent une adhésion, mais restent encore trop discrètes.
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Dans certains territoires avec des problématiques politiques plus complexes, il peut être plus délicat de rédiger et de faire signer une charte documentaire en cette période d’élections successives, mais ce n’est pas ce qui ressort le plus actuellement.
Les finances publiques subissent actuellement des vagues de restrictions budgétaires, qui touchent notamment le secteur de la culture. Dans ce contexte, comment résistent les budgets culturels des collectivités et les budgets d’acquisition des bibliothèques/médiathèques ?
ABF : L’ABF est inquiète, en effet. Nous constatons que plusieurs collectivités, sans cibler forcément la lecture publique ou les bibliothèques, réclament de faire des efforts sur les moyens de fonctionnement, qu’il s’agisse des budgets d’acquisition ou des postes, sur les recrutements. Un discours se fait entendre, selon lequel il faudrait « faire mieux avec moins », mais l’équation est difficile à réaliser.
Au niveau national, l’état des finances publiques est plutôt dans le rouge, ce qui se ressent sur les montants des dotations. Concernant les départements, plusieurs sont en difficulté, ce qui peut mener à des situations délicates. Dans les communes, tout dépend du volontarisme politique, car certaines prennent soin de conserver les budgets, ayant bien compris l’intérêt d’une bibliothèque, de son ouverture à des publics très larges, en tant que premier service culturel de proximité en France.
Il faut désormais attendre les remontées nationales des rapports du Service du Livre et de la Lecture, au ministère de la Culture, pour obtenir un bilan plus précis et l’enquête nationale 2025 n’est pas encore close.
La situation des collègues en bibliothèques universitaires est aussi très préoccupante, avec d’importantes baisses du côté du ministère de l’Enseignement supérieur, notamment sur les budgets d’acquisition. Cette année, cette tendance à la restriction budgétaire a été largement ressentie du côté des BU, quand elle a été plus disparate, avec des variations d’un territoire à l’autre, dans les bibliothèques publiques.
Rappelons qu’un budget d’acquisition, dans une bibliothèque universitaire ou une bibliothèque municipale, représente des sommes conséquentes qui vont vers des librairies et financent des emplois, avec un impact important, quant on connaît la précarité de nombreux acteurs de l’écosystème du livre, qu’il s’agisse des auteurs, des petits et moyens éditeurs ou des libraires. La bibliothèque a quand même une responsabilité dans sa capacité à commander : 14 % du chiffre d’affaires en librairie provient de la commande publique, ce qui représente un impact conséquent sur cette économie. Dans certains territoires ruraux, le marché public de la librairie de proximité peut représenter l’équivalent d’un équivalent temps plein dans ce commerce, soit un emploi local.
Par ailleurs, les bibliothèques sont des lieux qui garantissent et entretiennent la bibliodiversité puisque nous achetons des titres plus variés que la moyenne des clients de ces points de vente.
Le soutien de l’État aux bibliothèques, notamment pour les projets de construction ou d’extension des horaires d’ouverture, est-il menacé ? Quelle est la position de l’ABF sur l’austérité appliquée à la culture, au livre et à la lecture ?
ABF : La filière livre et lecture dans son ensemble est effectivement particulièrement touchée par les coupes budgétaires. C’est toute la chaîne des acteurs du livre qui est fragilisée, dans un contexte de concentration des médias cela soulève évidemment la question de la bibliodiversité, sur laquelle l’ABF s’est engagée aux côtés des autres acteurs de la filière.
À ce stade, les aides du Centre national du livre semblent préservées, mais l’avenir est inquiétant. La préservation de la Dotation générale de décentralisation (DGD), qui nous permet d’assurer des plans de rénovation, d’élargir les horaires, de renouveler le mobilier ou l’équipement informatique, est un point très important pour les bibliothèques.
Des taux DGD ont baissé dans certains territoires, cette année, puisque les enveloppes sont régionalisées. En Auvergne-Rhône-Alpes, la Drac a ainsi baissé tous ses taux de 10 % et il ne s’agit sans doute pas du seul territoire concerné.
Nous sommes dans un moment de restriction budgétaire, et ces ajustements ne relèvent pas forcément d’un souhait de ne plus accompagner la culture. Mécaniquement, la baisse des finances publiques se répercute. Le risque que nous prenons, cependant, concerne les politiques publiques : l’État soutient les projets des bibliothèques départementales, qui elles-mêmes soutiennent ceux des bibliothèques des communes ou des EPCI. Si la chaîne de solidarité budgétaire va vers le bas, les développements seront moindres, avec des incitations qui ne fonctionneront plus. Aujourd’hui, beaucoup de projets sont engagés en raison d’un élan budgétaire qui vient soutenir la démarche.
Les bibliothèques sont portées par les budgets des communes, des communautés de communes et, si leurs dotations baissent, cela resserrera mécaniquement les capacités budgétaires et les moyens accordés aux bibliothèques, notamment. La motivation et les choix politiques sont donc d’autant plus importants, en période de disette comme celle-ci.
Alors que le point d’indice de la fonction publique peine à suivre l’inflation, quelles sont les revendications quant aux conditions de travail et aux rémunérations des bibliothécaires ?
ABF : Il s’agit de questions davantage portées par les syndicats et que nous leur réservons, parce qu’il s’agit vraiment de leur domaine. Ils disposent par ailleurs d’une force de frappe plus importante que la nôtre sur ce terrain, même s’ils peuvent s’appuyer sur notre expertise, si besoin. L’ABF travaille plutôt sur la refonte de l’accès aux concours, du contenu des épreuves, des fameuses dérogations obligatoires et de la refonte des différentes catégories.
Au niveau du statut de la fonction publique des agents, il n’y a par ailleurs pas de spécificité : la revalorisation du point d’indice, par exemple, concerne l’ensemble des agents de la fonction publique.
Cette refonte des catégories ne constitue-t-elle pas une occasion d’obtenir des rémunérations à la hauteur des missions assumées ?
ABF : Pour l’instant, le travail n’a pas porté sur ce point. Mais plutôt sur une définition des missions et un alignement de l’ensemble des filières, ce qui n’a pas d’impact sur les rémunérations.
L’intérêt est plutôt de faciliter l’accès à un concours, en débloquant les obstacles administratifs. Les épreuves de concours ont aussi été réactualisées au regard des missions et du métier.
L’attractivité des métiers de la lecture publique ne risque-t-elle pas de pâtir d’une rémunération peu intéressante ?
ABF : Il s’agirait, ici aussi, d’interroger l’attractivité de la fonction publique dans son ensemble. Nos métiers sont souvent présentés comme « vocationnels » : même si la rémunération est un sujet, elle n’a pas forcément le plus d’incidence dans notre secteur. Il y a beaucoup d’engagements, ce qui peut jouer.
Au-delà de la question des rémunérations, l’attractivité du métier semble persister. Nous sommes ainsi très sollicités par des professeurs de l’Éducation nationale qui souhaitent se reconvertir, et se tournent vers les bibliothèques. Ici, ce ne sont pas des questions de rémunération qui se posent ni un projet de départ de la fonction publique.
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Il existe évidemment une perte de pouvoir d’achat des fonctionnaires, qui est d’ordre général, avec un retard pris par rapport au marché du travail, au domaine privé. La grande difficulté reste de préserver les moyens humains, qu’il n’y ait pas de suppression de postes. Nous pourrions émettre, à ce titre, une alerte de vigilance. Pour pouvoir garder des horaires d’ouverture et une qualité de service, il faut préserver la ressource humaine dans les bibliothèques.
En quoi consiste la facilitation de l’accès aux concours ?
ABF : Aujourd’hui, pour accéder aux concours de catégorie B, assistant de conservation, en externe, il était nécessaire de justifier d’une condition de diplôme absolument obsolète : à défaut d’un DUT Métiers du livre, un baccalauréat avec option Histoire de l’art était exigé. Sans ce prérequis, il fallait constituer un dossier de demande de dérogation et de validation des acquis pour s’inscrire au concours.
Constituer ce dossier était déjà complexe, mais il fallait ensuite obtenir la validation du Centre de gestion, qui s’effectuait par ailleurs d’une manière assez obscure, avec des commissions qui rendaient parfois des arbitrages assez sévères. Chaque année, plusieurs collègues subissaient des refus qu’ils ou elles ne comprenaient pas, au regard de leurs parcours professionnels et scolaires également.
Dans le texte soumis en septembre, il s’agit d’un des points qui est révisé, avec un accès au concours niveau bac, sans qu’aucune option ne soit nécessaire. Ce projet sera présenté au Conseil supérieur de la fonction publique territoriale, et a été mené en proche collaboration avec le ministère de la Culture et les syndicats. Nous avons hâte que ce chantier se concrétise, car il s’agit d’un processus lent
Quel bilan l’ABF dresse-t-elle des deux mandats d’Emmanuel Macron, en matière de politique culturelle ? Et pour les bibliothèques, plus spécifiquement ?
ABF : Quelques grandes actions sont à saluer à commencer par la Loi Robert, le plan ruralité, et le plan Bibliothèques... L’État vient aider et soutenir, mais la politique est majoritairement portée par les collectivités territoriales tant sur un plan financier que sur les orientations.
Les chiffres d’inscription et de fréquentation des bibliothèques sont en croissance. Comment l’ABF analyse-t-elle ces bons résultats ? Comment les lire parallèlement à la « crise de la lecture » que traversent la France et d’autres pays occidentaux ?
ABF : Nous sommes réservés sur ce discours de « crise de la lecture » que nous ne constatons pas forcément dans nos structures. Accompagner la lecture est une affaire collective entre différents acteurs, éducation nationale, éducation populaire, bibliothèques, etc. Nous regrettons l’absence de moyens de l’éducation nationale en matière de lecture et le manque de formation des animateurs jeunesse et sport par exemple.
En 2022, vous évoquiez dans nos colonnes la nécessité de construire plus de bibliothèques et médiathèques. Quel bilan pouvez-vous tirer de cette demande, 4 ans plus tard ?
ABF : L’Atlas des bibliothèques comptait 15.500 bibliothèques en 2022, on reste sur un chiffre à peu près stable 4 ans plus tard, néanmoins les services se sont améliorés en termes d’offre, de collections, de surfaces parfois. C’est un chiffre global difficile à quantifier tant le format de ces « lieux de lecture » peut varier entre un point de lecture et une médiathèque de plusieurs milliers de mètres carrés.
L’élection présidentielle se profile : l’ABF discutera-t-elle avec tous les partis ?
ABF : À cette étape du calendrier, l’ABF est ouverte à toutes les sollicitations de partis qui sont en construction de programme. Nous avons d’ailleurs déjà été approchés par les Écologistes. Nous répondons à tous, et avec plaisir, pour inscrire les bibliothèques dans les programmes présidentiels. Vers l’automne, comme pour les précédentes élections présidentielles, nous entamerons une démarche de sollicitation ou d’attention des différents candidats déclarés sur les questions liées aux bibliothèques, au livre et à la lecture.
Toutes les occasions sont bonnes pour défendre le métier, sa déontologie et ses valeurs, pour rappeler la liberté d’accès, que nous sommes en faveur de la gratuité, ce sont des éléments qui nous sont chers. Si des partis souhaitent discuter avec nous, nous sommes prêts à rappeler ces fondamentaux.
Y compris auprès de l’extrême droite ?
ABF : Oui, avec les préalables que nous avons cités : le pluralisme, être contre la censure, pour la liberté de programmation… Nous avons des valeurs fortes, que l’ABF porte et nous ne les abandonnerons pas. La discussion avec tous les partis, si nous sommes sollicités, il n’y a pas de raison de ne pas la faire, c’est même important. Nous sommes une association de débat : dans un pays démocratique, nous pouvons être opposés sur des points de vue ou des choix politiques, et il est nécessaire d’en débattre.
C’est aussi une manière de poser ce que l’on défendra une fois que les gens seront élus, de signaler les points sur lesquels il est nécessaire d’être vigilants.
Notre association milite et défend un métier, des équipements, un service public qui sont liés à la lecture publique, ainsi qu’un lieu de culture, mais nous ne pouvons pas entrer dans un jeu politique, ce n’est pas le rôle de l’ABF. Nous sommes là pour défendre les bibliothèques, quelles que soient les conditions. De la même manière, nous menons cette mission auprès de pays en grande difficulté ou qui subissent les affres de la guerre : si l’ABF peut soutenir la permanence des bibliothèques sur ce terrain-là, nous le faisons.
Rappelons-le, l’ABF n’est pas un syndicat. Par ailleurs, nous ne nous attendons pas à ce que les candidats à l’élection présidentielle inscrivent les bibliothèques à leur agenda et nous sollicitent. Même quand nous allons les chercher en posant des questions, nous n’avons jamais obtenu les réponses de l’ensemble des candidats.
Le secteur de l’édition est de plus en plus confronté aux effets de la concentration et de la financiarisation. Dans quelle mesure les bibliothèques et médiathèques défendent-elles la bibliodiversité ? Doivent-elles s’engager plus avant encore sur ce sujet ?
Les bibliothèques sont les lieux où il y a le plus de bibliodiversité, confirmé par les études de la Sofia sur la représentation des petits et moyens éditeurs indépendants dans les fonds des bibliothèques, supérieure à l’achat tout public en librairie.
Ce point est par ailleurs inscrit dans la Loi Robert, et la commission Poldoc de l’ABF travaille en partenariat avec la Fédération des éditions indépendantes, la Fédération interrégionale du livre et de la lecture, le Syndicat de la Librairie française et la Sofia pour proposer un kit d’accompagnement auprès des collègues pour les accompagner dans cette vigilance. Rappelons que la bibliodiversité du livre ne peut se faire que s’il y a une bibliodiversité des acteurs.
Quelle est la position de l’ABF sur le projet de taxe sur lequel planche le Centre national du livre (CNL), et qui viendrait financer des actions pour le livre et la lecture ?
ABF : En tant qu’émettrice de commande d’ouvrages, il est important pour la bibliothèque qu’une variété d’acteurs puissent y répondre, et pas que des grosses plateformes. Néanmoins, il est difficile pour l’ABF de se positionner quant à la pertinence de cet outil de régulation.
Nous préférons avoir une position concertée avec nos collègues du Syndicat de la Librairie française ou du Syndicat national de l’édition. À ce stade, l’Association des Bibliothécaires de France n’a pas été associée au projet.
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Le CNL accorde une aide spécifique à l’accueil des publics éloignés, volontairement élargie aux actions à destination de la jeunesse, avec une commission dédiée, et les associations professionnelles font partie du conseil d’administration du centre. Sur ce sujet précis, les bibliothèques n’ont pas été intégrées dans la réflexion, pour l’instant.
L’intelligence artificielle est devenue un sujet récurrent dans le domaine de la culture. Comment cette technologie peut-elle améliorer les conditions de travail des bibliothécaires ? Ses usages dans les établissements sont-ils encadrés ? Les bibliothécaires, en tant qu’agents publics, sont-ils protégés de toute atteinte à leurs droits par un usage imposé de l’IA ou par les technologies d’IA elles-mêmes ?
ABF : Les collectivités restent très prudentes sur le sujet et certaines mettent en place des schémas directeurs qui prennent en compte les enjeux éthiques et liés au règlement général sur la protection des données (RGPD). On est davantage dans la préoccupation sur la sécurisation des données.
Au niveau du métier, nous n’en sommes qu’au début, l’IA peut venir en soutien à des tâches internes (traitement automatisé), les éditeurs de logiciels y travaillent, mais il n’y a pas d’évolution majeure encore à ce stade.
Les bibliothèques assument aujourd’hui un travail d’éducation aux médias et de lutte contre la désinformation. Cette mission s’est-elle élargie aux technologies d’IA ? La formation des bibliothécaires a-t-elle évolué pour couvrir celles-ci ?
ABF : Les formations à destination des collègues se sont bien développées ces derniers temps. Effectivement, les bibliothèques sont actuellement un acteur incontournable de l’EMI et ce nouvel outil est à prendre en compte, même si l’IA n’est pas le seul vecteur de désinformation.
Le ministère de la Culture a annoncé la mise en place d’une conditionnalité des aides accordées dans le cadre du concours particulier de la DGD au respect des obligations en matière d’affichage de l’état d’accessibilité des portails numériques des établissements. Est-ce une bonne chose ?
ABF : C’est une question portée par la Commission Accessibilité de l’ABF depuis longtemps, et en particulier par Hélène Kudzia, avec le service du Livre et de la Lecture du ministère. Cette question ne dépend pas uniquement des bibliothécaires, mais aussi des éditeurs de logiciel, puis des services informatiques des collectivités, voire des questions budgétaires s’il est nécessaire de faire évoluer les portails numériques. Ces enjeux ne sont pas toujours compris par les collectivités non plus, même si cette vigilance s’est améliorée.
Comme le notait Jérôme Belmon [chef du département des bibliothèques au ministère de la Culture, NdR], les questions d’accessibilité ont pris leur place à partir du moment où des obligations ont été installées. Si nous en arrivons à cette décision aujourd’hui, c’est aussi parce que la situation est connue depuis une dizaine d’années, mais n’évolue pas pour autant.
Finalement, cette mesure du ministère de la Culture s’apparente aussi à une forme d’aide pour nous, pour convaincre nos collectivités. Ces politiques d’inclusion, en effet, se heurtent sans cesse à un plafond de verre. L’ABF pense qu’il s’agit d’une mesure nécessaire et qui n’aura pas un impact négatif sur des établissements moins bien dotés, puisqu’il s’agit juste d’une mention à afficher. Cette dernière a tout de même du poids, puisque la collectivité reconnaît une carence en la matière : dans une démarche de « faire mieux », cela peut constituer un moteur de mobilisation des collectivités. C’est une première étape pour aller plus loin.
Ne serait-il pas nécessaire de mieux soutenir, financièrement, les efforts d’accessibilité des établissements ?
ABF : L’État soutient déjà cette démarche, via le programme national Bibliothèques numériques de référence (BNR) et même sans. La question est moins sur les financements que dans les temps de projets et comment ceux-ci sont travaillés, dans les cahiers des charges lors de la refonte des sites des collectivités. Ce n’est pas un réflexe, encore, dans notre pays, ce qui justifie des conditionnalités comme celle-ci.
Ajoutons toutefois que la DGD elle-même ne concerne pas toutes les bibliothèques, mais seulement celles qui, déjà, font plus de 100 m2. De fait, toute une partie des bibliothèques n’est déjà pas éligible à la DGD.
Où en sont les adhésions à l’ABF, et comment se porte la trésorerie de l’association ?
ABF : Des choix forts ont été faits lors de la précédente assemblée générale, avec la révision des tarifs, afin de favoriser les adhésions et devenir une organisation plus inclusive, sortir de la perspective d’une association de cadres pour aller vers une association de tous les bibliothécaires. Globalement, cette révision a fonctionné, avec des tarifs revus à la baisse. Cela a eu un impact sur nos ressources, mais c’était un choix volontaire et assumé.
Aujourd’hui, les enjeux sont de trouver de nouvelles ressources. L’ABF s’appuie sur d’autres sources de financement, qui sont au cœur de nos missions, comme la formation d’auxiliaire de bibliothèque, pour être au plus près de nos collègues sur les territoires. Celle-ci concerne des personnes en reconversion, des personnes qui veulent passer le cap et se professionnaliser, des collègues qui ressentent le besoin de légitimer leurs compétences… Le congrès lui-même est une source de revenus importante.
Nous poursuivons ce travail autour du développement des recettes pour sécuriser l’association et maintenir son activité, rester performants et actifs auprès de la profession. Une réflexion est ainsi en cours du côté du mécénat, en nous fondant sur des critères extrêmement précis, pour que l’association reste fidèle aux valeurs qui sont les siennes : des partenariats avec des associations qui partagent nos valeurs et veulent nous accompagner, par exemple. Le tout sans renoncer à l’essentiel de nos activités : les adhérents (12 % de nos recettes), le congrès et la formation, qui représentent chacun 25 % de nos recettes.
Le nombre d’adhérents, individus et collectivités a augmenté pour passer la barre, fin 2025, à plus de 2000 adhérents — sachant que l’adhésion est devenue glissante sur une année, ce qui complique le décompte. Nous visons, pour la fin du mandat [2028], les 5000 adhésions. Il faut le rappeler : toute adhésion nous renforce, garantit notre indépendance, nous encourage à continuer nos actions, soutient les collègues : l’adhésion est essentielle.
NdR : Certaines réponses ci-dessus ont été reçues par mail, d’autres ont été collectées lors d’un entretien mené avec Hélène Brochard, présidente de l’ABF, Jean-Rémi François, vice-président de l’ABF, Julia Morineau-Eboli, secrétaire adjointe, et Julien Vidal, trésorier. Ils et elles ont souhaité répondre d’une même voix, pour le bureau national de l’ABF.
Les questions ont été posées en collaboration avec Hélène Girard, de La Gazette des Communes.
Photographie : Détail de l'affiche du congrès 2026 de l'ABF, signée par Fabien Toulmé (ActuaLitté, CC BY SA 4.0)
DOSSIER - À Rennes, les bibliothécaires se retrouvent autour de l'hospitalité
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
1 Commentaire
diplo
20/06/2026 à 19:35
"Le bureau national de l’ABF : Nous ne sommes pas en mesure de prétendre à une exhaustivité de la remontée des incivilités auprès de l’association et d’en assurer le chiffrage, il est donc difficile de dire si c’est en augmentation ou non. Il est néanmoins important de rappeler que la préservation des budgets et des effectifs permet d’assurer un accueil et des services de qualité. "
Modèle de langue de bois très dur non ???