Auteur des Javanais, de Planète sans visa ou du Gaffeur, tous chroniqués par les Ensablés, Jean Malaquais se livre ici à un exercice littéraire aussi particulier que difficile, la tenue régulière d’un journal. Il prévient d’emblée « Je voudrais avoir assez de constance, de fidélité à moi-même, pour ne pas l’abandonner en cours de route : pour ne pas me dédire. »
Il a fallu pour que Malaquais s’y adonne une circonstance exceptionnelle : la guerre de 1939-1945.
Par Carl Aderhold
La guerre, comme souvent les événements qui sortent radicalement de l’ordinaire, poussent les hommes à vouloir garder sur le papier leurs impressions du moment, à conserver une trace de leurs émotions et pensées face à une réalité qu’ils ne maîtrisent pas, dont ils sont des acteurs, ignorants les tenants et les aboutissants, comme de la suite, sans aucun recul.
Disons-le tout de suite : la qualité de ce genre de littérature dépend fortement du degré de sincérité de son auteur, de sa capacité à réduire a minima la pose pour faire surgir au mieux la réalité d’un homme. Et à ce jeu, Malaquais est indéniablement un grand, un très grand auteur.
Ces deux journaux sont à la littérature, ce que L’Étrange défaite de Marc Bloch est à l’histoire : un exercice de lucidité aiguisée qui révèle les illusions et les œillères de ses contemporains, la preuve qu’il est toujours possible de rendre le réel intelligible même en plein chaos. Ce que l’on ne voit pas, ce n’est pas parce que cela est caché, mais parce que l’on refuse de le voir.
Sans doute que la position si particulière de Malaquais, juif polonais engagé dans l’armée française dans l’espoir d’obtenir une nationalité française que l’État s’est pourtant refusé à lui donner, lui permet d’avoir ce regard percutant. Sans doute aussi que sa vie, celle d’un homme toujours en dehors, marginal, joue un grand rôle dans l’émergence de ce point de vue décalé.
La force du regard de Malaquais tient au fait qu’il fait partie non seulement de la minorité, mais de la minorité au sein même de cette minorité. Ainsi, sa position politique est-elle celle d’un révolutionnaire, mais alors que les révolutionnaires, par souci d’efficacité ou par aveuglement, se montrent de fervents adeptes de l’URSS, il témoigne d’un anti stalinisme virulent qui en fait un marginal parmi ses camarades…
La première partie de ce journal, qui se déroule pendant la drôle de guerre, est un formidable tableau de la transformation des hommes une fois revêtu l’uniforme.
« Par tous les liens de l’affection, de l’encroûtement, nous tenons encore à notre condition de paysans, d’ouvriers, de petits-bourgeois un peu satisfaits, un peu veules, un peu civilisés, et je songe que sitôt revêtues nos frusques militaires tout notre passé ira à néant, pour laisser place à cette chose que depuis toujours j’abhorre : la soldatesque » (2 septembre 1939).
Il assiste, tout à la fois lucide, impuissant et désemparé à cette mutation qui fait qu’une fois placés dans une situation hors-norme, les individus s’autorisent à abandonner toute civilité, tel un droit revendiqué en échange de leur sacrifice.
« Pisser au vent, roter à son aise, péter au nez du voisin, jurer comme on respire — où donc le pourrait-on sans contrevenir à quelque tabou social ? Ici, plus de gants. Les mains nues. Et c’est toujours ça de gagné sur l’école primaire. » (16 septembre 1939)
Les officiers ne sont pas mieux lotis comme en témoigne la façon dont ils réagissent à l’obtention du prix Renaudot par Malaquais pour Les Javanais en 1939. Le modeste deuxième classe Malaquais se retrouve interviewé par la radio mettant en émoi tout l’état-major de son régiment. Le récit savoureux qu’en fait Malaquais en dit long sur l’état d’esprit et la clairvoyance des officiers de l’armée française…
On pourrait multiplier les notations de son journal qui décrivent cette transformation qui affecte le civil lorsqu’il devient soldat. Mais ce qui pourrait n’être qu’une forme de mépris vis-à-vis de ses congénères qui le surnomme « l’aristocrate », pousse Malaquais à une introspection aussi douloureuse que sincère. Comment un homme qui prône l’avènement du prolétariat, le triomphe des masses populaires peut-il les juger aussi sévèrement, se sentir à la fois si différent et d’une certaine manière supérieur à eux. Une de ses connaissances lui en fait d’ailleurs la remarque :
« Pierre Herbart trouve une singulière disproportion entre l’idée que je me fais du devenir collectif de l’humanité et la piètre estime où je la tiens. Il semble ne pas comprendre que l’on puisse avoir le sens profond du social et ne pas béer d’admiration pour le populo. »
Mais obligé de s’interroger sur sa propre conduite, il note quelques pages plus loin que la guerre influe aussi sur lui et engendre une transformation tout aussi terrible quoique différente de celle des autres conscrits. Ainsi note-t-il, en date du 4 juin 1940 :
« Je m’endurcis ; me sens devenir graine de gangster. Des envies de meurtre me prennent, me tiennent et ne me lâchent pas ; des envies tenaces, que je cultive, que je voudrais pouvoir assumer. Une volonté de casser, de mettre en pièces. Embusqué derrière un parapet de cadavres, une mitrailleuse entre les mains, j’en jouirais. Il doit y avoir une espèce d’épanouissement à tomber sous une grêle de balles.
L’homme. Cette ordure qu’on en fait ! »
Car ce que Malaquais décrit avec la minutie d’un entomologiste, c’est ce que la guerre fait aux hommes, la lente dégradation de leur humanité jusqu’à n’être plus que des animaux.
Sa description de la débâcle est tout aussi forte, minuscule insecte emporté par une vague, perdu, sans aucune compréhension des événements. Le récit de son évasion depuis l’Alsace jusqu’à Paris témoigne à la fois de l’aide qu’il a reçue de paysans, dont il souligne avec force la profonde humanité et leur sens intact de la fraternité, que de l’incroyable désintégration des valeurs et de la société française à ce moment-là. Comportement exemplaire et veulerie se mêlent en une danse macabre où Malaquais faillit bien y laisser sa peau.
La suite, intitulé Journal d’un métèque, qui raconte son errance jusqu’à son départ pour l’Espagne puis l’Amérique en octobre 1942, est de la même eau. Lucidité et acuité du regard dévoilent une France où se côtoient solidarité, comme celle de Giono qui lui procure un refuge, et trahison, bassesse non sans recourir souvent à un humour sarcastique qui, quatre-vingts ans plus tard, conserve sa force et sa radicalité. Ainsi note-t-il, le 2 août 1940 :
« En défrancisant les naturalisés de fraîche date, le régime putainiste restaure la nation dans sa pureté virginale. Aussi, ravissement de Maurras, idéologue patenté de “La Seule France”. Les Français, exulte-t-il, “commencent à être chez eux...” Il n’était que temps : on allait enfin pouvoir forniquer entre Gaulois de souche. »
Un an plus tard, le 3 août 1941, il s’amuse des décisions de l’armée d’occupation. « Il paraît que la littérature anglo-saxonne postérieure à 1870 est interdite de lecture en zone occu. La veine qu’il a, Shakespeare, d’être mort en 1616 ! »
Son portrait de la société française dans la zone libre autour de Marseille est l’occasion de s’en prendre à ce que le régime de Vichy fait remonter des tréfonds de la population française. Dénonciation, pleutrerie, xénophobie, racisme et médiocrité. Ce qu’il attaque avec une virulence qui n’a rien à envier à Céline dont Malaquais a admiré le style, c’est la franchouillardise qui est à la culture française, ce que le chauvinisme est à la nation, une caricature obscène, toute à la fois ridicule et sinistre.
Certains y verront une critique acerbe des Français, quelques-uns même lui reprocheront de ne pas avoir la reconnaissance du ventre. Après tout, la France l’avait accueilli… Passons sur la nature véritable de cet accueil, ce que Malaquais pointe révèle surtout l’immense désillusion qui ont saisi nombre de réfugiés face à l’écart béant entre les valeurs et les principes diffusés par l’histoire de France et l’attitude de ceux censés les porter durant la guerre.
Rien ne dit mieux son rapport complexe à la France que la dernière phrase de son journal d’un métèque alors qu’il embarque pour l’Espagne : « Marianne, mon amour, ma catin. » (8 octobre 1942)
Déjà au moment où se dessine de la débâcle, il notait avec amertume : « Des types qui n’ont jamais réfléchi à rien de rien, dont l’horizon se borne à leur boutique, à leur bistro, à leur étal de tripier, les voilà disant France, disant qu’elle est pourrie oh la la, négroïde, enjuivée, maçonnique, capitaliste… »
Avec une clairvoyance qui ne laisse pas d’étonner, Malaquais parvient, alors qu’il vit dans l’isolement le plus total, ne disposant que de très peu d’informations et de beaucoup de rumeurs, à analyser la situation et à ne jamais perdre le nord. Certes, il a bien conscience que cette situation, à la lisière de la clandestinité (plusieurs fois, il manque d’être arrêté par la police française), ne peut que le conduire à une solitude peu propice à la réflexion. « Je me fais l’impression d’être cet homme dont parle Montesquieu, qui courant après l’esprit attrape la sottise. Si j’étais féru de néologismes je dirais que je m’enstupide. » (6 octobre 1940).
Du moins, Malaquais ne renonce jamais à cette humanité qu’il considère comme un principe essentiel qui lui permet de ne pas sombrer. Alors que l’étau se resserre autour de lui et de sa compagne, Galina Yurkevitch (Galy), qu’il pressent qu’ils ne vont pas tarder à être raflés et livrés aux Allemands, que l’espoir d’obtenir un visa pour émigrer s’enlise dans les chicaneries administratives, il trouve la force de tracer une ligne de conduite dont il ne se départira jamais : « Traverser plus de déserts qu’il n’est donné à une vie d’homme. Boire tout son soûl de joies et de peines. Mousser jour et nuit. Ne jamais connaître la satisfaction béate de qui, panse et vessie bondées, relâche sa ceinture d’un cran. Mourir debout. Mourir les mains propres. » (31 décembre 1941)
Pour autant, Malaquais est sans cesse saisi, transporté par la beauté des choses, l’amour de la vie et, quoi qu’il en dise l’amour de la littérature. Les notations qu’il consacre à Jules Renard et ses aphorismes, à Stendhal et sa science parcimonieuse de l’adjectif, dont Malaquais fait à la fois une règle esthétique et une hygiène mentale (« se garder des clichés, lesquels baignent par nature dans une solution adjectivale de mauvais goût », écrit-il) sont d’une beauté et d’une richesse dignes des plus grands stylistes.
Obsédé par la sécheresse de la phrase, par une volonté de couper au maximum, afin d’éviter que ne ressurgissent les préjugés et les facilités, Malaquais a retravaillé ses deux journaux pour les faire reparaître cinquante ans plus tard, débarrassés de ses scories de jeunesse, essentiellement des développements emphatiques sur les mécanismes psychologiques et des digressions philosophiques sur l’âme humaine. Le texte ainsi amendé n’en est que plus percutant et c’est cette édition de 1997 que la Thébaïde a décidé de republier.
L’occasion pour nous de souligner le magnifique travail de cet éditeur dont l’excellent appareil critique, établi par Victoria Pleuchot, nous livre la réception critique de ce journal depuis sa première parution en 1943 jusqu’à sa réédition de 1997.
La lecture de ces articles témoigne autant de l’évolution des mentalités françaises vis-à-vis de cette période sombre de notre histoire (des Français tous résistants aux Français tous pétainistes) que sur le texte de Malaquais, dont la critique à échelle humaine des effets de la guerre sur une société conserve sa puissance et son actualité.
Carl Aderhold Juin 2026
Par Les ensablés
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 16/03/2026
464 pages
La Thébaïde
28,00 €
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