Six ressortissants géorgiens ont été condamnés par le tribunal correctionnel de Paris dans le dossier dit de l’« opération Pouchkine », vaste affaire de vols d’ouvrages anciens russes dans plusieurs bibliothèques européennes. Les peines prononcées vont de 18 mois d’emprisonnement avec sursis à 7 ans de prison ferme.
Le 15/06/2026 à 11:35 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
15/06/2026 à 11:35
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Les six prévenus, cinq hommes et une femme, ont été reconnus coupables, dans la nuit du vendredi 12 au samedi 13 juin, d’association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un délit. Certains ont également été condamnés pour vol d’un bien culturel exposé, rapporte l'AFP.
Le dossier français portait sur des vols ou tentatives de vols commis en 2023 dans trois institutions : la Bibliothèque nationale de France, à Paris, la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations, également à Paris, et la bibliothèque Diderot de l’École normale supérieure de Lyon.
Les ouvrages visés appartenaient principalement au XIXe siècle russe, avec Alexandre Pouchkine au cœur du dossier, mais aussi Mikhaïl Lermontov et Evgueni Baratynski.
La peine la plus lourde a été prononcée contre Mikheïl Z., 50 ans, condamné à 7 ans d’emprisonnement, avec maintien en détention. Le tribunal a également prononcé à son encontre une interdiction définitive du territoire français, applicable une fois sa peine purgée.
Mikheïl Z. avait déjà été condamné en Lituanie à 3 ans et 4 mois de prison pour le vol en bande organisée de publications du XIXe siècle. Remis temporairement à la France, il comparaissait détenu à Paris.
Beqa T., 49 ans, lui aussi déjà condamné à l’étranger, a écopé de 4 ans de prison, avec mandat de dépôt. Il avait auparavant été condamné en Estonie à 3 ans et 6 mois d’emprisonnement.
Deux autres prévenus étaient absents lors du procès. Arrêtés en Géorgie, pays qui n’extrade pas ses ressortissants, ils y ont déjà été condamnés à 5 ans d’emprisonnement pour ces faits. À Paris, le tribunal a prononcé contre eux une peine de 6 ans de prison et un mandat d’arrêt.
Lorsqu’un condamné fait l’objet de décisions dans plusieurs pays, celles-ci ne se confondent pas automatiquement : leur exécution dépend des procédures de remise, des accords entre États et, le cas échéant, des décisions prises par les juridictions compétentes sur l’aménagement ou la confusion des peines.
Le mode opératoire décrit par l’enquête reposait sur une mécanique répétée avec méthode. Des individus se présentaient comme lecteurs ou chercheurs dans des bibliothèques patrimoniales, demandaient à consulter des ouvrages rares, les photographiaient, en prenaient les mesures et relevaient leurs particularités matérielles. Ils revenaient ensuite avec des fac-similés destinés à remplacer les originaux.
Ces copies pouvaient imiter la reliure, les marques du papier, les traces du vieillissement ou certains défauts visibles. Dans plusieurs établissements, cette méthode aurait retardé la découverte des disparitions.
À la BnF, 6 éditions de Pouchkine, 2 de Lermontov et une de Baratynski ont été dérobées. Le préjudice y est estimé à 770.000 €. L’un des prévenus, Mikheïl Z., s’y serait présenté à de nombreuses reprises entre mars et octobre 2023 pour consulter des manuscrits et éditions rares, principalement liés à Pouchkine, en affirmant mener des recherches sur la démocratie dans la littérature russe du XIXe siècle.
À Lyon, l’affaire concerne notamment un exemplaire ancien de Boris Godounov, pièce écrite par Pouchkine en 1825 et publiée en 1831. À la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations, les responsables du fonds russe, alertés par d’autres disparitions en Europe, avaient retiré les ouvrages de Pouchkine les plus précieux avant une intrusion nocturne d’octobre 2023. Les deux hommes repartis après l’effraction n’auraient donc pas emporté les originaux recherchés.
Le parquet a décrit à l’audience un dossier d’une ampleur rare. Dans ses réquisitions, le procureur a évoqué un « véritable vol de trésor », qualifiant les faits de « massif, organisé, planifié, exécuté avec minutie, cynisme ».
Au premier jour du procès, l’un des prévenus, présenté comme bouquiniste, avait pourtant soutenu avoir agi seul, et non dans le cadre d’un réseau organisé. Il aurait évalué ses gains entre 70.000 et 100.000 $ (60.000 à 86.000 €). Cette version n’a pas convaincu les enquêteurs, qui décrivent au contraire une organisation capable de circuler d’un pays à l’autre, d’utiliser de fausses identités, de produire ou faire produire des copies, puis d’écouler les ouvrages volés.
Le volet français ne constitue qu’une partie d’une enquête beaucoup plus vaste. Entre 2022 et 2023, près de 170 livres anciens auraient été dérobés dans des bibliothèques nationales, universitaires ou historiques de plusieurs pays européens. Le préjudice financier est estimé à environ 2,5 millions €, mais les institutions patrimoniales soulignent surtout une perte culturelle difficile à chiffrer.
Les pays touchés comprennent notamment la France, l’Allemagne, la République tchèque, l’Estonie, la Finlande, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne et la Suisse. Des vols ou disparitions ont été signalés à Varsovie, Vilnius, Riga, Helsinki, Tallinn, Berlin, Munich, Genève, Lyon et Paris.
Face à la répétition des vols, la coopération judiciaire et policière européenne s’est organisée autour d’Europol et d’Eurojust. En France, l’enquête a mobilisé l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels.
Une opération coordonnée menée en avril 2024 avait conduit à l’arrestation ou au placement sous contrôle judiciaire de neuf ressortissants géorgiens dans différents pays. Plus de 100 enquêteurs avaient été mobilisés, avec des perquisitions dans 27 lieux. Les autorités avaient saisi plus de 150 livres afin d’en établir la provenance, ainsi que de l’argent liquide, du papier artificiellement vieilli, des tampons imitant des marques de bibliothèques et du matériel pouvant servir à fabriquer des fac-similés.
Une partie essentielle du dossier reste entourée d’incertitudes : la destination finale des ouvrages volés. Plusieurs éléments évoquent des ventes via des maisons de vente ou des circuits de collectionneurs en Russie, notamment à Moscou et Saint-Pétersbourg.
Europol avait indiqué que certains objets volés avaient été vendus par des maisons d’enchères russes, ce qui complique fortement leur récupération. Dans le dossier français, la maison de vente russe Litfond apparaît comme une piste. En 2024, elle aurait proposé un exemplaire du Prisonnier du Caucase, de Pouchkine, correspondant à un ouvrage volé à la BnF. La maison d’enchères a affirmé disposer de documents établissant que le livre avait été acquis en Russie plusieurs années auparavant.
Les enquêteurs s’interrogent toujours sur la logique du trafic : marché de collectionneurs fortunés, demande ciblée pour des éditions rares russes, ou volonté de faire revenir en Russie des pièces patrimoniales considérées comme relevant de son histoire littéraire. Aucun commanditaire politique ou étatique n’est démontré à ce stade.
Le choix des ouvrages visés n’est pas anodin. Les éditions originales ou publiées du vivant de Pouchkine, Lermontov ou Baratynski sont particulièrement recherchées. En Russie, Pouchkine occupe une place centrale : figure fondatrice de la littérature nationale, poète romantique, romancier et symbole de la langue russe moderne.
Dans cette affaire, un volume de Pouchkine ne représente donc pas seulement une valeur marchande. Il constitue aussi un objet patrimonial chargé d’une forte dimension culturelle et politique.
L’« opération Pouchkine » met en lumière la vulnérabilité des bibliothèques patrimoniales. Ces institutions doivent permettre la consultation d’ouvrages rares par les chercheurs, les étudiants et le public, tout en protégeant des pièces parfois irremplaçables. Les voleurs auraient précisément exploité cet équilibre fragile, fondé sur l’accès aux collections et la confiance accordée aux lecteurs.
Depuis les disparitions, plusieurs établissements ont renforcé leurs procédures : contrôles accrus, encadrement plus strict de la consultation des pièces rares, vérification des ouvrages rendus et inventaires plus fréquents.
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La condamnation prononcée à Paris clôt le volet judiciaire français de première instance, mais elle ne dissipe pas toutes les zones d’ombre. Aucun des ouvrages volés en France n’aurait été récupéré à ce stade, et leur destination finale demeure incertaine.
Crédit : Collection privée, via Wikimedia Commons — portrait d’Alexandre Pouchkine figurant dans les Complete academic works of Pushkin, édition de 1937.
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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