Monsieur Morris reprend du service, avec une cible à deux syllabes : « du coup ». Entre tic de langage, béquille conversationnelle et poison doux des réunions éditoriales, notre vieux ronchon dissèque un mot devenu omniprésent — et peut-être le miroir sonore d’une époque qui cherche sans cesse à relancer la phrase.
Le 23/06/2026 à 15:12 par Nicolas Gary
17 Réactions | 508 Partages
Publié le :
23/06/2026 à 15:12
17
Commentaires
508
Partages
Il suffit parfois de deux syllabes pour déclencher une guerre de tranchées. « Du coup » s’est installé partout : dans les conversations, les réunions, les manuscrits, les salons du livre et jusqu’aux discours les plus policés. Monsieur Morris, de retour dans nos bureaux, y voit le symptôme très contemporain d’une langue qui hésite, s’interrompt et repart.
Le podcast de l'émission, L'Humeur de Morris est à découvrir ci-dessous :
ActuaLitté : Et c’est un grand retour dans nos bureaux : celui de Monsieur Morris. Voilà bien longtemps, du coup, j’imagine que vous en avez gros sur la patate.
Monsieur Morris : Ben justement, gamin. Essaye. Essaye donc de passer une journée entière sans entendre « du coup ». Prends un café au comptoir. Monte dans un train. Ouvre une réunion Zoom. Entre dans une librairie. Feuillette un service de presse. Écoute deux attachés de presse parler d’un roman « nécessaire ». Rends-toi à un salon du livre... Ouvre un livre — ou pire que tout — regarde Top Chef...
Au bout de quelques minutes, quelqu’un dira « du coup ». Puis quelqu’un d’autre. Puis encore quelqu’un. À la fin, tu auras l’impression de vivre dans une langue montée sur ressorts, où chaque phrase saute vers la suivante grâce à ce petit tremplin verbal.
Du coup !!!
ActuaLitté : Et vous allez nous faire un cirque pour deux malheureuses syllabes ?
Monsieur Morris : T’as raison. Presque rien. Un gravier linguistique dans la chaussure du puriste. Une poignée de lettres sans prétention, mais une carrière fulgurante. Le mot n’a pas demandé d’avance, pas signé chez un grand éditeur, pas reçu de prix d’automne. Il a simplement circulé. De bouche en bouche. De bureau en bureau. De podcast en comité de lecture. Et le voici partout, ministre officieux des transitions molles.
Le vieux ronchon de service s’agace, évidemment. Il regrette les temps anciens merveilleusement auréolés de gloire où les phrases marchaient droit, le dos bien tenu, avec des connecteurs logiques en redingote : les « donc », les « ainsi », les « par conséquent », les « dès lors », etc.,... On énonçait. On démontrait. On concluait. La pensée portait des chaussures cirées.
Aujourd’hui, elle arrive en baskets. « Du coup » ne démontre rien. Il ne tonne pas depuis une chaire. Il ne frappe pas le pupitre. Il accompagne, il amortit, il rattrape. Il sert de main courante à la phrase quand celle-ci descend un escalier un peu vite. C’est moins une conclusion qu’un mouvement d’épaule.
ActuaLitté : Un détail minuscule qui en dirait beaucoup, si je vous suis.
Monsieur Morris : Oui ! Car les mots à la mode ne sont jamais seulement des mots à la mode. Ils racontent ce qu’une époque redoute, désire ou maquille. « En vrai » avoue notre soif d’authenticité dans un monde saturé de mise en scène. « Iconique » distribue des statues à la moindre tasse sérigraphiée. « Pépite » transforme tout en trouvaille émotionnelle, du premier roman au brunch dominical. Et « du coup », lui, révèle peut-être notre grande affaire : continuer la conversation malgré la dispersion générale.
Nous vivons dans des phrases interrompues. Une notification coupe une idée. Un message déplace une réunion. Une visioconférence avale une nuance. Un fil de discussion commence sur un téléphone, se poursuit par courriel et s’achève en vocal de quarante-sept secondes. Dans ce monde morcelé, « du coup » coud les morceaux. Mal, parfois. Vite, souvent. Mais il coud.
Il ne dit pas : « J’ai raison ». Il dit : « Je poursuis ». Voilà pourquoi il plaît. Il n’a pas l’arrogance du « donc », cette petite massue logique. Il ne possède pas la solennité notariale de « par conséquent ». Il ne se prend pas pour une démonstration. Il avance avec nous, dans le brouhaha, entre deux hésitations. Le « donc » appartient aux dissertations. « Du coup », lui, appartient aux conversations.
ActuaLitté : Sauf que dans l’édition, on a des Lettres, Monsieur Morris !
Monsieur Morris : Crois-le, tiens. Plutôt des chiffres. Dans le petit monde du livre, « du coup » prospère avec une grâce particulière. En réunion éditoriale : « le texte est fort, du coup on le pousse ». En librairie : « il se vend bien, du coup on le remet en table ». En festival : « l’auteur arrive en retard, du coup on décale la rencontre ». En critique : « le début patine, du coup la fin touche davantage ». Même les manuscrits semblent désormais écrits sous son influence : personnages blessés, enfances cabossées, secrets de famille, et, du coup, révélation finale...
Qu’on ne s’y trompe pas : l’agacement qu’il provoque fait partie de son charme. Un tic de langage n’existe pleinement que lorsqu’il commence à irriter ceux qui l’utilisent. C’est le stade suprême. Le mot a gagné quand ses victimes deviennent ses complices.
Il suffit d’écouter nos propres phrases. Nous condamnons « du coup » le matin, nous le prononçons l’après-midi, nous le corrigeons le soir dans un texte, puis nous le laissons revenir le lendemain, frais comme un stagiaire en communication.
ActuaLitté : Bon, d’accord, mais chaque époque possède ses passagers clandestins !
Monsieur Morris : Hier, on disait « quoi » à la fin de la phrase, pour vérifier que le monde tenait encore debout. On disait « super », « formidable », « branché », « d’enfer », « grave », « trop »,... On a dit « ça déchire » avec le plus grand sérieux. On a cru mourir de « swag ». On survivra donc à « du coup ».
La langue française dispose d’une résistance assez remarquable aux enterrements prématurés. On la déclare morte chaque décennie, puis elle revient au déjeuner, légèrement froissée, avec un mot nouveau dans son sac. Elle accepte tout, digère beaucoup, rejette parfois. Elle ressemble moins à un monument qu’à une cuisine familiale : on y ajoute des restes, des épices, des inventions discutables, et le repas continue.
Les puristes voudraient une langue impeccable, repassée, rangée par époque et par fonction. Mais une langue parfaitement propre sent souvent les collections entassées dans les caves des musées. La langue vivante bégaie, copie, s’enivre, abuse, fatigue. Elle parle trop. Elle se répète. Elle fait exactement ce que nous faisons.
ActuaLitté : Cela ne signifie pas qu’il faille tout aimer.
Monsieur Morris : Râler reste un devoir civique, surtout en matière de vocabulaire. Moquons-nous donc de « du coup ». Traquons-le dans les courriels, les podcasts, les débats, les quatrièmes de couverture et les réunions où personne n’ose dire simplement « alors ». Mais moquons-nous en sachant qu’il nous ressemble.
Il est notre petit bruit de jointure, comme une rustine logique. Notre façon de passer d’une idée à l’autre sans trop prétendre gouverner le monde.
Dans vingt ans, peut-être, un jeune lecteur tombera sur un roman des années 2020 saturé de « du coup » et sourira comme nous sourions devant les dialogues trop datés. Il y entendra non pas une faute, mais une époque : la nôtre, inquiète, bavarde, connectée, persuadée de manquer de temps, mais décidée malgré tout à relancer la phrase.
Et les adultes de demain, bien entendu, se lamenteront sur les expressions de leurs enfants. Ils annonceront la fin de la langue, de l’école, de la pensée et probablement de la civilisation. Les enfants lèveront les yeux au ciel. Puis ils inventeront un autre tic.
ActuaLitté : Et en vrai, du coup, on s’en remettra ?
Monsieur Morris : Et la tradition sera sauve.
ActuaLitté : Merci de votre retour chez nous. Du coup... on vous revoit bientôt ?
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
17 Commentaires
NAUWELAERS
23/06/2026 à 20:16
WOW quel article intelligent !
Personnellement, je suis prêt à me ruiner pour louer des drones (qu'il faudrait écrire: «drônes» selon la prononciation, remarque en passant, comme «dôme»)...qui pulvériseront tous ces horripilants «alors» qui s'incrustent sans aucune raison devant des milliards de phrases écrites ou surtout parlées !
Stop à «alors», je n'en peux plus !
CHRISTIAN NAUWELAERS
Luna
23/06/2026 à 21:47
C'est bath du coup !
Gilles Ciment
24/06/2026 à 06:19
Quel festival de métaphores, quelle langue imagée ! Du coup, en vrai, j’ai adoré lire cet article « signature » (tiens, il a été oublié, celui-là).
Jean Sur
24/06/2026 à 06:31
On vient d'achever la lecture du billet de Monsieur Morris; du coup on en redemande.
Regine
24/06/2026 à 06:36
En Anjou, on entend meme"de c'coup" "
Marie
24/06/2026 à 11:00
Pourquoi, quelqu'un qui attend de l'argent de vous -commerçant et employé, prestataire de service- dit-il "SUPER" quand la carte a bien fonctionné ou que vous donnez l'appoint en espèces sonnantes et trébuchantes ? "Du coup", je l'ai peu entendu, cela doit dépendre de ses fréquentations.
Jean Sur
24/06/2026 à 11:35
Et que pensez-vous de
" cellesetceux" ?
: " tousettoutes" ?
" les uns et les unes"
etc..
Marie
24/06/2026 à 13:29
Grand merci, j'en cherche d'autres!!!
Sophie Danis
24/06/2026 à 17:26
Exaspérant !!
J.Cutler
24/06/2026 à 17:42
Aux plus qu'ardents défenseurs (ses) de la féminisation souvent ridicule des mots, quid de "les autres", "les gens", "les siens" (y a pas de nanas dans sa famille?)
Ann
24/06/2026 à 11:39
Écriture savoureuse. Un délice ! Anne
Gilles Ciment
24/06/2026 à 11:58
Et le « voilà » qui ponctue tant de phrases, on en parle ? Parce que voilà, quoi.
Sophie Danis
24/06/2026 à 17:25
Entièrement d'accord sur la fréquence exaspérante de voilà chez certains (z et certaines, faut-il obligatoirement ajouter)
Actualisant
24/06/2026 à 13:34
Je ne sais pas si j'ai plus apprécié la lecture du texte ou l'écoute de ce monsieur Morris au micro.
Délectable à tous niveaux.
Et rafraîchissant. Vous devriez en proposer plus souvent !
Sophie Danis
24/06/2026 à 17:23
C'est curieux, pour ma part j'utilise "du coup" depuis bien longtemps, et je n'avais pas l'impression que ça se répandait à ce point. J'ai même une amie qui dit toujours "dans le coup" à la place de "du coup", peut-être parce qu'elle est tourangelle ?
Edco
25/06/2026 à 15:55
Oui , extra ....🤭🤭🤭
Mais je trouve ...du coup ..., tous âges confondus, qu ' on entend plus souvent ...." en fait" ( prononcer ...faite..)
Merci Morris ! en fait....du coup....on s' marre !!!!!
Francis Mizio
29/06/2026 à 07:09
"Du coup", cela fait vraiment très longtemps qu'il sévit. Il y a de ces tics de langage à l'oral, mais aussi les pénibles termes à la mode dans les médias. Celui qui m'exaspère le plus depuis un interminable moment est "impact" (j'ai même entendu à la radio un "impacté par l'impact"), mais depuis peu en revanche chaque jour dans la presse ou sur le web, je vois apparaître plusieurs fois le terme "friction" à propos de tout et n'importe quoi, et qui me semble être le nouveau tic journalistique en pleine ascension comme par le passé il y eut le fatiguant "fulgurance". Je ne sais pas pourquoi soudain ce "friction" est en grâce. Qui a lancé cela ? On m'a dit que cela viendrait récemment du marketing grand consommateur imbécile de vocabulaire dénaturé et de concepts fumeux , mais pourtant j'en doute. Si vous avez une piste.