ANALYSE – Surproduction, encore et toujours, l'éternelle problématique de l'industrie du livre. Trop de livres, peut-être, probablement – assurément ? Ou bien, pas assez de temps pour que chaque ouvrage vive sa vie dans les points de vente ? Jean-Charles Caplier, directeur commercial chez Dilisco, propose une autre lecture.
Le 13/06/2026 à 06:00 par Auteur invité
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13/06/2026 à 06:00
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La surproduction, les nouveautés et la place du fonds comptent parmi les sujets centraux de la librairie. Une table ronde des RNL était consacrée à l’évolution du nombre de nouveautés entre 2000 et 2025, avec la présentation d’une première étude interprofessionnelle destinée à objectiver ce phénomène souvent résumé par un mot devenu presque automatique : surproduction. Le mot est utile. Mais il est aussi piégeux.
Car dès que l’on dit « surproduction », le débat se referme vite. Les uns entendent : les éditeurs publient trop. Les autres répondent : la diversité éditoriale est une richesse. Et chacun, au fond, a une part de vérité. Il y a bien un problème de volume. Une librairie n’est pas un entrepôt extensible. Elle dispose d’un espace limité, d’une équipe limitée, d’un temps de lecture limité, d’une trésorerie limitée. Chaque office, chaque nouveauté, chaque pile posée sur table entre en concurrence avec d’autres livres, d’autres urgences, d’autres arbitrages.
Mais réduire le sujet au nombre de titres publiés serait trop simple. Le vrai problème n’est pas seulement qu’il y ait beaucoup de livres. Le vrai problème est que chaque livre dispose de moins en moins de temps pour exister. Un livre paraît. Il arrive dans un flux déjà dense. Il rejoint une rentrée, une opération, une saison, un office, une table déjà pleine. Il bénéficie parfois d’une mise en place, d’un argumentaire, d’un passage représentant, d’un service de presse, d’un premier élan. Puis, très vite, un autre flux arrive. D’autres titres prennent la place. D’autres urgences commerciales s’imposent.
ETUDE – En 25 ans, la production de livres s'est envolée (et concentrée)
Le livre n’a pas forcément échoué. Il n’a parfois simplement pas eu le temps de commencer. C’est peut-être là que se joue aujourd’hui une partie du malaise. La chaîne du livre sait lancer les livres. Elle sait moins bien les installer. Lancer un livre, c’est créer un moment. Installer un livre, c’est construire une durée.
Et toute la difficulté est là. Beaucoup de livres ne peuvent pas trouver leur public dans le seul temps court de la nouveauté. Ils ont besoin d’être défendus plusieurs semaines, parfois plusieurs mois. Ils ont besoin d’être repris, réexposés, recommandés à nouveau, replacés dans un rayon, associés à une autre actualité, à un autre usage, à une autre conversation avec un lecteur.
Or le système commercial, lui, pousse souvent vers l’avant. Il avance par vagues successives. Il valorise ce qui arrive. Il parle plus facilement de ce qui sort que de ce qui reste.
Ce n’est pas une accusation. C’est une mécanique qui finit par créer une tension profonde entre deux logiques qui devraient pourtant se compléter : la nouveauté et le fonds.
La nouveauté donne de l’énergie à la librairie. Elle crée du mouvement, de la curiosité, de la conversation. Elle permet de montrer que le magasin est vivant, attentif à ce qui paraît, connecté à l’actualité éditoriale. Elle est aussi nécessaire aux éditeurs, aux auteurs, aux diffuseurs, aux lecteurs qui attendent le prochain roman, le prochain essai, la prochaine bande dessinée, le prochain ouvrage jeunesse.
Mais le fonds, lui, donne de la profondeur. Il raconte l’identité d’une librairie. Il donne de la cohérence à un rayon. Il permet de répondre à un besoin qui ne dépend pas de la date de parution. Il inscrit la relation avec le lecteur dans un temps plus long. Il permet aussi à un éditeur de ne pas être jugé uniquement sur la réussite immédiate de ses nouveautés.
Le paradoxe est que tout le monde affirme l’importance du fonds, mais que toute l’organisation du marché tend à remettre la nouveauté au centre.
La tournée commerciale parle d’abord des titres à venir. Les tables accueillent d’abord ce qui paraît. Les outils de communication mettent en avant ce qui est récent. Les réunions éditoriales, les plans médias, les temps forts commerciaux, les catalogues de saison, tout ramène au même point : ce qui arrive.
Dans une période de croissance, cette logique pouvait être absorbée. Dans un marché plus tendu, elle devient plus coûteuse.
Elle coûte du temps aux libraires, de la trésorerie aux points de vente, de la visibilité aux titres de fonds et coûte parfois de la durée aux livres eux-mêmes.
Les données de production rappellent d’ailleurs que, même lorsque le volume baisse légèrement, le niveau reste considérable. Electre faisait état fin décembre 2025 de 63 815 nouveautés et nouvelles éditions publiées sur douze mois, en baisse de 2,6 % par rapport à l’année glissante précédente. Cette baisse ne change donc pas la réalité vécue en magasin d’un flux qui reste massif.
Et ce flux ne se traduit pas seulement par un chiffre abstrait. En librairie, il devient des cartons à ouvrir, des références à intégrer, des choix à faire, des retours à préparer, des tables à recomposer, des rayons à rééquilibrer, des livres à lire ou au moins à comprendre. Il devient du travail invisible.
C’est pourquoi la surproduction n’est pas seulement un sujet éditorial. C’est aussi un sujet logistique, commercial, financier et humain.
L’étude de 2024 sur la diversité de l’offre en librairie, présente dans les documents de travail du SLF, rappelle d’ailleurs que l’Observatoire de la librairie remonte quotidiennement des données de ventes, d’achats, de retours et de stocks pour plusieurs centaines de librairies. Cet outil sert à optimiser la gestion, mais aussi à mieux comprendre les pratiques du métier. Le fait même que la diversité, les fonds, les stocks et les retours deviennent des objets d’observation montre que le sujet n’est plus seulement culturel : il est devenu opérationnel.
C’est un point essentiel. La diversité éditoriale ne se décrète pas. Elle se travaille. Elle se mesure parfois. Elle se pilote toujours.
Une librairie peut vouloir défendre une offre large, mais si son stock dort, sa trésorerie se tend. Elle peut vouloir maintenir un fonds exigeant, mais si les nouveautés saturent les tables, ce fonds perd en visibilité. Elle peut vouloir soutenir des éditeurs indépendants, mais si le flux est trop dense, elle doit arbitrer plus vite. Et ces arbitrages ne sont jamais neutres.
Ils dessinent, livre après livre, ce que le lecteur finira par voir. Il y a donc un risque silencieux : que la diversité publiée ne devienne pas toujours une diversité réellement accessible.
C’est peut-être l’un des grands malentendus du marché. Publier un livre ne suffit pas à le faire exister. Le distribuer ne suffit pas à le faire rencontrer son public. Le mettre en place ne suffit pas à l’installer.
Entre la publication et la lecture, il y a tout un travail de médiation, de choix, de visibilité, de réassort, de conseil. C’est précisément ce travail que font les libraires. Mais ce travail demande du temps. Et le temps est devenu l’une des ressources les plus rares de la chaîne du livre.
Dans ce contexte, il me semble que le débat doit changer de niveau. Il ne s’agit pas de dire brutalement aux éditeurs : publiez moins. Il ne s’agit pas non plus de demander aux libraires d’absorber indéfiniment le flux. Il s’agit de construire une meilleure coopération autour de la durée de vie des livres.
Cela suppose, côté éditeurs et diffuseurs, d’accepter une hiérarchisation plus claire des publications, des calendriers mieux pensés, une attention plus forte aux rythmes réels des librairies, et une capacité à reparler des livres après leur lancement. Cela suppose aussi, côté librairies, de mieux identifier les fonds qui construisent leur singularité, de piloter plus finement la rotation sans renoncer à l’ambition culturelle, et de travailler la recommandation dans la durée.
Au fond, le sujet n’est pas seulement le nombre de livres. Le sujet est la qualité de leur circulation.
Certains livres ont besoin d’un démarrage fort. D’autres ont besoin d’un temps long. Certains relèvent de l’actualité. D’autres relèvent de la construction lente d’un lectorat. Certains titres s’imposent immédiatement. D’autres doivent être patiemment accompagnés. Traiter tous les livres selon la même temporalité commerciale est probablement l’une des limites du système actuel.
La librairie indépendante peut justement être le lieu où cette temporalité se nuance. Elle peut être l’endroit où un livre ne disparaît pas simplement parce qu’il n’est plus nouveau. Elle peut redonner une chance à un texte, à un auteur, à un éditeur, à un sujet.
Mais pour cela, encore faut-il que le modèle économique lui en laisse la possibilité.
C’est là que le débat sur la surproduction rejoint celui de la rentabilité. Une librairie fragile aura naturellement moins de liberté pour porter des livres lents. Elle devra aller vers ce qui tourne, ce qui rassure, ce qui permet de payer les charges. Ce n’est pas un renoncement culturel. C’est une contrainte économique.
Voilà pourquoi la question de la nouveauté ne peut pas être séparée de celle du fonds, de la marge, de la trésorerie et du temps libraire.
Tout se tient et c’est précisément pour cela que les RNL 2026 arrivent à un moment intéressant. En mettant autour de la table libraires, éditeurs, diffuseurs, représentants des organisations professionnelles et pouvoirs publics, elles peuvent permettre de sortir d’une opposition trop facile. La surproduction n’est pas seulement la faute de ceux qui publient.
Elle est aussi le symptôme d’un système qui a longtemps confondu abondance et vitalité. Or la vitalité d’un marché ne se mesure pas uniquement au nombre de livres qui paraissent. Elle se mesure aussi au nombre de livres qui durent, au nombre de livres que l’on retrouve, que l’on conseille encore, que l’on réassortit, que l’on transmet d’un lecteur à l’autre, que l’on défend au-delà de leur semaine de sortie.
C’est peut-être cela, le vrai enjeu. Ne pas seulement publier davantage ou moins, mais faire vivre mieux.
Car un livre n’a pas seulement besoin d’être mis au monde, il a besoin qu’on lui laisse une chance d’habiter le monde.
Article originellement publié sur Linkedin, en amont des Rencontres nationales de la librairie 2026 organisées par le Syndicat de la librairie française.
Crédits photo : Exposition autour de l'oeuvre de Tom Gauld - bibliothèque Louis Aragon d'Amiens, du 6 juin au 29 août 2026 - ActuaLitté, CC BY SA 4.0
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
2 Commentaires
Fureur de lire
15/06/2026 à 09:52
Ceci est bien exact cependant je tiens à faire une remarque à l auteur directeur commercial chez Dilisco .. leur délai de retour n est que de 12 mois alors que nombreux sont à 24 mois voir plus pour le Fond
Phil7713
19/06/2026 à 09:50
Je rappelle que ce n'est pas le diffuseur qui détermine les délais de retour mais l'editeur.
En plus beaucoup de libraires déduisent eux-mêmes de leurs achats à payer les retours non encore débités. En plus les librairies ne sont pas extensibles, plus il y aura de nouveautés moins il y aura du fonds. Et encore faut-il définir ce qu'est le fonds....
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