Dans son premier ouvrage, la secrétaire générale de la CFDT ne livre ni manifeste idéologique ni mémoires anticipés. Avec S’engager, elle propose une réflexion pragmatique sur le travail, la démocratie sociale et la nécessité du compromis dans une époque fascinée par les postures et les affrontements.
Le 11/06/2026 à 10:54 par Yves-Alexandre Julien
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11/06/2026 à 10:54
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Publié en août 2025, S’engager est le premier ouvrage de Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT depuis juin 2023. Élue à la tête du premier syndicat de salariés de France, elle succède à Laurent Berger et incarne désormais l’une des figures les plus visibles du syndicalisme réformiste français.
Chimiste de formation, ancienne responsable de la sécurité et de l’environnement dans l’industrie chimie-énergie, elle découvre relativement tard le militantisme syndical. Cette trajectoire atypique nourrit aujourd’hui une pensée profondément ancrée dans le concret, attentive aux réalités du travail plutôt qu’aux abstractions doctrinaires.
Femme engagée dans un univers longtemps dominé par les hommes, féministe convaincue, Européenne assumée et adversaire résolue des populismes autoritaires, elle propose ici moins un récit de carrière qu’une méditation sur ce que signifie agir collectivement dans une démocratie fragilisée.
Avec S’engager, Marylise Léon livre ainsi un texte bref, limpide et sans fioritures : non pas un exercice d’autocélébration, mais la chronique réfléchie d’une responsabilité assumée dans un temps où les corps intermédiaires sont sans cesse sommés de justifier leur existence.
Le livre s’ouvre sur une phrase presque désarmante : « Rien ne me prédestinait à cette vie. » À rebours des autobiographies de conquête qui abondent dans la littérature politique, Marylise Léon ne construit aucune geste héroïque. Elle ne raconte ni vocation précoce ni illumination providentielle. Elle décrit une bifurcation.
Cette sobriété confère au récit une forme de crédibilité immédiate. Le lecteur n’est pas convié à admirer une destinée exceptionnelle, mais à comprendre comment une expérience professionnelle peut progressivement conduire à une conscience collective.
L’on songe alors à Simone Weil qui, dans La Condition ouvrière, écrivait que l’attention constitue « la forme la plus rare et la plus pure de la générosité ». Tout le livre de Marylise Léon repose précisément sur cette attention : attention aux métiers, aux risques, aux horaires, aux fatigues invisibles, à cette matière humaine que les statistiques et les discours politiques réduisent souvent à des catégories abstraites.
Pierre Bourdieu observait dans Contre-feux que « le travail est le lieu de toutes les soumissions, mais aussi de toutes les résistances ». S’engager illustre admirablement cette tension.
L’art difficile du compromis
Le mot compromis est devenu suspect. À l’époque des certitudes tonitruantes et des indignations instantanées, il évoque parfois la faiblesse ou la capitulation. Marylise Léon entreprend au contraire d’en restaurer la noblesse. « La négociation est un art », écrit-elle.
Le terme n’est pas choisi au hasard. Il renvoie à une pratique délicate, presque artisanale, qui exige patience, écoute et intelligence des situations. Le compromis apparaît ici comme une œuvre de composition plutôt que comme une concession.
Dans cette perspective, le livre rejoint certaines intuitions d’Hannah Arendt. Pour la philosophe, la politique naît moins de l’affirmation solitaire que de la capacité des individus à construire un monde commun malgré leurs désaccords. Cette défense du dialogue possède aujourd’hui quelque chose de presque contre-culturel.
Les pages consacrées à la réforme des retraites constituent sans doute les plus fortes de l’ouvrage. Marylise Léon y décrit une expérience qui dépasse largement le cadre d’un conflit social classique. Ce qui est en cause, selon elle, n’est pas seulement le résultat politique obtenu, mais la manière dont la décision fut prise.
Elle parle d’une « blessure démocratique ». L’expression mérite attention. Elle suggère que certaines procédures peuvent demeurer légalement irréprochables tout en produisant un sentiment profond d’exclusion politique.
Cette analyse rejoint les travaux de Pierre Rosanvallon sur les nouvelles formes de défiance démocratique. Lorsque les citoyens ont le sentiment de ne plus être entendus, la crise n’est plus seulement institutionnelle : elle devient existentielle.
Le livre montre avec précision comment la verticalité du pouvoir peut engendrer ce que le Littré appelait une désaffection civique, c’est-à-dire un lent retrait de la confiance collective.
Un autre aspect mérite d’être davantage souligné : la dimension féministe du parcours de Marylise Léon.
Sans jamais verser dans le plaidoyer identitaire, elle rappelle ce que signifie accéder aux plus hautes responsabilités dans un univers syndical longtemps structuré par des habitudes masculines. Cette discrétion constitue d’ailleurs l’une des singularités du livre. Le féminisme n’y est jamais brandi comme un étendard ; il s’incarne dans une trajectoire.
On retrouve ici l’intuition de Simone de Beauvoir : « Les droits abstraits restent abstraits tant qu’ils ne sont pas incorporés dans des vies. »
En devenant la première femme à diriger durablement la CFDT, Marylise Léon participe à cette lente transformation des lieux de pouvoir qu’analysait déjà Virginia Woolf dans Une chambre à soi. L’accès des femmes aux responsabilités ne relève pas uniquement d’une question de représentation ; il modifie aussi les façons d’exercer l’autorité et de penser le collectif.
Le féminisme qui traverse S’engager est un féminisme de la pratique plutôt que de la proclamation.
Il existe quelque chose de profondément cinématographique dans ce livre. À sa manière, Marylise Léon appartient davantage à l’univers de Frank Capra qu’à celui des intrigues machiavéliennes contemporaines. Ses pages évoquent parfois les héros ordinaires de Monsieur Smith au Sénat, convaincus que les institutions peuvent encore être améliorées de l’intérieur.
À l’inverse, on est très loin des univers désenchantés de Sidney Lumet ou de la brutalité cynique de certaines séries politiques modernes.
Cette comparaison éclaire la tonalité générale du texte : Marylise Léon demeure attachée à l’idée que les médiations démocratiques ont un sens. Position presque anachronique dans un temps où le spectaculaire tend à supplanter le patient travail de délibération.
L’ouvrage ne marquera probablement pas l’histoire littéraire. Son écriture demeure fonctionnelle, parfois austère, rarement mémorable. Les amateurs de fulgurances stylistiques ou de constructions théoriques ambitieuses resteront sans doute sur leur faim.
Mais ce serait une erreur de lui reprocher ce qu’il ne cherche jamais à être. La qualité du livre réside ailleurs : dans sa clarté, sa sincérité et son refus des artifices. Il possède cette vertu devenue rare que le Littré nommait la probité, c’est-à-dire l’accord entre les mots et les actes.
Au terme de cette lecture, une conviction s’impose. S’engager n’est ni un manifeste révolutionnaire ni un traité de science politique. C’est un livre sur la dignité du travail et sur les conditions nécessaires à l’existence d’une démocratie vivante.
Marylise Léon rappelle que le syndicalisme et la politique ne sont pas des univers concurrents, mais complémentaires. Tous deux poursuivent, chacun selon ses moyens, la recherche d’un équilibre toujours fragile entre l’intérêt général et les réalités concrètes.
Albert Camus écrivait dans L’Homme révolté qu’il fallait « opposer la mesure à l’excès ». Cette formule pourrait servir d’épigraphe à l’ensemble de l’ouvrage. À l’heure des radicalités flamboyantes, Marylise Léon choisit la voie moins spectaculaire de la mesure, du dialogue et du réel.
Ce n’est peut-être pas la plus séduisante. C’est sans doute l’une des plus nécessaires.
Par Yves-Alexandre Julien
Contact : kokto@hotmail.fr
Paru le 27/08/2025
181 pages
Flammarion
20,00 €
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