Aux Imaginales, les Geekstoriens exposaient des vampires. Mais derrière les coffrets de chasse, les épées de cinéma, les costumes reconstitués et les objets de tournage se dessine une aventure plus vaste : celle de deux historiens et d’une autrice en résidence qui ont fait d’un château isolé des Cévennes un laboratoire de l’imaginaire, où se croisent patrimoine, fantasy, cinéma, littérature et culture matérielle.
Le 10/06/2026 à 18:07 par Hocine Bouhadjera
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10/06/2026 à 18:07
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L’histoire commence dans une file d’attente, devant la buvette des Imaginales. Ou plutôt entre deux files : personne ne sait vraiment laquelle avance, ni dans laquelle il faut s’engouffrer. Nicolas Baptiste engage la conversation. Il explique qu’il est historien, qu’il expose dans un espace un peu à l’écart.
Je lui dis que je suis journaliste. Il me parle alors de vampires, d’objets de cinéma, de musée, de château dans les Cévennes, de collections installées comme dans une caverne d’Ali Baba. Au bout de quelques minutes, l’évidence s’impose : il ne s’agit pas seulement d’une exposition à voir entre deux tables rondes, mais d’une aventure à raconter.
L’exposition s’intitulait Vampire, cette autre version de moi. Elle était présentée dans le cadre de la 25e édition des Imaginales, à Épinal, où le thème Alter ego ouvrait naturellement la porte aux doubles, aux métamorphoses, aux créatures nocturnes et aux grandes figures du fantastique contemporain. Les vampires y trouvaient donc une place presque évidente : êtres de fiction, mais aussi objets d’histoire, de croyance, de littérature et de cinéma.
C’était la première venue des Geekstoriens aux Imaginales. « On a eu la chance d’être invités par la direction », confie Nicolas Baptiste. Docteur en histoire médiévale, spécialiste de l’arme ancienne et des armures, il forme avec Soline Anthore Baptiste, docteure en histoire moderne spécialiste du vêtement, le cœur de ce projet singulier. À leurs côtés, Maurine Brimau, autrice de fantasy en résidence au château du Cheylard d’Aujac, participe à la médiation, à l’animation et à la vie quotidienne du lieu.
Le festival les avait sollicités autour d’un thème précis : le vampirisme. « Comme on a des collections entre histoire et pop culture, on a ramené des objets de films, des objets de cosplay, des objets qu’on a réalisés nous-mêmes et qu’on a confiés à des artisans. »
L’idée est de montrer ce que la pop culture doit aux musées : une épée de cinéma peut dériver d’une arme conservée dans une collection, un costume fantastique s’inspirer d’un vêtement ancien, un accessoire de fiction reprendre une forme historique. Les Geekstoriens cherchent ces liens, les documentent et, quand l’objet manque, le recréent.
Le cœur de l’exposition tient dans ce va-et-vient : partir d’un objet, suivre sa circulation, comprendre ce qu’il transporte. Parmi les pièces les plus frappantes, deux coffrets de chasse au vampire. Le premier est lié à Jean-Baptiste de Boyer d’Argens, auteur des Lettres juives, roman épistolaire paru au XVIIIe siècle.
« C’est un auteur très important pour le vampirisme, parce que c’est, on va dire, le père littéraire du mot vampire », nous explique Nicolas Baptiste. « C’est un roman épistolaire, donc on n’est pas loin de Bram Stoker d'ailleurs. Il écrit ces échanges de lettres avec un rabbin, et leur voyage dans l’Europe, surtout de l’Est, où il parle des cas de vampirisme qu’il a rencontrés. »
La question du mot est, elle aussi, une histoire de circulation. Les dictionnaires rattachent vampire à l’allemand Vampir, lui-même emprunté au serbo-croate. Nicolas Baptiste insiste sur le rôle de Boyer d’Argens dans la stabilisation littéraire de cette forme en français : « En tout cas, pour le moment, on n’a pas d’occurrence littéraire plus ancienne que 1736 et son livre. »
Le coffret conservé par les Geekstoriens est présenté comme ayant appartenu à Boyer d’Argens, puis transmis dans sa famille. Nicolas Baptiste le décrit comme « peut-être le coffret de chasse aux vampires le plus historique ».
Un second coffret raconte un autre pan de cette histoire : celui des rituels, de l’exorcisme et de la mise en scène de la peur. « Il appartenait à un prêtre exorciste, qui officiait un peu avant Vatican II, entre les années 50 et 60 », explique l'historien. « Il avait dans son coffret des objets qui faisaient peur, des pistolets, des dagues, des choses comme ça, que lui utilisait pour effrayer les gens qui se disaient possédés, pour discerner les affabulateurs des cas réels. »
L’exposition ne s’arrête pas aux objets anciens. Elle traverse aussi le cinéma et les séries, de Twilight à Blade, d’Entretien avec un vampire au Dracula de Francis Ford Coppola. « On a un peu de tout », résume Nicolas Baptiste. « Des films qui ne sont pas très connus sur le vampirisme, des films très cultes, comme ça toutes les générations peuvent s’identifier. »
Les Geekstoriens ont ainsi ramené des objets liés à des tournages, notamment Blade ou Dracula Untold. Une pièce tient particulièrement à cœur à Nicolas Baptiste : une épée réalisée par Fulvio Del Tin, artisan italien installé près de Venise, dont des armes ont circulé dans des productions historiques ou fantastiques.
Nicolas Baptiste est allé le voir pour lui commander une copie de l’épée visible dans le Dracula de Coppola. « Moi, je voulais qu’il refasse ce qu’il avait fait pour le film. Et il m’a dit : “Mais moi, je n’ai pas travaillé pour le film.” » L’historien lui montre alors des images. L’artisan reconnaît son travail : « Il voit l’objet et il dit : “Mais oui, c’est une épée que j’ai faite.” »
L’explication la plus probable est simple : l’épée aurait été vendue aux États-Unis dans les années 1980, puis intégrée au stock d’accessoires d’une société travaillant pour le cinéma, avant d’être choisie pour le Dracula de Coppola. L’intérêt historique est d’autant plus fort que le modèle dérive d’une arme ancienne conservée au Metropolitan Museum de New York. « Elle est de la fin du XVe siècle et elle correspond à l’époque de Dracula, donc c’est super. »
« Nos collections sont conçues de façon à documenter le lien entre le musée et la pop culture », rappelle Nicolas Baptiste. Les objets ne sont pas présentés comme des reliques de fans, mais comme les preuves d’un passage : celui d’une forme historique vers une image populaire.
L’historien prend l’exemple du blaster de Han Solo, inspiré d’une arme existante, le Mauser C96. « Comment ça se fait ? Pourquoi ? Parce qu’il y a un armurier qui va l’utiliser pour un tournage. Et quand on a l’intention de le retrouver, on essaie de retrouver ce lien. »
Quand il manque le lien, comme par exemple la bague de Claudia dans Entretien avec un vampire, ils font refaire l'objet par un artisan. Cette bague en argent permet dans le film de sectionner une veine pour s’abreuver de sang. À côté de ces pièces se trouvent aussi des créations issues du cosplay, parfois imprimées en 3D, reproduisant les armes ou accessoires de personnages de fiction.
La variété est grande, mais l’ensemble reste cohérent. « C’est toujours sur le thème du corps : costume, bijoux, armement. »
Cette collection n’est pas née dans un musée classique. Le décor est spectaculaire. Sur les hauteurs d’Aujac, il se dresse sur un promontoire entouré de forêts, avec les reliefs cévenols en arrière-plan. Une masse de pierre isolée, posée au-dessus de la vallée, entre chênes, pins, chemins de terre et ciel ouvert. Selon l’angle, le château apparaît tantôt comme une forteresse compacte, tantôt comme un poste d’observation tourné vers les montagnes.
Cette situation n’a rien d’anecdotique. Perché à environ 600 mètres d’altitude, au carrefour du Gard, de la Lozère et de l’Ardèche, le Cheylard d’Aujac dominait un ancien axe de circulation médiéval, le Val Cezarencha. Souvent présenté comme la « sentinelle des Cévennes », c'est un château de surveillance à la base, bâti sur un éperon, dont la position permettait de contrôler les passages entre nord et sud.
Le lieu conserve aussi une singularité rare : le château ne se réduit pas à une ruine isolée. Au pied de ses remparts se maintient un hameau castral, avec ferme, colombier, bergerie, clède et chapelle. De la tour carrée à la tour ronde, l’ensemble raconte plusieurs siècles d’architecture, du Moyen Âge à la Renaissance.
À la Révolution, le château est vendu comme bien national à la famille Rigal, liée au domaine, qui en assure depuis la préservation. Des campagnes de restauration ont ensuite permis de maintenir à la fois le château et son hameau. Le lieu reste aujourd’hui habité, visité, travaillé, restauré - et désormais traversé par d’autres imaginaires, de la fantasy à Dracula.
Base des Geekstoriens, l’endroit est à la fois réserve, atelier, centre documentaire, espace de résidence et lieu d’événements.
Nicolas Baptiste raconte ce basculement comme une reconstruction professionnelle. « Soline et moi, on travaillait dans la conservation des collections patrimoniales. Moi, j’étais notamment chargé de recherche au Palais Ducal de Venise. Le confinement nous a évidemment contraints à rester en France, qui était notre territoire de résidence. » Après la crise sanitaire, les missions ne sont pas reconduites. « On a dû réinventer nos boulots. »
Le couple disposait déjà de collections constituées pour des expositions sur l’imaginaire et le fantastique. Ces pièces, d’abord liées à une passion, deviennent peu à peu un outil professionnel. « On s’est mis à faire des inventaires professionnels, à collaborer avec d’autres collectionneurs. On a tout mis dans ce château dont on était membres de l’association et, de fil en aiguille, on s’est installés. »
Soline Anthore Baptiste nous raconte l’origine de cette relation au lieu. Il y a dix ans, le couple se rend au château pour expertiser un petit objet métallique trouvé au cours de restaurations. Les propriétaires pensaient à un fragment d’armure. « C'était un élément de harnachement de cheval du XVIIe siècle », explique-t-elle. Mais la visite change tout : « Quand on a rencontré les propriétaires, qu’on a découvert les lieux, les animaux, etc., on n’est en fait jamais repartis du château. Un bout de notre cœur est resté là. »
Le Cheylard d’Aujac devient alors un lieu d’expérimentation. « On y a créé un trône de fer, une réplique du trône de fer de la série, avec nos propres envies d’épées dedans. On y a créé aussi notre gisant interprétatif, notre vision du gisant d’Aragorn. » Fin 2024, Soline et Nicolas Baptiste s’y installent. « Nous avons fini par comprendre que notre place était là, et que c’est depuis ce château que nous voulions rayonner. »
Aujourd’hui, le château accueille des stages, des commandes d’écriture, des événements autour de l’histoire, de la littérature, de la musique ou des arts martiaux historiques européens. « De manière intimiste », précise Soline Anthore Baptiste, le lieu est reculé. « On privilégie la qualité de l’accueil au nombre. On souhaite proposer une expérience riche, humainement et intellectuellement, à tous ceux qui viennent le visiter ou participer aux événements. »
Lorsque je la croise aux Imaginales, c’est d’abord sa tenue qui retient mon attention. Robe sombre, silhouette élancée, chapeau à voilette : Maurine Brimau semble tout droit sortie d’une photographie de la fin du XIXe siècle. Je la photographie avant de savoir qu’elle fait partie de l’équipe des Geekstoriens, pour les réseaux sociaux d'ActuaLitté.
Elle a reconstitué avec précision un costume de 1887. « Ma tenue est basée sur les patrons relevés par Janet Arnold », assure-t-elle. L'historienne britannique a documenté de nombreux vêtements conservés dans les collections muséales, devenant une référence pour les costumiers et les passionnés de reconstitution historique. « J’ai décidé de me lancer pleinement dans ce projet et de composer une tenue complète, du chapeau jusqu’aux chaussures, en passant par les sous-vêtements. »
Maurine Brimau fait aussi partie de l’aventure du château du Cheylard d’Aujac. « Je me suis fait kidnapper », s'amuse-t-elle. Autrice en résidence, elle participe aujourd’hui à la vie quotidienne du lieu aux côtés de Soline Anthore-Baptiste, Nicolas Baptiste et de la propriétaire du château, Marlène Léautier.
« On aide tous les trois au quotidien pour la médiation, l’animation, mais aussi les travaux et les tâches du quotidien », explique-t-elle. À côté de cette activité, elle travaille, entre autres, comme correctrice et relectrice pour plusieurs maisons d’édition. L’écriture avance dans les interstices : « Quand j’ai quelques minutes, je peux effectivement me mettre à l’écriture de mon roman. »
Son projet relève de la romantasy, ce mélange entre romance et fantasy. Elle tient toutefois à préciser que son récit ne se réduit pas à une histoire sentimentale : « On est vraiment sur un groupe d’amis soudés. Dans cette aventure, des liens se défont. »
Si Nicolas Baptiste aborde le vampire par les objets, Soline Anthore Baptiste le raconte depuis une mémoire de lectrice. « Le choix du thème, ça a vraiment fait appel à mon cœur de fangirl », confie-t-elle, non sans humour. « J’avais 13 ans quand j’ai lu Dracula de Bram Stoker. Et je suis tombée amoureuse des vampires. »
Depuis, elle a continué à lire, à regarder films et séries, à suivre les réinterprétations du mythe. « Je n’aime pas toutes les œuvres qui ont été créées. Mais elles ont toutes un intérêt, dans la mesure où elles marquent les spectateurs ou les lecteurs, et où elles disent quelque chose de notre intérêt et de notre inconscient autour du vampire. »
Le vampire traverse les siècles parce qu’il absorbe ce que chaque époque projette sur lui : peur de la mort, désir d’immortalité, fascination sexuelle, angoisse de la contamination, fantasme aristocratique, marginalité romantique, héroïsation de la créature.
Habitués aux expositions itinérantes, les Geekstoriens ont trouvé à Épinal un public immédiatement réceptif : lecteurs, fans de fantasy, auteurs, bibliothécaires, responsables de musées et curieux de passage. « C’est une découverte, c’est un super festival, on est ébahis », raconte Nicolas Baptiste. L’exposition, un peu à l’écart, demandait certes aux visiteurs de les trouver, mais les retours sont au rendez-vous : « On a beaucoup de passages, beaucoup de fans. »
Soline Anthore Baptiste connaissait déjà les Imaginales par le prix des bibliothécaires, auquel elle participe comme documentaliste, mais elle n’y avait jamais mis les pieds. « Il y a une offre incroyable, des conférences, des tables rondes. C’est un événement gratuit, qui promeut la lecture, la créativité. »
Ce qui fascine les Geekstoriens n’est peut-être pas tant l’objet que le moment où il change de monde. Quand une arme devient une légende, quand une archive devient un roman, quand un musée devient un décor de cinéma. C’est dans ces passages qu’ils ont choisi de s’installer.
Crédits photo : Nicolas Baptiste, Soline Anthore Baptiste et Maurine Brimau (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
DOSSIER - À Épinal, les Imaginales célèbrent 25 ans d’imaginaire
Par Hocine Bouhadjera
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