Le procès du volet français de l’« opération Pouchkine » s’est ouvert à Paris. Six ressortissants géorgiens sont jugés pour leur rôle présumé dans une série de vols d’ouvrages rares de littérature russe, commis ou tentés en 2023 à la Bibliothèque nationale de France, à la BULAC et à la bibliothèque Diderot de l’École normale supérieure de Lyon. Derrière ces disparitions, les enquêteurs soupçonnent un réseau transnational ayant ciblé, entre 2022 et 2023, plusieurs grandes bibliothèques européennes.
Le 10/06/2026 à 12:28 par Hocine Bouhadjera
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10/06/2026 à 12:28
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L’affaire ressemble à un roman d’espionnage bibliophilique. Des lecteurs se présentent dans des bibliothèques prestigieuses, commandent des éditions rares de Pouchkine, Gogol ou Lermontov, les photographient, les mesurent, repartent, puis reviennent quelques jours ou quelques semaines plus tard. Les originaux disparaissent alors, remplacés par des fac-similés parfois assez soignés pour retarder la découverte du vol.
À Paris, le tribunal examine désormais le volet français de cette enquête internationale. Les prévenus sont poursuivis notamment pour association de malfaiteurs et pour des faits liés au vol ou à la tentative de vol de biens culturels. Sept personnes devaient initialement comparaître, mais l’une d’elles doit être jugée séparément pour des raisons de procédure. Deux des six prévenus restants sont jugés en leur absence et font l’objet de mandats d’arrêt.
Au premier jour du procès, l’un des prévenus, présenté comme bouquiniste, a assuré avoir agi seul et non dans le cadre d’un réseau organisé. Il aurait évalué ses gains entre 70.000 et 100.000 dollars, rapporte Le Parisien. Cette ligne de défense s’inscrit toutefois à rebours de l’hypothèse retenue par les enquêteurs, qui décrivent une organisation structurée, capable de circuler d’un pays à l’autre, d’utiliser de fausses identités, de fabriquer ou de faire fabriquer des copies, puis d’écouler les ouvrages volés.
En France, les vols visés par la procédure ont eu lieu en 2023 dans trois établissements : la Bibliothèque nationale de France, la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations à Paris, et la bibliothèque Diderot de l’École normale supérieure de Lyon.
À la BnF, l’un des prévenus, Mikheil Z., se serait présenté, rapporte une enquête du Monde, à de nombreuses reprises entre mars et octobre 2023 pour consulter des manuscrits et éditions rares, principalement liés à Alexandre Pouchkine. Il aurait affirmé mener des recherches sur la démocratie dans la littérature russe du XIXe siècle. La bibliothèque découvre ensuite que neuf ouvrages ont été remplacés par des copies : six volumes de Pouchkine, deux premières éditions de Mikhaïl Lermontov et un exemplaire d’Evgueni Baratynski. Le préjudice est estimé à 650.000 € pour cette seule institution.
L’affaire lyonnaise concerne notamment un exemplaire ancien de Boris Godounov, pièce écrite par Pouchkine en 1825 et publiée en 1831. À Paris comme à Lyon, le scénario retenu par les enquêteurs repose sur un même mode opératoire : repérage en salle de lecture, prise de mesures, reproduction, puis substitution.
À la BULAC, alertée par d’autres disparitions en Europe, la responsable du fonds russe avait retiré les ouvrages de Pouchkine les plus précieux avant l’intrusion nocturne d’octobre 2023. Les deux hommes repartis après l’effraction n’auraient donc pas emporté les originaux recherchés.
L’efficacité du procédé repose sur le temps. Les voleurs ne se contentent pas d’arracher un livre à un rayon. Ils s’inscrivent comme lecteurs, commandent des ouvrages rares, les manipulent comme le ferait un chercheur, en relèvent les dimensions et les particularités matérielles. Les copies produites peuvent reproduire la reliure, les marques du papier, les taches brunes du vieillissement ou certains défauts visibles.
Cette méthode explique que certaines disparitions n’aient été découvertes qu’après coup. Dans plusieurs bibliothèques, les alarmes ou dispositifs antivol ne s’appliquaient pas toujours aux ouvrages anciens, par crainte d’endommager les papiers ou les reliures. Les voleurs auraient ainsi exploité une fragilité structurelle des institutions patrimoniales : leur mission d’ouverture aux chercheurs et au public, combinée à la nécessité de préserver des objets fragiles.
L’enquête dépasse largement la France. Entre 2022 et 2023, près de 170 livres anciens auraient été dérobés dans des bibliothèques nationales, universitaires ou historiques de plusieurs pays européens. Le préjudice financier est estimé à environ 2,5 millions d’euros, mais les institutions soulignent surtout une perte patrimoniale difficile à chiffrer.
Les pays touchés comprennent notamment la France, l’Allemagne, la République tchèque, l’Estonie, la Finlande, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne et la Suisse. Des vols ou disparitions ont été signalés à Varsovie, Vilnius, Riga, Helsinki, Tallinn, Berlin, Munich, Genève, Lyon et Paris.
On l'aura compris, les ouvrages ciblés appartiennent pour beaucoup au XIXe siècle russe. Ce choix n’est pas anodin : les premières éditions et les éditions publiées du vivant de ces auteurs sont très recherchées par les collectionneurs, particulièrement dans l’espace russophone.
Face à la répétition des vols, les autorités européennes ont mis en place une coopération internationale associant notamment Europol, l’agence de l’Union européenne chargée de coordonner la lutte contre la criminalité organisée et les réseaux transfrontaliers, et Eurojust, l’organisme qui facilite la coopération judiciaire entre les parquets et magistrats des différents États membres. Les enquêtes ont mobilisé plusieurs pays et abouti à une opération coordonnée en avril 2024.
L’enquête française a aussi mobilisé l’OCBC, l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels, service spécialisé dans les atteintes au patrimoine et aux œuvres d’art.
Au total, neuf ressortissants géorgiens ont été arrêtés ou placés sous contrôle judiciaire dans différents pays. Plus de cent enquêteurs ont été mobilisés lors de l’opération, avec des perquisitions dans 27 lieux. Plus de 150 livres ont été saisis afin d’en établir la provenance, même si la récupération des ouvrages effectivement dérobés reste limitée. Lors de perquisitions menées en avril 2024, les enquêteurs ont également saisi de l’argent liquide, du papier artificiellement vieilli, des tampons imitant les marques de bibliothèques et du matériel pouvant servir à fabriquer des fac-similés.
Deux figures du dossier ont déjà été condamnées à l’étranger. Mikheil Z. a été condamné en Lituanie à trois ans et quatre mois de prison pour le vol organisé de publications du XIXe siècle d’une valeur de plus de 600.000 €. Beqa T. a, de son côté, été condamné à une peine cumulée d’environ trois ans et demi dans les volets estonien et letton du dossier. Tous deux ont été remis temporairement aux autorités françaises pour le procès parisien.
Une question demeure centrale : où sont passés les livres ? Plusieurs sources judiciaires et policières évoquent la vente d’ouvrages volés via des maisons de vente ou des circuits de collectionneurs en Russie, notamment à Moscou et Saint-Pétersbourg. Europol a indiqué dès 2024 que certains objets volés avaient été vendus par des maisons d’enchères russes, les rendant de fait très difficiles à récupérer.
Dans le dossier français, le nom de Litfond apparaît comme une piste. En 2024, cette maison de vente russe aurait proposé un exemplaire de Kavkazskiy plennik, Le Prisonnier du Caucase, de Pouchkine, correspondant à un exemplaire volé à la BnF. La maison d’enchères a affirmé disposer de documents établissant que le livre avait été acquis en Russie plusieurs années auparavant.
Les enquêteurs français s’interrogent donc sur la destination finale des livres : simple trafic de biens culturels destinés à des collectionneurs fortunés, demande ciblée du marché russe, ou opération plus idéologique autour du rapatriement d’un patrimoine littéraire considéré comme russe ? À ce stade, l’implication d’un commanditaire politique ou étatique n’est pas démontrée. Mais le contexte de la guerre en Ukraine, la valorisation de Pouchkine comme figure nationale russe et la difficulté de coopérer avec les autorités russes nourrissent les interrogations.
En Russie, l’auteur occupe une place fondatrice : écrivain national, poète romantique, figure de la langue russe moderne et objet d’un culte patrimonial ancien.
Les éditions originales ou publiées de son vivant valent donc autant par leur rareté que par leur charge culturelle. Volé dans une bibliothèque européenne, un volume de Pouchkine n’est pas seulement une pièce de collection : il devient un fragment d’histoire littéraire et politique.
L’affaire met aussi les bibliothèques patrimoniales face à un équilibre délicat. Leur mission consiste à rendre les collections accessibles aux chercheurs, aux étudiants et au public, mais cette ouverture repose sur une confiance que l’« opération Pouchkine » aurait exploitée. Depuis les vols, plusieurs institutions ont renforcé leurs procédures : contrôle des lecteurs, consultation plus encadrée des pièces rares, vérification des exemplaires rendus et inventaires plus fréquents.
L’enjeu est de protéger les collections sans transformer l’accès au patrimoine en parcours verrouillé. Partie civile, la BnF dit vouloir récupérer les ouvrages dérobés tout en maintenant sa mission d’accès aux collections.
Le procès parisien devra surtout établir le rôle exact des prévenus dans le volet français, l’existence ou non d’un réseau structuré, les bénéfices tirés des vols et d’éventuels liens avec des acheteurs russes. Mais il ne lèvera sans doute pas toutes les zones d’ombre : aucun des ouvrages volés en France n’aurait été récupéré à ce stade, et la destination finale des originaux reste incertaine.
Crédits photo : Almanach Podsnijnik (Le Perce-neige) pour l’année 1829, avec un portrait d'Alexandre Pouchkine, publié par Anton Delvig et Orest Somov. Gravure de Nikolaï Outkine, d’après un portrait d’Orest Kiprenski — domaine public / Wikimedia Commons.
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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