Bertrand Guillot entre dans le Moyen Âge par une porte qui claque : celle de la polémique. Dans Querelle à la française, publié aux Avrils, il revient à Paris en 1401, au moment où Christine de Pizan et Jean de Montreuil s’affrontent autour du Roman de la Rose. Pour elle, le texte abaisse les femmes ; pour lui, il demeure un joyau de subtilité. De cette dispute par lettres, l’auteur tire un récit vif, documenté, nourri d’histoire littéraire autant que d’échos très contemporains.
Le livre séduit d’abord par son angle. Guillot ne transforme pas Christine de Pizan en héroïne plaquée sur notre époque. Il la regarde comme une lectrice, une autrice, une femme qui refuse que l’érudition masculine décide seule du sens des textes. Face à elle, Jean de Montreuil et ses alliés défendent un ordre du savoir, un entre-soi lettré, une manière d’écrire et de parler des femmes sans entendre celles qui contestent.
La querelle déborde donc vite le commentaire d’un classique : elle engage la violence du langage, la misogynie savante, le prestige des hommes de lettres et la frontière toujours commode entre admiration esthétique et responsabilité morale.
La réussite du récit tient à ce mouvement. L’affaire littéraire s’inscrit dans un Paris traversé par les tensions politiques, les rivalités princières et l’inquiétude d’un monde qui se fissure. Guillot allège l’érudition par l’humour, sans réduire son sujet à une chronique malicieuse. Il rend lisibles les enjeux, donne chair aux archives, installe une vivacité qui évite le cours d’histoire comme le pamphlet rétrospectif.
Querelle à la française rappelle ainsi qu’une polémique autour d’un livre ne concerne jamais seulement la littérature. Elle révèle une hiérarchie des voix : qui lit, qui juge, qui tranche, qui parle au nom des autres. En suivant Christine de Pizan dans ce combat intellectuel, Bertrand Guillot signe un texte alerte, précis, drôle, et d’une actualité troublante. Sa force réside dans cette distance : le passé n’y sert pas d’alibi, mais de révélateur. Sous les habits du XVe siècle, le livre touche notre manière de débattre, de citer, d’exclure ou de consacrer.
Publiée le
10/06/2026 à 10:19
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Paru le 22/01/2026
240 pages
Les Avrils
21,00 €
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