Cinq ans après son lancement, le dispositif gouvernemental connaît un virage historique. Après avoir représenté une locomotive pour la lecture, notamment de mangas, un genre encore récemment adoubé par le chancelier de l’Institut de France Xavier Darcos, le Pass Culture voit en 2026 le cinéma s'imposer comme le premier secteur de dépenses.
Le 10/06/2026 à 09:15 par Victor De Sepausy
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10/06/2026 à 09:15
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En mai 2021, l'instauration du Pass Culture et de son crédit de 300 euros pour les jeunes de 18 ans avait provoqué un séisme en librairie. Porté par un engouement massif pour la bande dessinée japonaise, le dispositif s'est rapidement vu affublé du surnom de « pass manga » par ses détracteurs, dénigrant une pratique alors exclue des canons de la lecture classique. A l’inverse, refusant d'y voir une « régression » et rappelant que cette forme d’expression s’inscrit dans une tradition graphique millénaire, Xavier Darcos, Chancelier de l’Institut de France, a offert une reconnaissance académique majeure à ce pan de la culture visuelle lors du cycle « Le Trait et l’Esprit », série de conférences sur la BD.
Les libraires ne diront pas le contraire en repensant à l’année 2021, qui restera celle d'une déferlante sans précédent pour le manga en France. Dès le lancement du Pass, l'attribution des crédits a provoqué un emballement immédiat. Sébastien Cavalier, alors président de la structure, indiquait qu’au lancement, le manga s'accaparait plus de la moitié des réservations de livres effectuées sur l'application. L'impact financier s'avère spectaculaire pour les librairies indépendantes. Chez Decitre (Auvergne-Rhône-Alpes), le genre génère 60 % du chiffre d'affaires lié au dispositif. Dans des enseignes spécialisées, comme Alpha BD à Nice, cette proportion a culminé à 95 % durant les premiers mois.
Sur le terrain, ce flux de réservations s'est traduit par une hausse importante de la fréquentation. À Périgueux, à la librairie Metropolis de Bayeux ou au Brouillon de Culture à Caen, le constat est identique : le Pass a agi comme un levier d'attraction. En incitant les adolescents à se déplacer en boutique pour récupérer des titres populaires comme One Piece, le dispositif a rempli un objectif, à savoir transformer un phénomène de mode virtuel en un point de contact concret avec le réseau des librairies, de quartier ou non.
Cette phase d'effervescence a progressivement laissé place à une normalisation des comportements d'achat. Les données de la Cour des comptes mettent en lumière un net tassement de la part du manga une fois les données consolidées : alors qu’il représentait 40 % des acquisitions de livres au début de l’opération, sa proportion est tombée à 20 % en 2024. Ce recul traduit une diversification des choix de la jeunesse. Les intentions d'achat se portent désormais à hauteur de 40 % sur d'autres segments comme le roman jeunesse, la poésie, le théâtre, le polar ou la science-fiction.
Ce rééquilibrage s'est toutefois doublé d'un coup d'arrêt conjoncturel pour le secteur. Selon le Syndicat de la librairie française (SLF), les ventes de mangas en magasin ont reculé de 7,7 % sur l'ensemble de l'année 2025, et la fréquentation des rayons par le jeune public marque le pas. Ce ralentissement s'inscrit dans une tendance plus large de baisse de régime des entrées en librairie.
À l'occasion du bilan présenté à Cannes le 13 mai 2026 par sa présidente, Laurence Tison-Vuillaume, une donnée majeure est apparue : pour la toute première fois depuis 2021, le livre a abandonné sa position de leader des réservations au profit du cinéma. Les indicateurs chiffrés confirment la solidité de cette trajectoire : depuis les débuts de l’initiative, les salles de cinéma ont cumulé 36,6 millions d’entrées via l'application, dont 5,3 millions en 2025. Le premier bilan de l'année 2026 prolonge cette tendance, avec déjà 1,9 million de tickets édités par les bénéficiaires individuels, témoignant d'une habitude de consommation désormais prioritaire.
Cette hégémonie nouvelle s’explique également par la transformation du Pass Culture, élevé au rang d’opérateur de l'État. L'équipe du dispositif a développé des logiques d'éditorialisation ciblées (ciné-clubs, séances accompagnées, jurys jeunes) et s'appuie fortement sur le réseau d’art et d’essai, qui capte 60 % des réservations du volet collectif scolaire. La signature à Cannes d'une convention de trois ans avec l’AFCAE (Association française des cinémas d'art et d'essai) matérialise cette ambition : construire une offre de proximité pour toucher les publics les plus éloignés des structures culturelles traditionnelles.
Crédits illustration Pexels CC 0
Par Victor De Sepausy
Contact : vds@actualitte.com
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