Avec son Découvrir Rimbaud aux Éditions sociales, Alix Stéphan relit le poète à travers l’histoire, la révolution et les lignes politiques de son œuvre. De l’opacité des textes aux héritages décoloniaux, du refus du travail aux rapports de domination, elle défend une lecture située de Rimbaud, attentive au contexte sans épuiser le mystère des poèmes. Propos recueillis par Vivian Petit.
Le 09/06/2026 à 12:28 par Auteur invité
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09/06/2026 à 12:28
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Pouvez-vous d’abord nous dire ce qui a motivé votre écriture d’un livre sur Arthur Rimbaud, et le choix de le faire dans cette collection et sous cette forme ?
Alix Stéphan : Peut-être d’abord faudrait-il que je dise que cela m’a pris quelque temps avant de véritablement rencontrer Rimbaud et sa poésie. Je l’ai croisé comme beaucoup durant ma scolarité, je me souviens de revenir parfois vers les Lettres du voyant, quelque chose m’y avait interpellée dans cette instabilité de l’identité. Mais il a fallu que je m’immerge dans Une saison en enfer pour véritablement rencontrer la poésie de Rimbaud. Et là, j’ai été bouleversée.
Je l’ai lu avidement, ses mots s’entrechoquant souvent avec les lectures et travaux que je fournissais du côté philosophique pour ma thèse. J’ai commencé à m’essayer au commentaire des textes de Rimbaud (et des rimbaldiens) à la croisée de la philosophie, de la pratique littéraire, mais aussi en laissant place au contexte de production. C’est ainsi que j’ai de plus en plus exploré les aspects les plus politiques de la production de Rimbaud. Les textes et notes se sont alors accumulés, je voyais un fil rouge se dessiner autour des concepts d’histoire et de révolution. C’est alors que j’en ai parlé à Marina Garrisi (éditrice aux Éditions sociales), et que j’ai proposé la structure d’un Découvrir Rimbaud aux Éditions sociales.
Concernant le format, les livres de la collection Découvrir sont des ouvrages que j’apprécie en tant que lectrice mais aussi comme enseignante : leur format codifié assure qu’on se repère au mieux dans l’exposé d’auteurs parfois particulièrement ardus, en même temps ils permettent de formuler de véritables propositions de lecture. L’ambition n’est absolument pas l’exhaustivité, mais d’élaborer une cartographie (avec tous les choix et les angles morts que cela comporte) d’un auteur ou d’un évènement. Cette démarche correspondait assez bien à ce que j’avais déjà entamé comme travail, l’affaire a donc été entendue.
Comment avez-vous sélectionné les poèmes et extraits que vous avez reproduits et commentés dans votre ouvrage ? J’imagine que le choix n’a pas été aisé et que vous avez pu nourrir quelques frustrations...
Alix Stéphan : J’avais mon fil rouge, ma problématique, pourrait-on dire, je me suis donc tournée vers les textes qui faisaient plus ouvertement écho à cette question de l’histoire et du traitement de la politique. Je voulais aussi faire droit à la diversité de l’écriture rimbaldienne (poésie en vers comme en prose, écrits épistolaires, mais aussi composition latine). L’autre contrainte que je me suis mise est que je voulais varier les textes plus connus de ceux qu’on a moins en tête. Enfin, je voulais donner à voir à la fois des écrits qui avançaient ouvertement les questions politico-historiques (Le Forgeron en est un exemple) et montrer quel type de travail de commentaire il était possible de proposer face à des poèmes plus opaques et suggestifs, tout en assumant le fait que de telles propositions sont aussi, comme tout commentaire, un parti pris.
Mais oui, il y a eu des renoncements, des coupes toujours frustrantes : l’absence du « Bateau ivre », la présence d’un seul extrait d’Une saison en enfer, j’avais aussi réfléchi à insérer un texte datant d’après l’abandon de la poésie pour donner à lire ce Rimbaud-là, etc. Et puis, le format même du Découvrir fait que la place à l’obscurité, aux ténèbres même, si présente chez Rimbaud reste sans doute réduite, alors que bien sûr il y a toujours quelque chose qui nous résiste chez lui. J’espère que la lecture de cet opuscule n’est pour les lectrices et lecteurs que la porte d’entrée dans une exploration de l’œuvre de Rimbaud qui les mènera à s’aventurer dans les recoins les plus obscurs de ses textes.
Vous vous livrez donc à l’explication d’une dizaine de textes de Rimbaud à l’aune de l’analyse du contexte historique et des influences littéraires, philosophiques et politiques. Tout en trouvant cette lecture particulièrement intéressante, je me suis senti pris dans un paradoxe, en regrettant que vous n’analysiez pas la volonté du poète d’être relativement opaque et équivoque. Le narrateur ou le sujet lyrique est souvent mouvant dans les poèmes de Rimbaud et il est souvent difficile de savoir si une phrase est affirmative ou ironique.
On peut aussi estimer que la présence d’une idée ne vaut parfois chez Rimbaud que par l’effet que produit sa mention. Il est possible de considérer qu’on fait surgir le sens d’un texte en retirant la couche d’opacité et en restituant un contexte, comme cela semble être votre cas. Mais ne doit-on pas aussi analyser le fait que le poète est volontairement flou, qu’il construit une opacité qui produit un effet et qui fait donc partie du sens ?
Alix Stéphan : Il est indéniable que Rimbaud est et doit rester un poète de l’évocation et de la suggestion ce qui veut dire que ces poèmes gardent leur part d’équivoque, de mystérieux car c’est aussi là la force de Rimbaud. J’ai pris le format proposé par le Découvrir comme un exercice spécifique, et non pas comme le lieu où formuler l’alpha et l’oméga de l’interprétation de dix textes. Je crois aussi que nous avons souvent entendu, justement, que Rimbaud est un auteur difficile, obscur, qu’il faut se laisser porter par les textes, en écouter la musicalité, etc. Très bien, mais que se passe-t-il si cette voie d’entrée dans l’œuvre n’est pas celle qui nous convient ?
De plus, elle reste je crois attachée à une certaine image de l’aristocratie artistique, du génie inexpliqué et inexplicable qui doit nous foudroyer ou bien nous devons passer votre chemin. Je pense que souligner qu’il y a tout un jeu référentiel en cours, détricoter certains nœuds est une proposition de rentrer par une porte différente dans cette poésie, qui justement nous mènera ensuite à pouvoir nous perdre dans les textes à notre gré. Même si c’était un certain renoncement, ce n’est pas par hasard que je n’ai pas inséré Le bateau ivre : il y a des enjeux politiques dans ce texte qui viennent faire écho à mon propos, mais qui ne sont qu’un aspect de cette gigantesque tapisserie poétique, je ne voulais pas donner l’impression de l’aplatir.
Bref, la lecture, partielle, que je propose est, j’espère, une façon de passer outre le caractère intimidant d’une poésie si riche, mais ce n’est qu’un point de départ et certainement pas une destination bien arrêtée.
Venons-en donc plus en détails à vos analyses des poèmes de Rimbaud. D’abord, quel impact ont eu les événements historiques vécus par Rimbaud sur l’évolution de son style et de la forme de ses œuvres ? Il est parfois dit que ses poèmes ressemblent avant la Commune à des pastiches de Victor Hugo, et que Rimbaud invente ensuite de nouvelles formes poétiques en même temps qu’il cherche d’autres formes politiques…
Alix Stéphan : Il faudrait faire un travail extrêmement minutieux pour pouvoir voir si et comment les évènements politiques impactent la forme des textes de Rimbaud, et pondérer cela avec les rencontres artistiques qu’il fait. Je me contenterai de dire deux choses pour éviter toute approximation douteuse d’une analyse faite au débotté. Tout d’abord, Rimbaud, surtout dans les textes du début, joue avec les codes des formes poétiques (le sonnet, le blason, etc.) et avec des références à divers auteurs : Victor Hugo mais aussi Théodore de Banville, Théophile Gautier avec Les mains de Jeanne-Marie, on peut voir des liens avec Marceline Desbordes-Valmore, etc.
Rimbaud s’insère dans la scène littéraire de son temps mais, tout de suite, il fissure les cadres qu’il utilise : je l’explique un peu en commentant Les douaniers, où on voit qu’il joue avec les alexandrins et les contraintes du sonnet pour venir interroger les frontières géopolitiques. Le second élément que je peux noter est que ce jeu référentiel et formel prend un tournant radical avec Une saison en enfer et dans Les Illuminations. Rimbaud continue à tisser un ensemble de renvois historiques et littéraires, mais en même temps est de moins en moins explicite, joue sur la suggestion. Ceci dit, je laisse ouverte la question de savoir si cela est lié, ou à quel point, à sa recherche d’autres formes politiques.
Vous écrivez que la relation entre Rimbaud et Verlaine est « une histoire de violence » de la part de Verlaine à l’égard de son épouse puis de Rimbaud, âgé de seize ans au début de leur relation (Verlaine a dix ans de plus). Vous affirmez aussi que « malgré les provocations de Rimbaud, l’asymétrie de la relation n’est pas en sa faveur : il est un adolescent sans ressources et largement dépendant de Verlaine sur le plan social ».
Sans minimiser ni les violences ni l’asymétrie liée aux différences de capital économique ou social, je me suis demandé si la caractérisation de Rimbaud comme « adolescent » ne courait pas le risque de l’anachronisme. Certes, à l’époque de Rimbaud, du fait de la révolution industrielle, la durée de la période où l’on vit chez ses parents tout en travaillant par ailleurs commence à augmenter.
Cela dit, il reste encore à cette époque de nombreuses personnes quittant très jeune le domicile familial et qui endossent rapidement des responsabilités d’adulte, sans, je crois, de réelle période de transition entre l’enfance et la vie d’adulte. Je me demande donc si Rimbaud était un « adolescent » dans la période qui nous occupe. Et si tel est le cas, est-ce que cela nous aide à mieux comprendre son œuvre, intégralement écrite entre ses 15 et ses 20 ans ?
Alix Stéphan : Le terme lui-même d’adolescent n’est pas anachronique (on le retrouve dans l’Émile de Rousseau ou encore un article de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert lui est dédié). Les réalités qu’il recouvre ont bien sûr évolué et ont été étudiées par des historien·nes, mais le contexte de la fin XIXe ainsi que la situation sociale de Rimbaud (qui n’est pas de la haute bourgeoisie bien sûr, mais reste un lycéen, et non un enfant ouvrier ou employé agricole) nous permettent de parler de lui en tant qu’adolescent puis de jeune adulte.
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Ce que cela permet de comprendre est déjà son statut d’élève : il est exposé par ses cours à un ensemble de textes, de formats et d’informations (conditionnés par le système scolaire). Son travail s’inscrit en écho comme en décalage avec cet apprentissage formaté, mais certainement pas dans un vide.
Dire que Rimbaud est un adolescent au début de sa production littéraire n’est pas minimiser l’ampleur de ses textes, encore aujourd’hui nous pouvons régulièrement être témoin de l’inventivité de la jeunesse voire de son avant-gardisme politique (ça a été le cas lors des contestations de 2016 menées par des lycéen·nes, aujourd’hui on est aussi témoin de la vivacité des combats pour la Palestine auprès d’une nouvelle génération de lycéen·nes et de jeunes étudiant·es).
On nous rappelle aussi aujourd’hui, tout particulièrement des voix venues du monde du cinéma (Judith Godrèche, Adèle Haenel, etc.), que les aptitudes artistiques singulières de certain·es jeunes ne sont en rien synonymes d’un passage miraculeux et précoce à l’âge adulte et un effacement des différences et rapports de domination qui existent avec leurs aînés.
Parler d’adolescence (et je répète que le Rimbaud littéraire n’a pas été qu’un adolescent) c’est donc tenir ensemble ces divers éléments : cet apprentissage, cette capacité créatrice, ce jaillissement dans la perspective politique, mais aussi cette vulnérabilité qui n’est pas une naïveté mièvre.
Dans un chapitre intitulé « Rimbaud décolonial ? » vous revenez sur sa description ou sa critique du colonialisme. Pour ceux qui n’ont pas encore lu votre ouvrage, pouvez-vous nous dire si l’on peut considérer Rimbaud comme un poète décolonial ou anticolonialiste ?
Alix Stéphan : Rimbaud a un positionnement critique répété à l’égard de la colonisation, tout particulièrement de la mission civilisatrice. On le retrouve dans une composition latine, sur le thème (imposé) de Jugurtha, dans « Démocratie » dans les Illuminations, et à divers endroits entre les deux. Je ne vais jusqu’à le qualifier de décolonial car cela demanderait qu’il exprime clairement un propos politique en faveur de l’autodétermination des peuples. Ce qu’il vient faire, c’est questionner les hiérarchies et refuser la préséance que se donne la France, justifiant ainsi toutes ses violences.
Par contre, la réception de l’œuvre de Rimbaud est, quant à elle, clairement décoloniale. Je mentionne Jean Sénac dans le livre, Kateb Yacine est un autre nom à retenir. Il revendique de diverses manières (explicitement dans des entretiens, dans son style également) l’héritage rimbaldien et en démultiplie la force révolutionnaire face à la puissance coloniale qu’est la France. C’est aussi cela qui est fascinant avec Rimbaud : ce qu’il rend possible, de par son extraordinaire réception.
Comme vous le mentionnez, Rimbaud écrit que « la femme » devra sortir de « son infini servage ». La situation de relégation sociale des femmes est plusieurs fois évoquée dans son œuvre, comme les formes affadies prises par l’amour dans un contexte social de dépendance. Il est probable qu’on puisse y voir là une influence du fouriérisme et des premiers socialistes, dont les textes étaient lus et discutés dans les cercles de Communards en exil en Belgique et en Angleterre qu’il fréquentait. Vous refusez cependant le qualificatif de « féministe » à Rimbaud. Pourquoi ?
Alix Stéphan : On peut déjà donner une raison historique : le sens du terme de féminisme n’est pas encore fixé au moment où Rimbaud écrit, ce serait donc une qualification rétroactive voire anachronique. Mais surtout, en raison justement de l’équivocité que Rimbaud laisse volontairement planer dans sa poésie, il est difficile de déchiffrer jusqu’au bout sa position.
S’il est indéniable qu’il est conscient que les femmes sont dans une situation de domination, qu’il est attentif à leur engagement actif dans des temps politiques (« Les mains de Jeanne-Marie » en est l’exemple le plus explicite), on ne sait rien quant au positionnement effectif de Rimbaud. Le féminisme ne peut pas être qu’affaire de mots, c’est un engagement radical, et de cela je ne peux pas me prononcer concernant Rimbaud. C’est pour cela que je me retiens de le qualifier de « féministe » tout en reconnaissant ses positions progressistes.
Vous me direz si je vous ai mal comprise, mais je crois que vous considérez que Rimbaud souhaite être moderne, ou a minima qu’il est en quête d’une modernité. J’ai tendance à considérer à l’inverse qu’Une saison en enfer est une critique en règle de ladite modernité et de la déception qu’elle engendre. La science est devenue « la nouvelle noblesse », c’est-à-dire le nouveau pouvoir, le nouveau régime de vérité qui s’est substitué au système de valeurs chrétien, et pourtant elle est « trop lente », ce qui est l’une des causes du malheur du narrateur.
Le même narrateur ironise sur « le peuple, comme on dit, la raison ; la nation et la science », tout ce au nom de quoi s’exerce le pouvoir politique en pleine apogée du positivisme. Il me semble aussi que la formule « Il faut être absolument moderne » si souvent citée, est ironique, puisqu’on est toujours moderne par rapport au barbare, au classique, à l’arriéré, mais qu’on ne peut l’être « absolument »… J’aimerais entendre vos contre-arguments...
Alix Stéphan : Le concept de modernité n’est pas univoque, bien au contraire. Il est clair que Rimbaud ne prêche pas pour cette modernité du « progrès » qui n’est qu’un autre nom de l’exploitation, ou encore cette modernité portant comme valeur centrale la Raison. Rimbaud nous demande justement de repenser ce qu’est la modernité. Trois éléments je crois vont dans ce sens si on prête attention à l’œuvre de Rimbaud : son admiration explicite pour la modernité politique de la Commune ; son invention d’une modernité poétique de par la forme même de ses textes ; son admiration pour Baudelaire, auteur de la modernité.
Quand on en vient donc à cette formule qui se trouve dans la partie conclusive d’Une saison en enfer, il faut noter qu’elle est un paragraphe à elle seule : comme suspendue, elle nous demande de nous en saisir, que ce soit pour y voir de l’ironie ou la prendre au sérieux. Ce qui est certain est que la tâche que se donne Rimbaud en littérature est radicale : il y a une radicalité dans « Vénus anadyomène », mais aussi dans « Matinée d’ivresse », de façon très différente bien sûr. Je ne crois donc pas qu’il soit complètement surprenant de voir ce terme « absolument » apparaître, avec toute la démesure qu’il implique, mais Rimbaud (surtout dans Une saison en enfer et dans les Illuminations) n’est-il pas aussi poète de la démesure ?
Mais je dois dire que j’entends dans cet adverbe surtout l’expression de la nécessité pressante : nous nous sommes tant fourvoyés dans ce travesti de modernité, nous avons perdu tant de temps, qu’il est urgent non pas de nous inscrire dans cette modernité, mais de l’inventer.
Vous écrivez que Rimbaud ne se situe pas dans une forme de retrait, puisqu’il affirme dans sa Lettre du Voyant qu’« On se doit à la société ». Aussi, il se considère comme un travailleur, le narrateur d’Une saison en enfer affirmant que « La main à plume vaut la main à charrue ». Pourtant, il ne semble pas emboîter le pas du mouvement socialiste qui forgeait la figure de l’ouvrier viril et amoureux de son travail, en réaction aux discours de la bourgeoisie qui stigmatisait comme paresseux les travailleurs en révolte.
Pourtant, quand Rimbaud écrit « On se doit à la société », il cite les propos de son professeur, Georges Izambard, à qui cette lettre est adressée. Il lui reproche suite à cela de « rouler dans la bonne ornière » et écrit : « Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir ; […] Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève ». Dans Une saison en enfer, le narrateur déclare son « horreur de tous les métiers » puis affirme : « C’est trop simple, et il fait trop chaud ; on se passera de moi ». On y lit aussi : « La vie fleurit par le travail, vieille vérité : moi, ma vie n’est pas assez pesante, elle s’envole et flotte loin au-dessus de l’action, ce cher point du monde. » Ou encore : « L’action n’est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle. »
Il ne s’agit pas là d’une conception aristocratique de l’artiste au-dessus de la mêlée, certes, mais j’y lis tout de même une affirmation de l’individualité et un refus affirmé du travail, notamment par retournement du stigmate. Ai-je tort ?
Alix Stéphan : Au début de sa lettre il répète cette formule en se l’appropriant (« Je me dois à la Société, c’est juste ») après l’avoir prise à la légère, puis en effet quelques lignes plus loin arrive la question du travail. Elle est ambiguë car d’abord Rimbaud écrit « Je serai un travailleur » puis il évoque les travailleurs qui meurent à Paris (la Commune est en cours) et l’élan qui le pousse vers eux, et c’est alors qu’il conclut son paragraphe par cette phrase étonnante : « Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève. »
Ce qui retient mon attention ici est ce dernier mot « grève », hautement politique et redoublé par le contexte. On est ainsi mis sur la voie d’une compréhension, au moins en partie, politique de cette notion de travail pour Rimbaud, ce qui est aussi une façon de dénaturaliser ce travail. Mais il est vrai qu’en isolant des citations éparses on peut faire dire tout et son contraire à Rimbaud !
Sur la question de l’affirmation de l’individualité, il est certain qu’on ne doit pas voir dans Rimbaud un membre d’un parti ou mouvement politique : il est admiratif des révolutions qui voient le peuple entrer en fusion, mais il semble s’imaginer davantage dans une position d’avant-garde solitaire.
Si on revient à son « refus » du travail, cela reste délicat à décrypter : je n’y lis non pas un refus simple et total, mais un refus d’être aliéné par un travail abrutissant. De plus, Rimbaud questionne régulièrement sa propre capacité productive, comme tiraillé entre la tâche éreintante de poète qu’il s’est donné, et cette usure. Ceci me fait dire que, même si Rimbaud ne nous rend pas la tâche facile, en lisant attentivement ses textes, on voit apparaître différents aspects du travail.
Si on s’attache au fait que Rimbaud cherche sans cesse à inventer (des formes comme il le dit, mais aussi des images, des procédés, etc.), à proposer des dynamiques nouvelles il faudrait prendre le temps de s’intéresser aux dernières mentions du travail dans Une saison en enfer : il y a celle explicite « Quand irons-nous, par delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle » et celle à peine voilée « je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan ! ». Alors quel est ce travail nouveau ? La question reste en suspens.
En commentant « Mauvais sang », texte tiré d’Une saison en enfer, vous observez que « le rapport que Rimbaud entretient avec la création poétique tout autant qu’avec l’histoire est un rapport marginal, dans le sens où il investit les marges, les espaces délaissés. Il parle des forçats, se rapproche des personnes racisées et tente d’annoncer l’émancipation des femmes. » Il m’a semblé que vous ignoriez l’éléphant au milieu de la pièce, à savoir le fait qu’il s’agit moins chez Rimbaud d’une tentative de prendre en compte des personnes en tant qu’elles sont victimes de racisme, que d’une volonté d’endosser une figure considérée comme bestiale et menaçante.
Rimbaud n’écrit évidemment pas « personnes racisées » mais « nègres ». Cela semble une référence ironique aux discours des réactionnaires de l’époque. Alphone Daudet écrit par exemple que pendant la Commune « Paris était au pouvoir des nègres ». Et Dumas fils dans Le Figaro : « Nous ne dirons rien de leurs femelles, par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes ». En outre, lorsqu’il mentionne pour les premières fois le projet d’écriture d’Une saison en enfer dans une lettre, Rimbaud l’évoque comme un « livre païen » ou « livre nègre ».
Dans Une saison en enfer, se définir ainsi semble aussi, en affirmant une position d’extériorité, une tentative du narrateur d’échapper aux tribunaux de l’inquisition et aux pires châtiments réservés aux seuls chrétiens.
Alix Stéphan : Je ne suis pas sûre de saisir la question qui se pose ici, ou plutôt, il y a plein de potentielles questions dans ce que vous proposez. Je vais donc répondre à ce que vous m’accusez d’ignorer. Sur ce terme de « nègre » il apparait moins de dix fois dans Une saison en enfer et son occurrence principale est dans ce passage : « Oui, j’ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ; général, tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre : tu as bu d’une liqueur non taxée, de la fabrique de Satan. ».
Le narrateur semble apostropher son auditoire, lui renvoyer son regard méprisant. Une interprétation et paraphrase de ce passage pourrait être : Oui je suis un monstre, aveugle à vos grands principes de la Raison, mais moi je suis capable de quelque chose qui mérite salvation, alors que vous autres agents de l’économie, du système judiciaire, de l’armée, qu’est-ce que vous méritez ? ce sont vous les damnés. On voit bien que plein de propositions pourraient être faites, que l’ambiguïté entre une première détermination de « faux nègres » puis au contraire l’attribution de ce qualificatif ne s’élucide pas aisément, et justement ne peut peut-être pas s’élucider.
Mais en effet, le terme de nègre, ancré dans son imaginaire raciste et colonial, a à l’époque de Rimbaud un usage plus ample, et on voit que le jeune poète joue justement avec les lignes de ce terme. Plus généralement, il faudrait surtout venir interroger, et c’est un travail d’ampleur que j’ai dû laisser de côté dans mon petit livre, la figure du monstre et le processus de monstruosité dans les textes de Rimbaud.
Autre point. Dans mon explication en effet je glose en utilisant celui de « personnes racisées » que je n’attribue pas à Rimbaud, bien sûr mais qui permet de faire référence à d’autres passage du texte (et qui ne vient pas ce superposer à celui de nègre), je pense tout particulièrement à celui-ci : « Les blancs débarquent. Le canon ! Il faut se soumettre au baptême, s’habiller, travailler. », qui reste, je pense un exemple marquant et plutôt explicite de l’évocation de la colonisation par Rimbaud.
Ma réponse est très parcellaire, mais voici quelques éléments de réflexion.
J’aimerais vous poser une dernière question, qui dépasse l’œuvre de Rimbaud et sa réception. Puisque vous êtes membre de l’organisation trotskiste Révolution Permanente : quel regard portez-vous sur le rapport actuellement entretenu par la majorité des militants d’extrême gauche à la littérature ?
Des écrivains appartenant eux aussi à la gauche radicale semblent noter une certaine distance. Nathalie Quintane écrit que « l’extrême gauche ne lit pas de littérature » et François Bégaudeau pointe chez beaucoup de militants un rapport « politimane » ou « moralo-centrique » aux œuvres, c’est-à-dire leur perception sous le seul prisme de l’idéologie et de la morale. Partagez-vous ces constats ?
Alix Stéphan : Je ne suis pas sociologue donc mon impression sera plus intuitive que scientifique sur ce point et n’ayant pas lu les textes dont sont issues ces citations, je ne vais pas tant répondre à leurs auteurs que plus généralement. Je connais des camarades avides lecteurs de science-fiction, d’autres qui se tournent vers des écrits tenant plutôt aux mémoires, d’autres qui lisent des romans graphiques.
Il est aussi indéniable qu’on ne peut pas mettre dans le même panier des militants qui évoluent dans le milieu universitaire, d’autres qui travaillent en 3/8 ou encore dans le monde hospitalier : nous n’avons pas toutes et tous le même niveau de fatigue arrivé à la fin d’une journée de travail, ce qui conditionne beaucoup nos activités de loisir. Ceci dit, je pense que le développement de la conscience politique fait que l’on aborde la littérature également avec cette conscience active, et qu’on va plus vite saisir dans les œuvres ce qui touche aux rapports de dominations, entre autres.
De là à dire que cela mène à une approche morale, je crois que non, ou au moins qu’on ne peut pas en faire une généralité. Pointer du doigt un rapport de domination ce n’est pas être moral, c’est être politique, et on voit souvent cela être confondu : souligner que dans telle œuvre considérée comme un classique une scène de « séduction » est en réalité une scène de viol (on pense entre autres aux Liaisons dangereuses de Laclos) et interroger ce que cela veut dire de lire ce texte n’est pas une position morale, refuser de séparer l’œuvre de l’artiste, c’est-à-dire l’œuvre de ses conditions de production n’est pas une position morale, mais une position que je crois non seulement politique mais même matérialiste.
Mais la discussion doit s’intensifier et il y a toujours un travail à faire, bien entendu. La question qui mérite notre attention est sans doute surtout celle-ci : sous quelles conditions peut-on se saisir des objets littéraires qui sont dans nos bibliothèques et librairies ? Il y a un travail politique à faire pour réunir ces conditions et les rendre adaptables.
Merci beaucoup pour vos réponses. Souhaitez-vous ajouter une dernière chose ?
Alix Stéphan : Merci ! Je ne crois pas avoir des choses spécifiques à dire pour compléter le débat. Je ne peux que vous inviter à aller explorer la collection Découvrir des Éditions Sociales, qui regorge de très bons textes.
Crédits photo : Alix Stéphan
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 07/05/2026
168 pages
Les Editions sociales
12,00 €
1 Commentaire
Étienne Crosnier
10/06/2026 à 22:16
Rimbaud, ce filon inépuisable.