À Brest, des animations organisées dans les médiathèques pour le mois des fiertés ont déclenché une polémique entre Reconquête, qui dénonce un supposé « endoctrinement », et leurs défenseurs, qui y voient une démarche de médiation culturelle et de lutte contre les discriminations. Entre manifestation, contre-mobilisation, réaction de la Ville et prise de position syndicale, l’affaire relance le débat sur la place des questions LGBTQ+ dans les équipements culturels publics.
Le 09/06/2026 à 17:15 par Hocine Bouhadjera
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09/06/2026 à 17:15
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Le syndicat SUD Collectivités Territoriales 29 a dénoncé l’appel à mobilisation lancé à Brest par Reconquête et le réseau « Parents vigilants » contre plusieurs animations proposées par les médiathèques municipales. L’organisation syndicale y voit une attaque contre le service public culturel, mais aussi contre le travail des agents des bibliothèques.
Le différend porte sur des rendez-vous organisés dans le réseau des médiathèques brestoises. Les opposants dénoncent un supposé « endoctrinement » des enfants. SUD CT 29 rejette cette accusation, qu’il juge insultante pour les publics concernés et pour les professionnel·les chargés de concevoir ces animations.
Reconquête et les « Parents vigilants » demandaient l’annulation de plusieurs animations, dont un atelier philo sur la différence et des lectures de contes par des drag-queens, par la voix de sa représentante locale Emmanuelle Nouyou, déléguée départementale adjointe du parti.
Cinq ateliers étaient concernés dans le cadre du mois des fiertés : un atelier philosophique sur la différence destiné aux 8-12 ans, ainsi que quatre séances de lectures de comptines par des drag-queens pour les 4-7 ans, programmés les 6 et 13 juin.
Dans les colonnes du Télégramme, Emmanuelle Nouyou y affirme que « l’école et les lieux culturels doivent rester des espaces sanctuarisés ». SUD CT 29 conteste cette vision : pour le syndicat, les médiathèques n’ont pas vocation à être des lieux figés, mais des espaces de service public qui accompagnent les évolutions de la société et répondent aux attentes des publics.
Face à l’appel à manifester lancé mercredi 3 juin, une contre-mobilisation s’est organisée à Brest. À l’appel de plusieurs organisations de gauche, des manifestants se sont réunis place de la Liberté avec des slogans comme « Brest queer antifa » ou « Pas de fachos dans nos quartiers ». Plusieurs responsables politiques locaux ont dénoncé une offensive homophobe et une tentative de faire pression sur la programmation culturelle des médiathèques.
Radio France/ICI avance un rapport de force très déséquilibré : seulement neuf personnes auraient répondu à l’appel de Reconquête devant la mairie de Brest, avec des drapeaux tricolores, tandis que plus de 200 manifestants se rassemblaient en face avec des drapeaux arc-en-ciel. Les deux groupes étaient séparés par un cordon de policiers, afin d’éviter tout affrontement.
Aucun incident n’a été signalé, même si plusieurs slogans hostiles ont été scandés, dont « Barrez-vous », « Pas de quartier pour les fachos, pas de fachos dans nos quartiers » et « Tout le monde déteste Reconquête ! ».
Dans un communiqué du 2 juin, la Ville de Brest a pour sa part appelé « au calme ». Elle dit condamner « les courants homophobes comme les réactions qui visent à les mettre en avant », ainsi que « toute forme de promotion de la haine comme ceux qui font de sa dénonciation leur fonds de commerce ». La municipalité rappelle enfin que « chacun est libre de participer ou non à ces animations ». La mairie de Brest n’entend pas modifier la programmation des médiathèques.
C’est dans ce contexte que SUD Collectivités Territoriales 29 a pris position, dénonçant une « instrumentalisation des enfants » et une attaque contre le service public des médiathèques. Le syndicat estime que les animations contestées relèvent de la médiation culturelle et de l’ouverture d’espaces de parole, et non d’une quelconque entreprise d’endoctrinement.
L’un des points visés concerne un atelier philosophique destiné aux enfants. SUD CT 29 rappelle que le descriptif de l’animation est public et ne correspond pas à ce qu’en disent Reconquête et les « Parents vigilants ». L’atelier se présente comme « un espace de parole où tu peux t’exprimer librement et éveiller ton esprit critique », avec l’invitation à venir « se creuser les méninges tout en passant un moment joyeux ».
Le syndicat souligne qu’il n’y est pas question de « coming out », contrairement à ce qu’affirment les opposants. À ses yeux, l’animation vise d’abord à permettre à des enfants de s’exprimer sur des sujets qui les concernent, dans un cadre encadré par des professionnel·les.
Du côté des associations LGBTQ+, l’enjeu est présenté autrement. Camille, de l’association BLT — Brest la trans, non-binaire et en questionnement — pour qui ces lectures sont « adaptées aux enfants » et permettent de montrer qu’« il existe une diversité ». Elle y voit une manière « d’inculquer la tolérance ».
La critique de SUD CT 29 porte aussi sur l’usage du terme « woke », régulièrement mobilisé par Reconquête pour disqualifier des initiatives liées à l’égalité, aux discriminations ou aux questions LGBT+. Pour le syndicat, cette accusation transforme une démarche de médiation culturelle en procès idéologique.
Emmanuelle Nouyou, déléguée départementale adjointe de Reconquête, affirme de son côté que le parti ne manifeste pas contre la marche des fiertés, les personnes LGBT ou l’association Exergue, qui anime l’un des ateliers. Elle dit défendre « la neutralité du service public » et estime que ce type d’événements devrait se tenir « dans des lieux privés ». Le parti a également interpellé le préfet du Finistère afin de vérifier la légalité de ces ateliers.
À Brest, SUD CT 29 dénonce précisément cette instrumentalisation. Le syndicat estime que la protection des enfants passe aussi par l’existence d’espaces de parole, d’écoute et de médiation, y compris hors du cadre familial. Il rappelle que la famille peut elle-même être un lieu de violences, et que les services publics culturels peuvent offrir d’autres cadres d’expression. La Ville de Brest présente ces rendez-vous comme destinés à « favoriser la tolérance et la bienveillance ». Pour le syndicat, c’est précisément cette dimension qui déclenche l’hostilité de l’extrême droite.
Le syndicat établit aussi un lien direct avec le parcours judiciaire d’Éric Zemmour, fondateur de Reconquête. Il rappelle ses condamnations, notamment pour des propos relevant de l’incitation à la haine raciale, et interroge la cohérence d’un parti qui affirme vouloir protéger les enfants tout en portant un discours qu’il juge discriminatoire. Le syndicat invite finalement les Brestoises et Brestois à participer aux animations gratuites des médiathèques, pendant le mois des fiertés comme tout au long de l’année.
Le cas brestois n’est pas isolé. En France, des lectures de contes par des artistes drag avaient déjà suscité des campagnes hostiles : à Paris en 2019, la bibliothèque Louise-Michel avait été visée après une lecture organisée pendant la Queer Week. À Toulouse en 2023, une autre lecture, initialement destinée aux enfants, avait été réservée aux adultes après des pressions...
En 2024 à Montpellier, une animation pour enfants portée par des drag-queens avait été annulée par la librairie Sauramps après des menaces et insultes transphobes. À l’école, les débats autour du programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité ont également été marqués par une forte opposition conservatrice, notamment autour des questions de genre, de consentement et de diversité des familles.
À LIRE - Censure : l’Éducation nationale bloque un livre sur le désir féminin
Ces mobilisations s’inscrivent dans un mouvement plus large, particulièrement observable aux États-Unis, où des milliers de livres traitant de sexualité, de racisme ou de questions LGBTQ+ ont été contestés ou retirés d’écoles et de bibliothèques au nom de la protection des mineurs.
En droit français, les bibliothèques territoriales ont pourtant pour mission de garantir l’égal accès de tous à la culture, à l’information, à l’éducation, à la recherche, aux savoirs et aux loisirs. Leurs collections et leurs actions doivent respecter le pluralisme des idées, l’égalité d’accès et la neutralité du service public. Ce cadre explique pourquoi les médiathèques ne se limitent pas au prêt de documents. Elles organisent aussi des rencontres, ateliers, débats, expositions et actions de médiation, afin de favoriser l’accès aux savoirs, la participation des publics et l’exercice des droits culturels.
Le réseau « Parents vigilants » a été créé dans l’orbite de Reconquête, le parti fondé par Éric Zemmour, dans une logique proche de mouvements conservateurs apparus aux États-Unis, où des groupes de parents s’en prennent depuis plusieurs années aux programmes scolaires, aux bibliothèques et aux livres abordant le racisme, le genre, la sexualité ou les droits LGBTQIA+. Ce même Éric Zemmour, qui a affirmé ce lundi, lors d’une conférence à Washington avoir « des accointances idéologiques avec le mouvement MAGA », du président américain Donald Trump, rapporte l'AFP.
Le président de Reconquête a notamment été invité par la Heritage Foundation, influent cercle de réflexion conservateur américain considéré comme l’un des principaux artisans intellectuels de la victoire de Donald Trump lors de l’élection présidentielle de 2024.
Lancé à la rentrée 2022, « Parents Vigilants » cherche à peser dans les établissements scolaires en incitant ses soutiens à se présenter aux élections de représentants de parents d’élèves, mais aussi en organisant une veille numérique. Ses canaux, notamment sur Facebook et Telegram, relaient des extraits de manuels, des vidéos issues de chaînes conservatrices et des articles provenant de titres classés à l’extrême droite.
Les thèmes visés reviennent régulièrement : lutte contre les LGBTIphobies, droits des personnes migrantes, éducation à la vie sexuelle et affective, sorties scolaires, contenus de cours, ateliers ou conférences. En novembre 2023, plusieurs syndicats de l’Éducation nationale avaient alerté le ministre Gabriel Attal sur des « pratiques dangereuses », évoquant des campagnes de harcèlement en ligne, la publication du nom et de l’adresse d’enseignants visés, ou encore des rassemblements devant des écoles et établissements.
La mécanique est souvent la même : un livre, une activité scolaire ou une animation culturelle est isolé de son contexte, présenté comme une menace pour les enfants, puis dénoncé publiquement. Sur Telegram, le collectif avait par exemple ciblé Le jour où Papa s’est remarié, de Thierry Lenain et Thanh Portal, qui aborde l’homosexualité, ainsi que Bienvenus, de Barroux, consacré au droit d’asile, accompagné d’un message dénonçant une supposée « propagande immigrationiste ».
En Vendée, une professeure de français du collège Alexandre Soljenitsyne d’Aizenay a été visée en 2025 par une campagne numérique de Parents Vigilants, après avoir choisi Lettre à Adama, d’Assa Traoré et Elsa Vigoureux, comme lecture pour des élèves de 3e. Le groupe a publié une « alerte » accusant l’enseignante d’« imposer » l’étude du livre et annoncé saisir le rectorat pour en demander l’interdiction. Le message a entraîné de nombreux envois au collège et à la professeure, ainsi que des publications sur les réseaux sociaux.
Le rectorat de Nantes avait effectué un signalement sur PHAROS et saisi l’autorité judiciaire. Une protection juridique avait par ailleurs été octroyée à l’enseignante. Le rectorat avait précisé que les textes étudiés en 3e relèvent du choix pédagogique des professeurs et « ne reflètent nullement leur opinion ».
Le tribunal de Paris doit rendre, ce mardi 9 juin, sa décision dans le procès en diffamation visant Éric Zemmour, deux élus RN et le collectif « Parents Vigilants ». L’affaire porte sur des communiqués publiés en 2022 après une sortie scolaire organisée à Calais auprès d’une association de défense des migrants. Sophie Djigo, professeure de philosophie en prépa à Valenciennes, estime que ces mises en cause — l’accusant notamment « d’imposer son idéologie » — ont déclenché la campagne de cyberharcèlement qui lui a valu des menaces de mort et de viol.
« C’est violent d’être déshonorée publiquement », dénonce-t-elle. Les auteurs directs du cyberharcèlement ont déjà été condamnés au début de l’année. L’enseignante réclame désormais 10.000 € de dommages et intérêts et la suppression des publications litigieuses. De son côté, Séverine Duminy, coordinatrice de Parents Vigilants, maintient que Sophie Djigo serait une « militante politique » et invoque la neutralité scolaire.
Crédits photo : San José Public Library (CC BY-SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
3 Commentaires
Rose
10/06/2026 à 07:08
Tonnerre de Brest...
Aurelien Terrassier
10/06/2026 à 10:16
L'extrême droite n'a pas sa place dans les mediatheques comme dans les établissements scolaires. Cet acharnement menaçant idéologique et profondément réactionnaire avec là des relents homophobes et xénophobes contre des agents du service public et des enseignants devraient être mis un peu plus en lumière médiatiquement en ces temps où les thèses d'extrême droite s'infusent malheureusement très rapidement dans la société actuelle...
L'auteur masqué
12/06/2026 à 01:32
Les fascistes font du fascisme, ils combattent la culture, ils ne veulent surtout pas que les gens réfléchissent, s'instruisent, s'intéressent à autrui car c'est mauvais pour leur bizness mortifère.