Après avoir achevé en novembre 2024 la 9e édition de son Dictionnaire - près de quatre décennies de travail, environ 53.000 mots, et de nombreuses critiques sur ses lenteurs comme sur certaines définitions - la Compagnie a mis en ligne les premiers articles de la 10e édition.
Le 08/06/2026 à 16:36 par Hocine Bouhadjera
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08/06/2026 à 16:36
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Amin Maalouf, secrétaire perpétuel de l’Académie française, a rappelé lors de la présentation que ce travail constitue le cœur même de l’institution : « C’est notre raison d’être. Nous y travaillons depuis le XVIIe siècle. »
Le premier bloc publié en juin 2026 comprend 633 articles, correspondant à 690 nouvelles entrées si l’on compte les variantes et les sous-entrées, dont 378 mots véritablement nouveaux. L’Académie reprend ainsi une tradition ancienne : depuis la première édition de son Dictionnaire, en 1694, une nouvelle édition est lancée une fois la précédente achevée.
Mais cette fois, la méthode change. La 10e édition ne sera pas seulement le prochain tome d’un long chantier alphabétique. L’Académie promet une publication progressive, des mises en ligne régulières, des mots travaillés par séries thématiques, une attention plus large aux usages francophones et l’ajout systématique de la prononciation en alphabet phonétique international. Les nouveaux articles seront désormais présentés chaque année, le premier jeudi de juin.
La révolution est donc moins dans les mots eux-mêmes que dans la manière de les publier. Après une 9e édition devenue presque obsolète au moment même où elle s’achevait, l’institution tente de corriger son principal défaut : son retard structurel sur l’usage.
Amin Maalouf a toutefois exclu l’idée d’une édition numérique sans fin : l’Académie pourrait fixer une date butoir, autour de 2050, pour considérer la 10e édition comme achevée, avant d’ouvrir ensuite une 11e édition. La 9e édition, elle, est désormais figée, afin de préserver le travail mené pendant quarante ans.
Parmi les premiers mots signalés ou mis en avant figurent notamment dyscalculie, handisport, mazot, mais aussi, dans les relevés de la presse, expresso ou abdicataire.
D’autres entrées donnent la couleur de cette première livraison : abandonnique, acalculie, altermondialisme, altermondialiste, anthropocène, accessibilité, endométriose ou encore abuseur. La liste complète n’est pas livrée sous la forme d’un communiqué linéaire : elle se consulte dans le portail du Dictionnaire, grâce au filtre de recherche consacré à la « 10e édition (en cours) » et au statut des mots apparus.
Ces premiers mots donnent déjà le ton : dyscalculie du côté des troubles des apprentissages, handisport pour le vocabulaire sportif et social, mazot comme marque d’une attention aux usages régionaux, expresso comme choix de normalisation face à l’italien espresso. Le cas d’abuseur est parlant : absent de la 9e édition parce que jugé peu usité, le mot revient avec les débats contemporains sur les violences sexuelles.
L’Académie affiche ainsi une ambition plus large : tenir compte des usages contemporains du français, y compris hors de l’usage central ou parisien. Le mot abat est ainsi accompagné, rapporte l’AFP, de remarques sur les expressions pluie d’abat et abat d’eau, employées dans certaines régions de l’Ouest et au Québec pour désigner une forte averse. Reste à savoir si ces près de 350 mots nouveaux suffiront à convaincre ceux qui lui reprochent son retard chronique.
Dany Laferrière, académicien originaire d’Haïti, est cité pour son attention aux mots du Québec et des Caraïbes. Dans le même esprit, Amin Maalouf a dit espérer l’entrée future de girafer, employé en Afrique francophone au sens de « copier sur son voisin », rapporte Le Figaro.
La 9e édition avait été critiquée, dès sa publication, pour l’absence de mots pourtant courants comme coronavirus, daron ou féminicide, relevée notamment par des linguistes. Le lancement de la 10e édition intervient donc dans un contexte où chaque ajout, chaque oubli, chaque définition sera lu comme un indice de la capacité réelle de l’Académie à suivre la langue vivante.
La nouveauté la plus utile pour les lecteurs concerne la prononciation : chaque article de la 10e édition intègre désormais une transcription en alphabet phonétique international, complétée si nécessaire par des indications entre parenthèses. Le portail permet aussi d’écouter les mots, lus par des voix masculine ou féminine alternées aléatoirement, y compris pour des termes techniques comme bronchodilatateur.
L’Académie ajoute également davantage de commentaires pédagogiques : recommandations d’usage, points d’orthographe ou de grammaire, explication de certaines règles. Les notices étymologiques, apparues dans la 9e édition, sont maintenues. Chaque article comporte enfin une date de publication, qu’il s’agisse d’un mot nouveau ou d’une révision, manière d’assumer que les définitions elles-mêmes vieillissent.
L’autre changement majeur tient au rythme. Après une 9e édition commencée dans les années 1980 et achevée en 2024, l’Académie veut éviter que le dictionnaire ne vieillisse pendant sa fabrication. Les articles de la 10e édition seront donc publiés au fil de leur rédaction. Le travail alphabétique demeure, mais il sera complété par des séries transversales autour de domaines ou de thèmes : santé, numérique, écologie, sport, usages régionaux, savoirs scientifiques ou pratiques sociales.
Le portail numérique devient central. La mise à jour de juin 2026 ajoute un accès dédié à la 10e édition, les premiers mots nouveaux, les articles révisés, de nouvelles notices Dire, Ne pas dire et une mise à jour de FranceTerme. La recherche avancée permet de filtrer par domaine, édition ou catégorie grammaticale : Laurent Catach, chargé de mission pour l’édition numérique, a ainsi montré les termes médicaux récemment intégrés, comme endométriose, acalculie ou abandonnique.
Le site donne aussi accès aux neuf éditions précédentes, soit environ 250.000 articles consultables librement, permettant de suivre l’évolution des sens. Ambassadrice, rappelé par Amin Maalouf, désigne en 1694 une femme envoyée en ambassade, puis la femme d’un ambassadeur, avant de retrouver aujourd’hui le sens de représentante diplomatique.
Gratuit et accessible dans le monde entier, le portail a déjà attiré plusieurs millions d’utilisateurs, dont près de la moitié hors de France, notamment au Québec, en Belgique, en Suisse, en République démocratique du Congo et en Côte d’Ivoire.
La 9e édition, remise en grande pompe au président de la République en 2024, a immédiatement suscité des critiques. Plusieurs linguistes ont dénoncé des absences, des définitions jugées obsolètes ou idéologiquement chargées, ainsi que la prétention de l’ouvrage à servir de référence générale.
Médéric Gasquet-Cyrus, linguiste à l’université d’Aix-Marseille et membre du collectif Les Linguistes atterrées, a été l’un des critiques les plus sévères. Il reprochait à l’Académie de ne pas décrire la langue telle qu’elle est parlée et écrite aujourd’hui. Il pointait aussi l’incohérence de certains choix lexicaux : pourquoi wokiste mais pas Web ? pourquoi fellation mais pas cunnilingus ? pourquoi certains mots d’usage courant absents alors que d’autres, plus idéologiquement marqués, sont présents ?
La définition d’hétérosexuel avait également provoqué une polémique. L’Académie le définissait comme relatif à la « sexualité naturelle entre personnes de sexe différent », formulation dénoncée par des linguistes parce qu’elle suggère implicitement que les autres sexualités ne relèveraient pas de la nature. Même type de critique autour de la définition de femme, réduite en premier lieu à la capacité de concevoir et de mettre au monde des enfants.
Ces critiques ont également touché au statut même de l’Académie : peut-elle encore prétendre dire l’usage si elle ne travaille pas d’abord à partir de l’observation des usages ? Peut-elle être une référence commune si ses définitions portent les traces d’une vision sociale datée ? La 10e édition est donc aussi une réponse à cette mise en cause. L’Académie ne renonce pas à sa mission normative, mais elle tente de montrer qu’elle peut mieux dater ses choix, les publier plus vite, les contextualiser et les confronter à une francophonie plus large.
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Le Dictionnaire de l’Académie n’est pas le Petit Robert, ni le Larousse, ni Wiktionnaire. Il ne vise pas seulement à enregistrer l’usage. Il conserve une mission normative : dire l’usage, mais aussi le « bon usage ». C’est là toute son ambiguïté. Ce qui fait son identité est aussi ce qui alimente les critiques. L’Académie ne veut pas seulement constater que la langue bouge. Elle veut encore trier, recommander, hiérarchiser.
Crédits photo : L'Institut de France (Marie Thérèse Hébert et Jean Robert Thibault, CC BY-SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
4 Commentaires
Luna
08/06/2026 à 19:15
"Ces critiques ont également touché au statut même de l’Académie : peut-elle encore prétendre dire l’usage si elle ne travaille pas d’abord à partir de l’observation des usages "
Intéréssante critique surtout de la part d’un média.
Félix
09/06/2026 à 23:38
Le titre même de cet article prête à équivoque, car peut-on vraiment rattraper un retard dans le domaine lexicologique?
Le trésor lexicographique qu'est "Le Bon Usage" de Grevisse est forme à ce sujet.
En effet, dans sa préface à la huitième édition revue de cet ouvrage auguste, Fernand Desonay, professeur alors à l'Université de Liège, en Belgique (3e tirage, 1964) le dit bien, car bien qu'il il porte sur la Grammaire Française, il y a aussi des "Remarques syr la langue française d'aujourd'hui".
Ainsi, cela signifie disait-il, que le vocabulaire du français reflète surtout, est "le miroir de la langue gue don't nous sommes prêts d'user", que ce soit en 1955 ou 2026.
Finalement, il ajoute qu'l faut - comme Grevisse par ailleurs - "être aux écoutes des meilleurs écrivains contemporains, de ceux-là qui par leur contentment sur tel point de lexicologie ou sur telle difficulté de syntaxe, fixent provisoirement le français dans un miraculeux état qu'équilibre instable, menacé, mais qui doit être défendu".
N'est-ce pas le cas de nos jours aussi pour ce qui concerne cette dernière édition de l'Académie Française?
Luna
10/06/2026 à 11:13
Là tout de suite, j’ai surtout envie de citer Michel de Certeau : « Lire, c’est être ailleurs, là où ils ne sont pas ; c’est créer des coins d’ombre et de nuit dans une existence soumise à la transparence technocratique. » Pourtant, d’autres réduisent le langage à un code, un simple support d’informations, un instrument, un outil de « communication », oubliant que c’est souvent le poids des mots, ou leur absence, qui détermine notre existence ; et que si l’on est capable de nommer ce que l’on vit, on est un peu plus à même de le vivre et apte à le changer.
L’introduction tardive, mais pourtant évidente, d’un mot comme débrouillard, par exemple, éclaire ma pensée. Faut-il rappeler que ce mot n'est apparu que dans la huitième édition de l'Académie française en 1932, où beaucoup de termes familiers et populaires ont été officialisés, marquant un changement d'approche de la dite institution ? C'est bien, quand cela nous donne les moyens d'apprendre à faire et de se sortir la tête haute du brouillamini !
Mais où sont passés brouillamini, brouillasse, brouillonner, écriveuse (qui rime si bien avec rêveuse), et tous ces mots qui se sont amuis au profit d’un homologue étranger ou tronqué par un point ?
À ces problèmes, j’ai besoin ressourcer mon Français dans ce qui est solide, durable, j’ai beoin du Littré.
Félix
11/06/2026 à 17:59
La référence à Littré est très pertinente.
En effet, ce dernier décrivait "l'immobilisme", comme notamment une certaine "disposition à s'attacher aveuglément aux choses anciennes".
Mais, selon Richelieu, le fondateur de l'Académie Française - en 1635 - cette dernière était alors considérée surtout "comme un moyen d'intervention de l'État dans le domaine de la langue; personnifiant l'idée de la règle, elle la consacrait et devait par conséquent l'imposer tôt ou tard aux esprits
comme une loi d'état".
Commentaire de Ferdinand Brunot, in "Histoire de la langue française", tome III et cité par T. Hordé, page 9 du Dictionnaire Historique de la Langue Française d'Alain Rey, édition de 2010.
Finalement, cette 9e édition du Dictionnaire de l'Académie Française, commencée en 1985, "est beaucoup plus attentive à l'évolution du lexique, mais on peut estimer que le lecteur visé reste toujours "étranger à toute technicité, [...] réprouve la grossièreté et les mauvais moeurs, [...] ne lit ni Marot ni Mallarmé, ni la page économique du Monde - ici en italique - selon la description plaisante de Georges Matoré, qui concerne l'édition précédente (Histoire des dictionnaires français).