Lors de la London Tech Week, le Premier ministre du Royaume-Uni a sommé les entreprises technologiques de bloquer, sur les appareils utilisés par des mineurs, l’envoi et la réception d’images sexuellement explicites. Derrière l’urgence de protection, les livres déplacent le débat : consentement, honte, cyberviolence, économie de l’image, surveillance et responsabilité des adultes.
Keir Starmer n’aura pas interpellé les géants de la téléphonie mobile depuis 10 Downing Street : il s’est rendu lui-même à leur kermesse pour leur donner trois mois afin qu’ils apprennent la pudeur aux machines.
Dans son discours à London Tech Week, publié par ses services, le Premier ministre britannique demande aux entreprises technologiques présentes au Royaume-Uni d’introduire des contrôles empêchant les enfants d’envoyer et de recevoir des images sexuellement explicites. Selon Reuters, Apple, Google et les fabricants d’appareils figurent parmi les acteurs visés. Faute d’accord, Londres annonce une modification de la loi.
La cible ne relève pas du fantasme moral : chantage sexuel, prédation, circulation d’images intimes, pornographie accessible trop tôt, humiliation en ligne. Mais la réponse politique déplace aussitôt le problème. Pour empêcher une image, un appareil la repère. Pour distinguer l’enfant de l’adulte, un système vérifie l’âge.
Pour défendre l’intimité, la technique réclame donc un droit de regard sur elle. Le débat ne porte pas seulement sur ce que les plateformes bloquent. Il touche au corps des enfants, à la honte, au consentement et à la place que les adultes ont laissée aux écrans.
Connexion immédiate (trad. Simon Baril), de Mary H.K. Choi, ne traite pas de prédation, mais il offre un point d’entrée précieux : l’adolescence y passe par les messages, les retards de réponse, l’angoisse du texte envoyé, la proximité sans présence. Le roman rappelle que le téléphone ne se limite pas à un canal technique. Il devient un lieu relationnel, parfois plus habitable que la chambre, la famille ou l’école. C’est précisément pour cette raison qu’un contrôle imposé depuis l’appareil touche autre chose qu’une fonctionnalité : il s’inscrit au cœur des formes contemporaines de l’intimité adolescente.
Interface (trad. Guillaume Fournier), de M.T. Anderson, pousse cette logique dans la fiction spéculative. Le « feed » implanté dans les cerveaux y organise désirs, langage, consommation, relation au monde. Le livre date d’avant l’ère actuelle des smartphones, mais il saisit déjà l’essentiel : la technologie la plus efficace n’est pas celle qui surveille depuis l’extérieur, mais celle qui colonise les gestes, les goûts, les envies, les mots disponibles. À la lumière de Starmer, cette intuition frappe juste : l’appareil qui protège l’enfant reste aussi l’appareil qui organise sa dépendance au regard.
La question sexuelle impose une autre prudence. La Petite Fille sur la banquise, d’Adélaïde Bon, rappelle ce que les dispositifs ne savent pas absorber : la sidération, la mémoire trouée, la lente conquête des mots, la violence durable d’une agression subie dans l’enfance. Le récit ne parle pas d’images numériques. Il rappelle pourtant qu’une atteinte sexuelle ne s’épuise jamais dans son occurrence. Elle se prolonge dans le corps, dans la parole différée, dans l’enquête, dans la reconnaissance ou son absence.
À ce titre, l’expression « image explicite » reste insuffisante. Elle désigne un fichier, pas la personne que ce fichier expose. Elle décrit un contenu, pas l’emprise, la menace, la pression du groupe, le chantage ou la peur. Dans (cyber) harcèlement. Sortir de la violence, à l’école et sur les écrans, Bérengère Stassin donne les outils pour comprendre cette continuité entre cour de récréation, messageries, réseaux sociaux et téléphone. La violence numérique n’efface pas les violences anciennes : elle les prolonge, les rend transportables, consultables, partageables, parfois indestructibles.
Le risque inverse existe pourtant : réduire les adolescents à des victimes passives, incapables de comprendre leurs usages. C’est compliqué. Les vies numériques des adolescents (trad. Hervé Le Crosnier), de danah boyd, combat cette facilité. Son enquête décrit des jeunes qui cherchent des espaces à eux, bricolent leur visibilité, négocient la vie privée, subissent des regards adultes souvent inquiets, rarement informés.
À force de parler uniquement de danger, les politiques publiques produisent parfois des enfants abstraits : vulnérables, mais sans voix ; exposés, mais sans pratiques ; protégés, mais rarement écoutés.
Anne Cordier poursuit ce déplacement dans Grandir connectés. À partir d’enquêtes menées auprès d’élèves, elle montre des adolescents qui construisent des savoirs, des routines, des stratégies d’information. Le téléphone n’y apparaît ni comme salut ni comme poison pur. Il occupe une place dans les sociabilités, les apprentissages, les erreurs, les essais. Cette nuance manque souvent aux annonces politiques : verrouiller une fonction ne remplace pas l’éducation au regard, à la preuve, au consentement, au droit à l’image, à la confiance.
L’annonce britannique s’inscrit dans un cadre plus large. L’Online Safety Act impose déjà de nouvelles obligations aux plateformes, notamment pour empêcher les enfants d’accéder à des contenus nocifs ou inadaptés. La consultation gouvernementale Growing up in the online world confirme que Londres travaille sur les téléphones, les réseaux sociaux, la vérification d’âge et les fonctionnalités jugées dangereuses.
Mais la loi affronte une contradiction de fond : les environnements chargés de protéger les mineurs appartiennent aux mêmes logiques industrielles qui captent leur attention, leurs gestes, leurs relations. Dans L’Âge du capitalisme de surveillance (trad. Bee Formentelli et Anne-Sylvie Homassel), Shoshana Zuboff décrit cette extraction massive de l’expérience humaine, convertie en données et en prédictions. Appliquée à l’enfance, la formule devient vertigineuse : les entreprises qui organisent l’économie du regard reçoivent désormais la mission de poser une frontière autour du corps des mineurs.
Le Désastre de l’école numérique, de Philippe Bihouix et Karine Mauvilly, ajoute une objection utile, même lorsqu’on ne partage pas toutes ses conclusions : une société qui confie toujours davantage d’usages éducatifs, relationnels et sociaux aux écrans s’étonne ensuite que les écrans gouvernent une part de la vie des enfants. Starmer exige que la technologie s’adapte à la société. Encore faut-il reconnaître que la société s’est déjà largement adaptée à la technologie.
Les livres ne relativisent pas l’urgence, mais la rendent au contraire plus précise. Ils rappellent que l’enfance ne se protège pas seulement par un filtre, mais par des adultes présents, des institutions attentives – voire, des espaces non exposés, des mots disponibles et une éducation au regard. Le débat ne concerne donc pas seulement ce que les téléphones bloquent, mais plutôt ce que les adultes ont déjà laissé les écrans regarder à leur place.
Ndr : un extrait des différents ouvrages cités est proposé en fin d'article
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 07/06/2018
454 pages
Editions Gallimard
19,00 €
Paru le 13/01/2011
291 pages
Editions Gallimard
6,65 €
Paru le 06/03/2019
256 pages
LGF/Le Livre de Poche
8,40 €
Paru le 24/07/2019
176 pages
C&F Editions
19,00 €
Paru le 09/06/2016
432 pages
C&F Editions
27,00 €
Paru le 01/10/2015
304 pages
C&F Editions
25,00 €
Paru le 06/01/2022
864 pages
Zulma
13,50 €
Paru le 02/09/2021
187 pages
Points
7,40 €
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