Finale. Le mot magique de toute compétition sportive. Le sésame que tout athlète traque. Alexander Zverev a remporté Roland-Garros, dimanche 7 juin, après 4 h 16 de tension contre Flavio Cobolli (6-1, 4-6, 6-4, 6-7 [5], 6-1). Premier Grand Chelem pour l’Allemand, premier vertige majeur pour l’Italien : la rencontre aura tenu dans un paradoxe rare, celui d’un favori sacré après avoir longtemps semblé menacé par sa propre histoire.
Le dernier point dit presque tout, et presque rien. Flavio Cobolli envoie un smash dans le filet ; Alexander Zverev lève les bras, enfin. Roland-Garros tient son vainqueur, le premier Allemand de l’ère Open sacré à Paris, mais cette finale ne se laisse pas réduire à son dernier geste. Elle avait commencé comme une démonstration, 6-1 pour Zverev, service massif, frappe lourde, terrain confisqué.
Elle s’est ensuite déformée, set après set, jusqu’à ce quatrième acte électrique où Cobolli a raté l’immanquable avant de réussir l’essentiel. Puis le cinquième set a tranché : 6-1, la force revenue du côté allemand, l’énergie partie des jambes italiennes.
ActuaLitté a retenu trois livres, pour lire autrement cette partie sans la figer. Non pour décorer le score, mais pour comprendre ce qui s’est joué entre la mémoire, l’élan et la fièvre.
Pour Zverev, le livre allemand ne chante pas le triomphe pur. Son match appartient plutôt à La Montagne magique, de Thomas Mann (trad. Maurice Betz) : roman de la durée, de l’altitude, du corps sous surveillance, de la guérison qui tarde à se déclarer. Zverev arrivait sur le court Philippe-Chatrier avec son propre sanatorium intérieur : la blessure terrible de 2022 sur cette terre, la finale perdue en 2024, trois finales majeures manquées, une réputation de champion installé, longtemps privé du titre qui fonde une carrière.
Le premier set donne pourtant l’illusion d’une cure terminée. L’Allemand frappe vite, haut, long. Cobolli subit la diagonale, recule, regarde les jeux filer. Zverev impose une logique simple : première balle, profondeur, reprise immédiate du terrain. Ce 6-1 initial ressemble à un diagnostic favorable. Mais Roland-Garros connaît la cruauté des corps et des nerfs. Dès la deuxième manche, le grand favori se crispe. Deux doubles fautes dans un même jeu ouvrent la porte, l’Italien entre, le match change de température.
La vraie grandeur de Zverev surgit alors dans sa manière de ne pas s’effondrer. Le troisième set se joue sans éclat facile : des services tenus, des occasions manquées, puis ce break à 5-4, quand Cobolli mène 30-0 sur son engagement et laisse la manche se retourner. Mann éclaire cette victoire par sa lenteur même. Zverev ne guérit pas en ligne droite. Il avance, rechute, reprend, respire mal, repart.
Le quatrième set le renvoie encore au bord du malaise : break concédé d’entrée, débreak à 3-3, nouveau break italien à 4-3, kiné appelé à 6-5, tie-break perdu. Le titre s’approche, puis se retire. À ce point, le panache ne sert plus à rien. Zverev choisit l’entêtement.
Au cinquième set, il breake d’entrée, confirme malgré deux doubles fautes, signe un double break sur un enchaînement amortie-passing, puis laisse Cobolli s’épuiser contre la dernière pente. Son sacre n’a rien d’une fanfare. Il ressemble à une sortie d’hôpital : un homme debout, enfin, mais pas indemne.
Cobolli ne réclamait pas un livre de défaite. Une œuvre italienne rend mieux justice à son insolence, à sa jeunesse, à sa manière de chercher l’air ailleurs. Le Baron perché, d’Italo Calvino (trad. Martin Rueff), convient précisément parce qu’il commence par un refus : Côme monte dans les arbres et ne redescend plus. Il ne domine pas le monde ; il change seulement de hauteur pour l’habiter autrement.
Cobolli a joué ainsi après un premier set étouffant. Il ne possédait ni le poids de balle de Zverev ni son expérience de ces rendez-vous. Il a donc déplacé le match. Deuxième set : il s’encourage, avance, profite des doubles fautes adverses, puis confirme son break avec un smash rageur.
Troisième set : mené 15-40 à 2-2, il sauve deux balles de break, dont une par un service-volée courageux. À 4-4, il vient encore au filet dans un jeu serré. Face à Zverev, rester au fond revenait à accepter la gravité. Cobolli a choisi les branches.
Cette lecture rend sa finale plus belle, parce qu’elle ne nie pas ses limites. Le Baron perché ne raconte pas une fuite, mais une position. L’Italien, lui aussi, se fabrique une position presque impossible : service-volée sur terre battue, accélérations de coup droit, montées soudaines, refus de l’échange pesant. Dans le quatrième set, son audace dérègle Zverev : break d’entrée, service-volée gagnant pour confirmer, nouveau break à 4-3 après deux fautes allemandes à la volée. Le favori vacille, le jeune Italien prend de la hauteur.
Puis le réel mord. Cobolli sert pour le set à 5-4, perd son avance, rejoint le tie-break avec les mains pleines de tension. À 6-5, sur sa première balle de set, il rate une volée haute de coup droit presque offerte. Une seconde plus tard, le récit bascule autrement : sur sa deuxième balle, il frappe un coup droit long de ligne gagnant et arrache la manche.
Sa finale tient dans cette minute : faute énorme, courage immédiat, beauté nerveuse. Le cinquième set, lui, ne pardonne rien. Break d’entrée, double break, trois balles de débreak manquées à 0-4, smash dans le filet sur l’une d’elles, fatigue visible. Cobolli ne tombe pas par manque d’idées. Il tombe parce que son corps ne suit plus la hauteur qu’il avait inventée.
Pour la finale elle-même, Le Joueur d’échecs attire par évidence : duel mental, calcul, pression. Mais ce match ne relève pas seulement de l’esprit. Il prend le corps, la main, le souffle, les muscles, les décisions surgies avant la pensée. Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, de Stefan Zweig (trad. Alzir Hella), épouse mieux sa matière : une crise brève, une passion qui s’emballe, un instant assez dense pour modifier une existence.
Ici, 4 h 16 ont changé deux carrières. Zverev a quitté la catégorie des champions incomplets. Cobolli a découvert, dans la douleur, qu’une finale de Grand Chelem ne se traverse pas seulement avec de l’audace. La partie a progressé par accès de fièvre. Premier set : tout paraît écrit. Deuxième : tout s’ouvre. Troisième : Zverev referme la porte au dernier jeu. Quatrième : plus personne ne tient vraiment le scénario. Cinquième : le corps italien rend les armes, tandis que l’Allemand rassemble ce qui lui reste de calme.
Le quatrième set reste le cœur brûlant du match. Cobolli breake d’entrée, Zverev revient, Cobolli repart, Zverev égalise à 5-5 en lâchant trois coups gagnants, puis appelle le kiné au changement de côté suivant. Le tie-break concentre toute la finale : mini-breaks, double faute, passing, volée manquée, coup droit sauvé de nulle part. Ce n’est plus une suite de points, mais une crise en public. Chacun frappe contre l’autre, mais aussi contre sa propre panique.
Le cinquième set tranche avec une violence presque administrative : 6-1. Pourtant, cette sécheresse n’efface pas le désordre précédent. Elle le clôt. Zverev gagne parce qu’il tremble moins longtemps. Cobolli perd parce que son courage, immense, n’a pas trouvé assez de jambes pour durer.
Mann donne au vainqueur la profondeur d’une convalescence achevée dans la peur. Calvino donne au vaincu l’élan d’un joueur qui refuse la gravité. Zweig donne au match sa vérité : une finale peut durer quatre heures et seize minutes, puis tenir toute entière dans une main qui tremble.
Crédits photos : © Jean-Baptiste Autissier / FFT ; © Philippe Montigny / FFT
Par Clotilde Martin
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