Le Syndicat national de l’édition n’a rien contre les prélèvements. Il a simplement ses pudeurs. Quand l’argent remonte vers les auteurs et les éditeurs, le vocabulaire se fait noble : rémunération, compensation, gestion collective, partage de la valeur. Quand il risque de redescendre vers les librairies indépendantes, les éditeurs fragiles ou les auteurs, le ton change. Le même geste devient un « réflexe » qui ne serait « pas forcément sain ». Mais alors, à quel sain se vouer ?
Le 08/06/2026 à 12:28 par Nicolas Gary
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08/06/2026 à 12:28
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La phrase de Renaud Lefebvre, directeur général du SNE, mérite d’être prise au sérieux. Non parce qu’elle tranche le débat, mais parce qu’elle le déshabille. Face à la proposition du SLF d’une taxe sur les revenus des grands acteurs du livre, le SNE ne se préoccupe pas de l'assiette, des seuils, de la gouvernance ou de la sécurité juridique. Il déplace la discussion sur le terrain de l’hygiène morale. Taxer « les autres parce qu’on va mal » serait presque une maladie.
Le problème, c’est que le SNE connaît très bien les vertus du prélèvement organisé. Il les connaît même intimement. Droit de prêt en bibliothèque, reprographie, copie privée numérique : depuis des décennies, le Medef du livre défend des mécanismes par lesquels un usage du livre, réel ou supposé dommageable au marché premier, donne lieu à une rémunération des ayants droit. Nuance de taille : toutes ne relèvent pas de taxes au sens fiscal. Mais pour ceux qui paient, la différence s’entend moins dans la caisse que dans les colloques.
Le droit de prêt en bibliothèque offre un exemple parfait. La loi de 2003 repose sur une contribution de l’État par usager inscrit et sur un versement des fournisseurs équivalent à 6 % du prix public hors taxe des ouvrages achetés par les bibliothèques de prêt. Le syndicat avait beaucoup œuvré à l’adoption de cette loi et à l’agrément de La Sofia, société de perception et de répartition des droits composée à parité d’auteurs et d’éditeurs. Là, le prélèvement ne sent pas le soufre : il nourrit la création.
Même logique pour la reprographie. Depuis la loi de 1995, le droit de copie relève d’une gestion collective obligatoire : auteurs et éditeurs ne gèrent pas individuellement la reproduction par photocopie, confiée au CFC, qui collecte et répartit. Même logique encore pour la copie privée numérique, gérée pour l’écrit par La Sofia. Dans tous ces cas, l’argent circule sous surveillance juridique, avec une finalité assumée : compenser une perte de valeur, protéger les ayants droit, financer la création. Rien de malsain. Rien de suspect. Rien qui mérite un froncement de nez doctrinal.
Puis surgit le livre d’occasion, et le tableau vire au Portrait de Dorian Gray – franchement cruel. Le SNE présente ce marché comme un sujet prioritaire : 20 % des livres achetés en 2022 l’auraient été d’occasion, pour 351 millions d’euros de chiffre d’affaires. Sa réponse ? Une rémunération des auteurs et des éditeurs, fondée sur la gestion collective, construite sur les modèles du droit de prêt et de la copie privée numérique. Les acteurs de l’économie sociale et solidaire, les transactions de proximité ou les petits opérateurs pourraient être exemptés ; les grands vendeurs et plateformes seraient, eux, dans le viseur.
Résumons : lorsque les grandes plateformes de l’occasion captent une part de valeur sans rémunérer auteurs et éditeurs, le SNE réclame un mécanisme de contribution. Lorsque les libraires indépendants demandent que les grands acteurs du livre contribuent à soutenir les maillons fragiles de la chaîne, le SNE pointe les dangers moraux de la ponction. Dans un cas, la contribution civilise le marché. Dans l’autre, elle contaminerait l’écosystème. La contradiction n’est pas juridique : elle est politique. Et limpide.
Le Conseil d’État, saisi sur la rémunération du livre d’occasion, a d’ailleurs fourni une leçon de précision que le débat professionnel gagnerait à méditer. Sur le terrain constitutionnel, il n’écarte pas par principe un droit nouveau lié aux reventes successives de livres imprimés. Mais il estime que le droit de l’Union européenne, en raison de l’épuisement du droit de distribution après la première vente, fait obstacle à un dispositif national prolongeant l’exploitation commerciale du droit d’auteur sur ces reventes. Autrement dit, l’obstacle n’était pas l’indécence du prélèvement : il était européen.
À LIRE - Taxer le livre d'occasion : l'hypocrite stratégie de l'édition
Cette précision retourne la formule du SNE contre elle-même. Du point de vue d’un vendeur d’occasion, d’une plateforme ou d’un lecteur modeste, la contribution défendue par les éditeurs pourrait très bien se résumer ainsi : taxer d’autres acteurs parce que le marché du neuf se fragilise. Ou pour reprendre Edouard Baer, « je ne dirais pas qu'il y a de saine ni de malsaine taxation, c'est avant tout des rencontres... »
Il ne s’agit pas de sanctifier la proposition des libraires. Une taxe sur les grands acteurs du livre implique de vraies questions : qui paie ? sur quelle base ? à partir de quel seuil ? pour quels bénéficiaires ? avec quelle transparence ? et quel risque de répercussion sur les remises, les prix, les marges ou les auteurs eux-mêmes ? Un mauvais outil fiscal peut fabriquer une rente, nourrir une bureaucratie, ou manquer sa cible. La critique technique resterait légitime.
Mais la sortie du directeur général pose un verdict de salubrité, pas une réserve légitime. Et c’est là que l’affaire devient croustillante. Car ce verdict tombe au moment exact où le prélèvement cesse de remonter vers les éditeurs pour soutenir davantage les librairies. La taxe ne change pas de nature, mais de bénéficiaire. Aussitôt, la pharmacie syndicale sort le thermomètre.
D’autant plus que les éditeurs abondaient à la hauteur de 0,2 % au budget du CNL avant la réforme de 2018 : pour mémoire, la taxe reprographie se détériorait à vue d’œil et le président de l’établissement à l’époque avait préféré sanctuariser le budget avec une suppression de la collecte, au profit d’une enveloppe attribuée par le ministère. Les éditeurs avaient habilement profité de cette révision des recettes pour glisser leur petite demande de supprimer les 0,2 % qui leur étaient demandés. Tant qu’à faire.
Or, le SNE est dans son rôle de défendre les éditeurs, rien de malsain ici. Il le devient politiquement lorsqu’il s'oppose en détenteur d'une sagesse supérieure de l’écosystème. Qu’il dise franchement : nous représentons des maisons d’édition, dont les plus puissantes pèsent lourd dans l’économie du livre, et nous refusons qu’une contribution frappe nos mandants pour financer d’autres acteurs. Cette position serait rude, mais honnête. Elle ouvrirait un débat de force, pas une consultation médicale.
À la place, le syndicat préfère moraliser la redistribution, avec un effort de courte mémoire singulier. Le prêt ? Rémunération. La photocopie ? Compensation. La copie numérique ? Redevance. L’occasion ? Partage équitable. Les librairies ? Réflexe pas sain.
Il y a là moins une doctrine qu’une direction de circulation. Quand l’argent monte vers les éditeurs, il soigne la création. Quand il descend vers les libraires, il menace l’équilibre. Le SNE ne révèle donc pas une opposition de principe aux prélèvements obligatoires. Il révèle une morale de guichet : vertueuse à l’encaissement, pathologique au décaissement.
La taxe, au fond, n’est jamais seule en cause. Ce qui gêne, c’est sa trajectoire. Et dans cette affaire, la boussole du SNE paraît d’une précision admirable : le prélèvement reste sain tant qu’il tombe du bon côté de la caisse.
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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Librairies : quel avenir au-delà de l’urgence économique ? En trois volets, Évelyne Darmanin, formatrice aux métiers du livre, examine les conditions d’un renouveau. Le premier texte plaçait le conseil et la relation avec le lecteur au cœur de la valeur du métier. Le deuxième défendait la librairie comme espace de dialogue, de circulation des idées et de débat. Ce dernier volet interroge le projet d’entreprise capable d’articuler activité commerciale, transmission professionnelle, ambition culturelle et exigence démocratique.
24/06/2026, 16:15
Lors des festivités de la Saint-Jean, à Mont-Saint-Aignan, un grand livre en bois a été brûlé pour célébrer les 60 ans de l’Université de Rouen. ActuaLitté donne la parole à plusieurs universitaires, chercheurs et intellectuels, qui s’interrogent sur la portée symbolique d’un tel geste : peut-on célébrer le savoir en mettant en scène la destruction de l’un de ses symboles les plus forts ?
24/06/2026, 12:28
Avignon Festival & Compagnies, qui accompagne le festival Off Avignon, dénonce la déprogrammation à Castres de Passeport, pièce d’Alexis Michalik, par le maire RN Florian Azéma. L’association y voit une décision politique et idéologique, contraire à la liberté de création et de diffusion, et affirme son soutien à l’auteur comme à ses équipes.
23/06/2026, 17:42
Alors que l’IA et le RAG s’imposent comme des pistes pour renouveler la recherche documentaire en bibliothèque universitaire, leur déploiement se heurte à une réalité matérielle et juridique : accès aux textes, numérisation des fonds, droits d’usage et coûts de traitement. Derrière la promesse de catalogues plus intelligents, la question demeure celle de l’autonomie des bibliothèques face aux grandes plateformes. Par Cédric Limousin.
23/06/2026, 16:16
Depuis cinq ans, le Salon du livre Nomade se déplace de commune en commune en Gironde, avec une idée claire : aller à la rencontre des lecteurs là où ils vivent. Porté par le cercle des Écrivaines de la Table Ronde, il défend une littérature plurielle, des premières publications aux auteurs déjà installés, et fait de la rencontre un geste culturel à part entière.
21/06/2026, 10:55
Face à l’intelligence artificielle générative, Hervé Le Tellier et Abel Quentin ne parlent pas seulement de littérature. L’un, venu des mathématiques et de l’Oulipo, interroge la disparition possible du geste d’écrire, le choc professionnel, psychologique et démocratique que provoquent les machines. L’autre cherche des lieux où préserver l’intelligence humaine, la lenteur, la joie et la confiance.
20/06/2026, 11:22
Dans le paysage de l’édition indépendante française et à travers ces différentes collections, les Éditions au Pluriel construisent un catalogue singulier Romans, essais, imaginaire, beaux livres ou récits de voyage. C’est un ensemble cohérent, animé par une même exigence : défendre des textes incarnés, accessibles et profondément humains.
19/06/2026, 17:57
Dans Naissances au zoo, Ashraf Al Ashmawi fait du zoo une métaphore de la condition humaine. Ancien juge, il explore justice, pouvoir et fragilité des êtres, sans réduire ses personnages à des archétypes. Lauréat du Sheikh Zayed Book Award 2026 dans la catégorie « Littérature » pour Naissances au zoo, il répond aux questions d’ActuaLitté.
19/06/2026, 11:05
Alors que Grasset sombre dans l’idéologie, que le mouvement de protestation contre l’instrumentalisation de grandes maisons d’édition au service d’une radicalisation politique et sociale voit le jour, il est grand temps de rendre nos indépendances plus visibles. Je crois en cette urgence, en cette nécessité d’afficher notre fierté (une notion peu mobilisée dans le secteur éditorial) d’être indé. Par Étienne Galliand, éditeur.
19/06/2026, 10:44
L'Association des Bibliothécaires de France a ouvert, ce mercredi 17 juin, son 71e congrès à Rennes, au sein du Couvent des Jacobins. L'organisation a choisi un thème fédérateur, l'hospitalité, qui rappelle que les établissements de lecture publique incarnent le premier équipement culturel de proximité, par ailleurs libre d'accès. Un statut qui n'empêche ni les remises en cause ni les réflexions... Le bureau national de l'ABF a abordé, pour ActuaLitté, une variété de sujets à l'occasion d'un entretien.
18/06/2026, 13:11
Depuis le début de juin, les éditions Poids Plume ont confié leur diffusion et leur distribution à DG Diffusion. Fondée en 2022 à Morlanne, dans les Pyrénées-Atlantiques, par Gaëlle Perret, la maison indépendante entend renforcer sa présence en librairie. Stockage, suivi des ventes et logistique constituent les principaux leviers de ce passage à une diffusion nationale, sans dissocier développement commercial, illustration et transmission.
18/06/2026, 12:42
Dans Notes d’une enseignante sur le procès de l’assassinat de Samuel Paty publié aux éditions Maurice Nadeau, Eloïse Lièvre propose une approche incarnée et réflexive du procès des huit personnes accusées d’être impliquées dans l’assassinat de Samuel Paty qui s’est tenu à l’hiver 2024. Un livre qui mêle récit personnel, journal du procès, analyse intellectuelle et réflexion morale. Par Olivier Stroh.
17/06/2026, 18:24
Aux Rencontres nationales de la librairie 2026, l’intelligence artificielle s’était invitée dans un double débat : celui de la création, du droit d’auteur et des œuvres, et celui, plus concret, des usages professionnels en librairie. Entre vigilance éthique et outils d’aide au pilotage, l’enjeu consiste à distinguer la menace du remplacement de la promesse d’une assistance pensée au service du métier. Jean-Charles Caplier, directeur commercial chez Dilisco, dépassionne le débat.
17/06/2026, 13:10
L’intelligence artificielle est généralement présentée comme une révolution technologique. On la décrit comme un ensemble d’algorithmes, de modèles statistiques ou d’infrastructures informatiques. Pourtant, cette définition technique ne suffit pas à expliquer l’intensité des passions qu’elle suscite. Par Bertrand Jouvenot.
17/06/2026, 12:52
Dans son essai, Zuhair Tawfiq explore la manière dont les stéréotypes se construisent entre Orient et Occident. À travers cette réflexion, il questionne le rôle de l’écrivain dans la déconstruction des idées reçues et des représentations de l’Autre. Lauréat du Sheikh Zayed Book Award 2026 dans la catégorie « Critique littéraire et artistique » pour Perceiving the World: Mutual Stereotypes Between the Self and the Other, il répond aux questions d’ActuaLitté.
16/06/2026, 10:53
L’information climatique circule davantage, alerte plus souvent et documente mieux l’ampleur du dérèglement en cours. Pourtant, l’accumulation des faits déclenche parfois l’angoisse, la lassitude ou le repli, au lieu de nourrir l’action. Pour dépasser cette impasse, le monde du livre dispose d’un rôle singulier : faire entendre d’autres récits, d’autres voix, et transformer la prise de conscience en mouvement collectif. Fanny Audibert publie chez Oxus Sortir du déni climatique, entrer en action.
15/06/2026, 13:03
ANALYSE – La question de l’indépendance des commerces du livre se déplace. Au-delà du statut juridique ou du choix éditorial, elle engage désormais la viabilité économique, la fatigue des équipes, l’écologie du livre et les conditions concrètes d’un métier sous tension. Jean-Charles Caplier, directeur commercial chez Dilisco, aborde le sujet frontalement.
15/06/2026, 12:30
La grande fête annuelle de la librairie démarrera fin août comme chaque année, avec son lot de romans, les premiers, les francophones, les traductions. Si 277 romans de cette rentrée ont été utilisés pour amorcer la tendance 2026, aucun n'a été blessé (certains furent blessants...). Et s'impose d'emblée un constat : la littérature prend le présent à bras-le-corps, sans distance ni précaution.
15/06/2026, 11:28
Dans cette tribune, l’essayiste Nasser interroge, à partir de l’affaire Patrick Bruel et d’autres figures publiques mises en cause, la tension entre parole des victimes, présomption d’innocence, prescription judiciaire et responsabilités médiatiques. Un texte d’opinion, polémique et engagé, sur l’impunité supposée des puissants face aux violences sexuelles.
13/06/2026, 08:33
5 Commentaires
adnstep
08/06/2026 à 13:59
Charité bien ordonnée commence par soi-même.
Actualisant
08/06/2026 à 14:24
Le ridicule n'a jamais tué, tout au plus fait-il mal à l'égo, passagèrement.
Mais le flagrant délit (crime ou délit) constaté au moment où l'infraction – ici, à l'honnêteté intellectuelle – est commise devient plus délicat, puisqu'il a des conséquences et que l'on en répond devant la société.
Qu'on se rassure, les Gens du livre sont de bonne composition et trouveront des circonstances atténuantes à ce dérapage du DG.
Mais il est rassurant que certains aient de la mémoire.
Et l'opportunité de s'en servir.
Orgue de Barbarie
08/06/2026 à 14:42
Le SLF brandit l'épouvantail pour actionner un levier de négo avec le SNE.
ces types se connaissent par coeur : le SLF va reculer sur les groupes éditoriaux, et obtenir le soutien du Médef du livre, pour instaurer la taxe, quand ce dernier aura les assurances que ses gros bonnets en profiteront.
Et tout le monde sera heureux.
Olivier
08/06/2026 à 20:34
Vous auriez dû écrire "le blanc seing" et non pas "le blanc sain". Pas fort pour un site qui traite de l'actualité littéraire...
Nicolas Gary - ActuaLitté
09/06/2026 à 10:57
Bonjour
Changer “blanc-seing” en “blanc-sain” permet un jeu de mots avec l'adjectif employé par le DG du SNE, « pas forcément sain ».
J'imagine que ce n'était pas évident à comprendre.