Au festival Passeurs de Livres, il y a les grands rendez-vous annoncés, les conférences, les auteurs attendus, les maisons mises à l’honneur. Et puis il y a les allées. Les tables serrées sous le chapiteau, les livres empilés, les affiches accrochées aux grilles, les auteurs qui se lèvent pour présenter un roman, un témoignage, une vie. C’est là aussi que se raconte une partie de cette édition 2026, consacrée aux « Difficiles libertés ».
Le 07/06/2026 à 09:30 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
07/06/2026 à 09:30
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À Alès, dans les stands du salon, on croise des écrivains installés, des auteurs autoédités, des éditeurs locaux, des libraires, des récits de fiction, des mémoires de cirque, des histoires d’exil, de maltraitance, de reconstruction ou de renaissance. Des livres parfois nés très loin du monde littéraire, mais qui arrivent ici avec la même volonté : rencontrer un lecteur.
Sur le stand du Lys Bleu, Fabien Soucaille présente ses livres avec un enthousiasme réjouissant. « Je suis écrivain depuis six ans sur Alès », nous explique-t-il. L’écriture est venue presque par accident. À l’époque, il rédige de petits textes dans son agence immobilière. Son père tombe dessus, l’encourage à aller plus loin. « Je l'ai écouté et, de fil en aiguille, j’ai écrit une quarantaine de romans. »
Six sont aujourd’hui publiés au Lys Bleu. L'auteur revendique une écriture libre, large, volontiers romanesque. « Ça permet d’élargir le champ des possibles. » Il parle de romans, parfois de nouvelles ou de romans courts, avec l’envie de ne pas enfermer le lecteur dans un seul registre.
Son attachement à Alès affleure vite. « Je suis d’ici, mon grand-père était boulanger sur l’avenue Carnot. » De cette histoire familiale naissent aussi des fictions. Sous le joug des traditions s’inspire de la reproduction sociale dans les familles bourgeoises des années 1930, quand l’enfant devait souvent reprendre le métier du père. « Mon autre grand-père était notaire, il a obligé mon père à faire le même métier. Ça m’a donné l’idée de ce roman. »
À côté, Musiciens en exil raconte le parcours d’un musicien polonais, migrant en France, qui finit par réussir. « Je me suis inspiré d’artistes professionnels que j’ai eu la chance de promouvoir pour montrer les coulisses du show-business, quand on est à un haut niveau. » La révolte des Moujiks, elle, transporte le lecteur dans la Russie stalinienne, autour d’un paysan déporté au goulag qui tente d’organiser une révolte.
Mais le livre qui parle le plus directement aux Alésiens, selon lui, reste Les écueils de la destinée. « C’est l’histoire, sous les mines comme à Alès, d’un jeune fils de mineur qui, à 14 ans, perd ses parents. Il se retrouve seul et doit conquérir son chemin et sa liberté. » Le roman traverse la Seconde Guerre mondiale, les mines, puis les décennies suivantes.

Un peu plus loin, Dominique Senati présente De la chambre noire aux lumières de la piste. Derrière lui, l’affiche du livre montre une silhouette de piste, chapeau haut-de-forme, lumière de spectacle.
Le livre est né d’un conseil. « On m’a souvent dit : arrête de raconter des anecdotes, écris-les. » Il l'assure : il n'avait pas la prétention d’écrire, mais ses textes publiés sur Facebook plaisent, les retours l’encouragent. Il s’y met. « Ça a duré six mois. » Une autrice l’aide ensuite pour la ponctuation et la mise en page, avant l’impression. Les premiers retours le surprennent, notamment dans le milieu du cirque : « Des artistes me l’ont commandé depuis les États-Unis, la Belgique, l’Espagne, l’Italie. »
Dominique Senati a commencé comme photographe. Puis un jour, à l’entrée de la piste, un homme remarque son aisance avec les spectateurs : « Mais tu as du bagou. » Il prend alors le micro, présente le spectacle au Cirque d’hiver, puis commence une carrière avec le Cirque Amar et Achille Zavatta. « Quand on va à un cirque Zavatta aujourd’hui, ça me fait doucement rigoler, parce que moi, j’ai travaillé avec le vrai Achille. Il avait une personnalité particulière... »
Il raconte aussi Alexis Gruss, les Folies Bergère, le Casino de Paris, les coulisses, les accidents, les trapézistes qu’il a vus tomber, ceux qu’il a tenté de rattraper, les situations cocasses. Une scène suffit à donner le ton. Il doit aller chercher une meneuse de revue des Folies Bergère devant le Lido. Elle arrive en manteau de renard blanc, dans une allure de star. Les passants s’attendent à la voir monter dans une Bentley ou une Rolls. « Elle est montée dans ma R8 toute pourrie, avec une caisse à outils à l’intérieur qui faisait du bruit. » La voiture démarre dans un nuage de fumée. « Les gens sont restés là, et on s’est mis à marrer. »
C'était un « gadjo », un « paysan » de Vierzon, quelqu’un qui n’est pas né dans le milieu. Mais il y a trouvé une famille de piste. « Je me suis très bien entendu avec ces gens-là. Il y a un respect de l’ancien. » À Vierzon, Dominique Senati fréquente aujourd'hui assidûment le National Palace, décrit comme le « quatrième cirque de France », où il continue de retrouver artistes et passionnés du monde circassien.

Le stand de Michel Maubaret, sur la même table que Fabien Soucaille, tranche par son panneau, ses affiches, ses messages contre la maltraitance, les violences faites aux femmes et aux enfants. Originaire d’Alès, il présente Secret de famille, son premier livre, publié après une écriture rapide, presque urgente.
« C’est un témoignage sur la maltraitance et la violence des femmes et des enfants, allant jusqu’au viol », explique-t-il. Le sujet reste brûlant. Michel Maubaret évoque notamment l’affaire Lyanna, dans le Gers, qui l’a particulièrement marqué parce qu’il dit connaître la famille par son ancrage alésien. Mais c’est aussi l’affaire Bétharram qui l’a poussé à écrire. « J’ai pris la décision d’écrire ce livre au mois de mars et, fin mai, il était fini. » Le livre est sorti en janvier dernier. Passeurs de Livres est son premier festival.
Michel Maubaret est aussi auteur-parolier. Il dit avoir écrit près de 190 textes en quelques années et préparer un album consacré, lui aussi, à la maltraitance et aux violences faites aux femmes et aux enfants.
Il avance également une affirmation plus délicate : il assure être à l’origine du texte de J’ai demandé à la lune, d’Indochine, tout en expliquant avoir refusé ses droits à l’époque pour des raisons personnelles. Cette revendication, qu’il faut rapporter comme telle, ne correspond pas aux crédits publics connus de la chanson, généralement attribuée à Mickaël Furnon.

Sur une autre table, Isabeau présente ses romans fantastiques, entourée de petits mots, de marque-pages et de livres autoédités. « Isabeau, c’est mon nom d’artiste », précise-t-elle. Elle écrit depuis l’enfance, mais se considère vraiment comme autrice depuis 2021.
Son domaine, c’est le fantastique. Son livre de chevet : Le Seigneur des Anneaux. Comme Tolkien, elle aussi, aime fabriquer des univers, poser des passages entre le visible et l’invisible. Elle évoque un conte situé en 2030, un roman autour de l’Atlantide, et un troisième texte en cours de correction. « J’aime créer des mondes, des situations où le monde de l’invisible est aussi présent que le monde visible. Je trouve que ça permet de passer des messages sur notre société actuelle. »
Installée à Saint-Paul-la-Coste, au-dessus de Cendras, elle vient « en voisine ». C’est sa première participation à Passeurs de Livres. Elle a déjà connu d’autres salons, notamment lorsqu’elle vivait du côté du Pic Saint-Loup, mais jamais dans ce format, « dans un cœur de ville ouvert ». Ce qu’elle retient d’abord, c’est la diversité.
Elle pensait que l’autoédition pouvait être un frein. Réponse des organisateurs : « Pas du tout, venez, inscrivez-vous. » Pour elle, le festival vaut aussi par cette ouverture : permettre à des auteurs hors des circuits établis de rencontrer directement les lecteurs.

Dan Sprinceana tient entre ses mains deux romans. Son histoire personnelle, elle, commence ailleurs, à Bucarest, sous le régime communiste roumain. Il raconte une époque où l’on empêchait les gens de sortir. « Aujourd’hui, on empêche les gens de rentrer », glisse-t-il, non sans esprit.
Il tente de passer à l’Ouest. Deux fois arrêté, il connaît la prison politique, les coups, les interrogatoires, les séances de « rééducation politique ». « On me demandait : tu veux encore faire ? Et moi : non, jamais. Dès que je sortais de là-bas, je retournais directement à la frontière. »
La troisième tentative est la bonne. Il traverse le Danube à la nage, vers la Yougoslavie. Mais il est repéré. « On a déchargé trente ou quarante chargeurs vers nous. » Les fugitifs se cachent derrière les rochers. Les bateaux ne peuvent pas approcher à cause des cailloux. Ils tirent, sans savoir exactement où viser. Lui et les autres attendent, puis parviennent à gagner Belgrade. « Pendant cinq jours, on n’avait mangé que de l’herbe. »
Après l’Autriche, l’Allemagne, les États-Unis, il choisit finalement la France. Sa femme est née à Paris. Il lui lance avec humour : « Je suis plus français que toi, parce que moi, j’ai choisi. Toi, tu es née là. »
Son premier roman se situe lui aussi à une frontière, mais d’un autre genre : « la frontière entre la science et l’humain ». Deux jeunes gens qui ne se connaissent pas se retrouvent dans le coma après un accident. Les médecins constatent que leurs constantes se synchronisent, chaque nuit. « Deux personnes différentes, dans deux chambres différentes, et deux écrans coordonnés. » À leur réveil, ils tombent amoureux, comme si la rencontre avait précédé la conscience. Mais la société leur interdit de s’aimer. Là encore, chez Dan Sprinceana, la frontière n’est jamais seulement géographique.

Eric Barberi, de son côté, souhaite surtout nous parler d’un projet en cours, celui qui compte vraiment pour lui aujourd’hui. L’écriture, dit-il, est arrivée tôt dans sa vie, presque par surprise. Lui se pensait plutôt « matheux ». Lors d’un voyage scolaire, sa professeure de maths lui demande de rédiger un petit carnet de bord. Des années plus tard, il apprend que sa fille l’a gardé comme livre de chevet pendant son enfance.
L’écriture revient plus tard comme un exutoire, au moment de son divorce et de l’éloignement physique de sa fille. « Une période de souffrance. », résume-t-il. Il publie alors des textes, notamment autour de l’amour, parfois illustrés par ses propres dessins. Il se décrit comme « multicartes », autodidacte, passé par la peinture, la sculpture, le travail du cuivre. Mais son vrai sujet du moment est ailleurs.
« Je suis un ancien alcoolique », dit-il. Il tient à le préciser, parce que les livres qu’il présente ont été écrits pendant cette période. Aujourd’hui, il travaille à un projet sur l’addiction et la sortie de l’alcool. « J’ai tenté de m’en sortir seul. Et dans ce combat-là, on est toujours seul face à soi-même. » Il évoque les périodes d’abstinence, les rechutes, le quotidien où tout devient prétexte à boire, les passages en psychiatrie, puis la clairvoyance retrouvée.
« Là, j’arrive à trois ans sans une goutte d’alcool », nous explique-t-il. Il parle aussi de foi retrouvée, de renaissance, d’ambitions revenues. Cheminot depuis 24 ans à la SNCF, basé entre Nîmes et Montpellier, il veut encore évoluer dans son entreprise. « Je suis fier de mon métier. »
Son projet littéraire, il veut le mener jusqu’au bout. « Je le fais pour transmettre. Si ça peut permettre à quelqu’un de se reconnaître et de trouver la volonté… Je donne au moins mes clés, mon cheminement. » Il précise que ce ne sera pas une biographie, mais un livre sur l’addiction, le combat et la victoire possible. Passeurs de Livres est son troisième salon à Alès. « Je n’ai jamais vendu autant de livres », confie-t-il. Mais ce qu’il cherche surtout, c’est un éditeur « sensible et honnête » pour ce texte à venir.

Au milieu de ces trajectoires individuelles, la librairie chrétienne Calvin joue un rôle de relais. Située à Alès, avec une autre implantation à Rennes, elle représente au festival plusieurs maisons d’édition, notamment Alcide, mise à l’honneur pour ses 20 ans, et Ampelos. Cette dernière, fondée en 2006, publie des ouvrages marqués par l’histoire protestante, la mémoire, les biographies et les récits de résistance.
Timothée Loiret, nouveau gérant depuis septembre dernier, rappelle que la librairie travaille avec Passeurs de Livres depuis plusieurs années.
Le lien avec le festival est aussi personnel : Franck Belloir, directeur de Passeurs de Livres, a été pendant plusieurs années le gérant de l'enseigne. Depuis le 1er janvier 2026, la librairie a changé de statut juridique pour devenir une association indépendante. Ce choix doit permettre de mieux encadrer le bénévolat, de participer plus facilement aux salons, de sortir davantage « hors les murs ».
Le contexte, lui, reste difficile. « C’est pour ça qu’il faut se réinventer », reconnaît-il. Les librairies doivent développer plus d’énergie, aller à la rencontre des lecteurs, compter sur les bénévoles et les amis du livre. « C’est comme ça qu’il peut y avoir encore un avenir. »

Dans les allées de Passeurs de Livres, le salon prend alors son sens le plus simple : des auteurs, des livres, des lecteurs, et des histoires qui ne se seraient peut-être jamais croisées ailleurs. Les sujets diffèrent, mais tous disent une même chose : écrire reste une manière de reprendre la parole.
Crédits photo : ActuaLitté (CC BY-SA 2.0)
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Par Hocine Bouhadjera
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Booooo
09/06/2026 à 07:26
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