Aux Rendez-vous de la BD d’Amiens, Les Monstres d’Emil Ferris fait dialoguer Moi, ce que j’aime, c’est les monstres avec la collection du Frac Picardie. Le parcours explore le journal intime, le polar, le gothique, Chicago, la Shoah ou encore la puissance féministe d’une œuvre où les monstres deviennent une façon de lire le monde.
Sur les murs, les lignes noires courent comme des chemins de traverse. Elles entourent les images, relient les cadres, prolongent les cases, comme si le dessin refusait de rester à sa place. Dans l’exposition Les Monstres d’Emil Ferris, le visiteur entre par ce réseau de griffures, de pages de cahier, de fausses couvertures de magazines pulp et de portraits hantés. Rien n’y sépare tout à fait le carnet intime de l’enquête policière, le cauchemar gothique du récit familial, ni l’histoire de l’art des monstres qui l’habitent.
Présentée dans le cadre des Rendez-vous de la BD d’Amiens, l’exposition prend pour point d’appui Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, roman graphique d’Emil Ferris publié en français par Monsieur Toussaint Louverture.
L’ouvrage suit Karen Reyes, dix ans, dans le Chicago de la fin des années 60. Fascinée par les fantômes, les vampires et les morts-vivants, l’enfant s’imagine en loup-garou. Lorsque sa voisine Anka Silverberg meurt, Karen refuse de croire à un suicide et mène l’enquête.

L’un des enjeux du parcours est de ne pas réduire l’univers de Ferris à son intrigue. L’exposition rapproche ses motifs de la collection du Frac Picardie, à Amiens, dont un panneau rappelle qu’il conserve un ensemble public consacré au dessin contemporain. Les étudiants en master 1 « Les métiers de la Bande dessinée » ont chacun choisi une œuvre de cette collection pour la mettre en relation avec les thèmes ou les techniques de dessin de Ferris.
La scénographie assume ce principe de circulation. Le texte d’introduction explique que les œuvres du Frac Picardie sont disposées à partir de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres : certaines entrent en résonance avec la narration, d’autres avec les outils, les formes et les découpages de Ferris. Dans cet espace presque en demi-cercle, la visite suit une progression circulaire. Les reproductions changent d’échelle, les œuvres s’agrandissent au centre, et l’objectif affiché consiste à construire « un sens de lecture à la fois attractif et compréhensible », tout en laissant le visiteur « progressivement emporter par les œuvres ».
Chez Emil Ferris, le monstre n’est pas seulement une figure d’horreur. Il devient un refuge, une identité possible, parfois plus vivable que les rôles imposés. Les panneaux de l’exposition insistent sur cette dimension : Karen se représente comme une louve-garou, non pour fuir le monde, mais pour l’affronter avec d’autres armes. L’univers gothique y est partout : sous-sols hantés, forêts sombres, statues au regard vide, chemins inquiétants, vampires, loups-garous, créatures bleues et œil vert envoûtant.
Cet imaginaire dialogue avec les films de monstres des studios Universal, mais aussi avec les couvertures de magazines pulp. Un ensemble intitulé « Pulp fiction, un imaginaire populaire et grinçant » montre comment Ferris joue des couleurs criardes, des titres impossibles et de la mise en page spectaculaire. Les fausses couvertures inventées par l’artiste convoquent une culture populaire nourrie d’Edgar Allan Poe, de films d’horreur, de monstres de papier et de peurs intimes.

Le frère de Karen, Deeze, est présenté comme un relais essentiel de cet imaginaire. C’est lui qui dessine pour la presse un monde de fantômes, de momies sanglantes, de poupées meurtrières, de mannequins cannibales. À travers lui, le pulp devient une langue familiale, mais aussi une manière d’approcher ce qui déborde : les cauchemars, les désirs, les violences et les secrets.
L’exposition accorde aussi une place importante à Chicago. La ville n’est pas un décor neutre. Elle structure le regard de Karen, entre le quartier défavorisé d’Uptown, les immeubles anciens, les façades modernes et le musée de Chicagoo, où les personnages se rendent régulièrement. Dans les dessins, la ville apparaît tour à tour fascinante et repoussante, ouverte et menaçante.

Les panneaux rappellent que l’histoire se déroule à la fin des années 1960, dans une Amérique traversée par des mouvements politiques, sociaux et culturels. Le parcours évoque la jeunesse américaine, la contre-culture, les Black Panthers, les discours du personnage de « The Brain », mais aussi la pauvreté, la violence et les secrets familiaux.
Le polar devient alors un fil conducteur : Karen observe, soupçonne, cherche des indices, écoute les cassettes d’Anka et avance dans une enquête où chaque révélation en entraîne une autre. Cette enquête ouvre sur la Shoah, à travers le passé d’Anka Silverberg. Le parcours rappelle son enfance à Berlin, sa déportation, puis la façon dont Karen découvre progressivement cette histoire par fragments.
Dans l’exposition, la Shoah n’est pas isolée du reste de l’œuvre : elle traverse le récit comme une mémoire enfouie, présente dans les images, les cassettes, les silences et les formes monstrueuses que prend parfois l’histoire.
L’autre force de l’exposition tient à la matérialité du dessin. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres (trad. Jean-Charles Khalifa) donne l’impression d’un cahier tenu par Karen : lignes d’écolier, annotations, textes manuscrits, portraits, copies de tableaux, images transformées. Les panneaux insistent sur ce faux journal intime, entièrement réalisé au stylo-bille, où se mêlent souvenirs, rêves, peurs et observations.
Cette forme permet à Ferris d’absorber de nombreux genres. L’exposition en fait la démonstration par sections : roman familial, galerie de personnages, histoires d’amour, manifeste féministe, ode à l’art. Karen y côtoie sa mère malade, son frère Deeze, son père absent, ses voisines et voisins, Shelley, Missy, Sandy, les « dames de la rue », des policiers, des voyous, des activistes, des hippies, mais aussi des animaux comme Anon, le chat d’Anka, ou Ray, le lapin du « Cerveau ».
La place de l’art occupe un axe à part entière. Les tableaux que Karen regarde au musée ne sont pas des références figées : ils deviennent des interlocuteurs, presque des proches. Les panneaux citent des œuvres et des artistes de périodes diverses, de Cranach à Hopper, de Courbet à Monet, Goya ou Picasso. Pour Karen, l’art n’est pas un savoir extérieur. C’est une compagnie, un abri, parfois une manière d’obtenir des indices.
L’exposition revient aussi sur le parcours d’Emil Ferris. Née à Chicago en 1962, l’autrice grandit dans une famille d’artistes et développe très tôt son goût pour les monstres, les films d’horreur et le dessin. Le texte biographique rappelle qu’une scoliose l’immobilise enfant, puis qu’en 2001 le virus du Nil occidental la laisse partiellement paralysée, notamment de la main droite. Elle réapprend alors à dessiner, parfois en attachant son stylo à sa main, et reprend des études à la School of the Art Institute of Chicago.

De cette histoire naît un roman graphique qui transforme la contrainte en puissance visuelle. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres mêle autobiographie, enquête, chronique sociale et histoire, et a reçu notamment le Fauve d’Or au Festival d’Angoulême 2019.
Autour des œuvres, le parcours s’est aussi prolongé par des interventions théâtrales. Des notes de visiteurs évoquent une troupe « intrigante mais cool », des dessins « magnifiques » et la surprise provoquée par l’ambiance. Lambert Riquier, avec des élèves du CRR et de la S2TMD du Lycée de la Hotoie, a travaillé à partir de scènes de la bande dessinée, entre parade chorégraphiée, présence passive, griffonnages et transformations en monstres.

Au bout du parcours, les monstres ne disparaissent pas. Ils changent de statut. Ils ne sont plus seulement les créatures des couvertures pulp, des films d’horreur ou des sous-sols inquiétants. Ils sont dans la mémoire, dans la famille, dans la ville, dans les images aimées, dans les peurs apprivoisées. Et peut-être, comme le suggère l’un des grands textes de l’exposition, parmi nous.
Crédits photos : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
DOSSIER - Amiens célèbre 30 ans de bande dessinée avec Emil Ferris, Lucky Luke et Mickey
Par Inès Lefoulon
Contact : il@actualitte.com
Paru le 23/08/2018
416 pages
Monsieur Toussaint Louverture
34,90 €
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