Aux Rendez-vous de la BD d’Amiens 2026, Guy Delisle, Fabien Toulmé et Maëlle Reat ont échangé autour d’un thème apparemment simple : raconter le quotidien. De la classe ULIS aux cafés de Murmure de Café, en passant par le deuil attaché à une façade dans L’Occupation des sols, les trois auteurs montrent combien l’ordinaire, en bande dessinée, peut devenir un terrain d’émotion, d’observation et de mise à distance.
Le quotidien, en bande dessinée, n’est jamais seulement ce qui revient chaque jour. Il peut tenir dans une classe, dans un café, sur une façade d’immeuble. Il peut être léger, drôle, presque anodin. Il peut aussi porter un deuil, une colère, une difficulté à trouver sa place. Réunis autour du thème « Léger ou engagé : raconter le quotidien », Guy Delisle, Fabien Toulmé et Maëlle Reat ont déplacé l’idée d’ordinaire vers une question plus vaste : comment faire récit avec ce que l’on regarde de près ?
Pour Fabien Toulmé, ULIS naît d’abord d’une émotion intime. L’album, paru chez Delcourt, plonge dans le quotidien d’une unité localisée pour l’inclusion scolaire, à travers le regard d’Ivan Fayez, AESH chargé d’accompagner Mathis, jeune autiste nouveau dans son collège. L’auteur dit être parti de son expérience de père : « J’ai une fille qui a une trisomie 21 et qui a donc été scolarisée un temps dans ces unités localisées d’inclusion scolaire. »
Au fil des réunions avec les accompagnants, il ressent un découragement persistant. « Même si la loi rendait obligatoire la scolarisation des enfants porteurs de handicap, il y avait quand même une sensation un peu d’amateurisme », explique-t-il. La colère affleure, mais c’est une autre sensation qui demeure : « Ce qui a persisté, c’était le découragement. Et je me suis dit que j’avais envie de raconter quelque chose autour de ces questions-là. »
Fabien Toulmé insiste pourtant : ULIS n’est pas un documentaire. La fiction repose sur une observation précise. Avant l’album, le projet avait même pris la forme d’un long métrage envisagé, pour lequel il a passé « 15 jours en ULIS ». Cette immersion lui a permis de construire des personnages crédibles, en piochant « dans les personnalités à la fois des adultes et des jeunes ».
Le choix d’Ivan comme point d’entrée répond à une autre intuition. Les AESH, observe-t-il, sont essentiels à l’inclusion, mais se retrouvent souvent « pas préparés, pas formés, très mal payés ». Ivan arrive presque à reculons dans cet univers. Ancien ingénieur informatique marqué par un burn-out, il peine à exprimer ses émotions. C’est justement ce qui intéresse l’auteur : le mettre face à Mathis, pour qui « la question de l’émotion est compliquée à verbaliser, à identifier ».
Le quotidien de la classe devient alors un lieu d’apprentissage réciproque. Fabien Toulmé résume cette relation par une idée simple : « Les deux qui ont un peu les mêmes manques et peut-être les mêmes forces vont chacun se faire évoluer l’un l’autre. » L’album se déroule sur une année scolaire, mais prend le temps de s’attarder sur les débuts : la première journée d’Ivan occupe une place importante, parce que « c’est là où il y a beaucoup d'enjeux qui se mettent en place ».
Chez Guy Delisle, le quotidien passe par un lieu. Dans L’Occupation des sols, paru chez Gallimard, il adapte une nouvelle de Jean Echenoz, autour d’un père et d’un fils qui n’ont plus qu’une trace de la mère disparue : son image sur un bâtiment, pour une publicité. « Le sujet principal du livre, pratiquement, c’est ce bâtiment qui se transforme », explique l’auteur. Ce lieu devient « un deuil impossible » et une lutte pour conserver une image quand presque tout a disparu.
L’enjeu, pour Delisle, n’était pas d’illustrer un texte littéraire de manière classique. Il voulait « prendre une toute petite nouvelle et la transformer en bande dessinée ». Le texte est conservé, mais redistribué dans les pages, parfois découpé très finement. « J’accompagne le texte vraiment, mot par mot, pratiquement. » La première phrase, dit-il, se déploie même sur cinq pages.
Ce travail de découpe a été soumis à Jean Echenoz, dont l’appui a compté. Delisle raconte lui avoir écrit qu’il « sauciss[ait] » beaucoup sa phrase. La réponse l’a rassuré : ce découpage « scande le texte d’une autre façon » et met en lumière des mots ou fragments qui seraient passés plus discrètement dans la prose.
La couleur participe aussi de ce dialogue avec l’œuvre littéraire. Delisle voyait d’abord une ligne claire, presque sans couleur, avant de chercher une ombre pour les bâtiments. Le bleu s’est imposé par écho aux Éditions de Minuit : « J’ai pris la couleur du bleu de minuit que j’ai descendu un peu. Et je me suis dit, voilà, ça marche. »
Dans cet album où la ville avance sans se soucier du deuil, l’espace et le temps se confondent. L’auteur ajoute même des pages muettes, pour montrer les personnages « être au quotidien et avancer dans la ville ».
Maëlle Reat part d’un autre espace : le café. Dans Murmure de Café, paru dans la collection Virage Graphique d’Actes Sud, elle rassemble des scènes glanées dans ces lieux où elle avait pris l’habitude de travailler. « Habitant à Paris dans un tout petit appartement, c’est un peu compliqué. Donc c’était un peu mon bureau. » Peu à peu, ce qui se passait autour d’elle est devenu plus attirant que son propre travail.

La méthode tient du carnet et de la mémoire immédiate. Elle note d’abord attitudes et échanges, puis rentre rapidement pour reprendre les scènes sur tablette, avec le souci de garder leur naturel. « J’aime vraiment refaire et refaire et refaire les attitudes dans les carnets d’abord pour ensuite remettre en scène à la maison. »
Murmure de Café est aussi né en parallèle de Blanche, album plus éprouvant, consacré au parcours de sa mère devenue séropositive à 19 ans. Le carnet de croquis, la tranche de vie, constituent pour elle « un retour aux sources ». Avant même de nommer cela bande dessinée, elle dessinait déjà des journaux intimes : « Je racontais en fait mon quotidien au travers de la BD. Mais je n’avais pas nommé ça comme de la BD. »
Dans les cafés, l’autrice observe les conversations, les silences, les téléphones. Elle voulait retrouver quelque chose des « brèves de comptoir » contemporaines, mais constate que le monde est devenu « un peu moins bavard qu’avant ». L’écran, loin d’empêcher le récit, révèle aussi des rapports aux autres : « Sur un écran ça dit aussi beaucoup du rapport à l’autre même s’il n’est pas présent en direct. » Elle y voit « cette difficulté de faire groupe, de faire lien. »
Son regard se veut tendre. Maëlle Reat dit avoir eu peur de tomber dans « la méchanceté gratuite ». À l’inverse, elle souhaite que les lecteurs se sentent entourés par les figures croisées dans l’album : « On se rend compte qu’on est un peu tous sur un bateau et qu’on fait un peu ce qu’on peut. »
Tous trois reviennent à la même tension : le réel paraît disponible, mais il demande du recul. Maëlle Reat le formule nettement : « On a l’impression que c’est facile de faire la BD du réel, se dire : en fait, tu n’as pas d’inspiration, tu as fait une BD sur ton quotidien. Mais en fait, c’est très dur de l’utiliser comme matière. »
Le passage par un personnage dessiné crée cette distance. Pour elle, l’autrice représentée dans la page n’est pas un double exact, plutôt « un outil assez pratique, un peu comme un avatar ». Même lorsqu’elle dessine sa mère, elle estime que « ça devient surtout des personnages » : la bande dessinée transforme l’expérience en histoire partageable.
Fabien Toulmé distingue, lui, l’autobiographie, le reportage et le témoignage. Dans l’autobiographie, son personnage cherche à rester proche de lui, tout en accentuant certains traits. Dans le reportage, sa présence sert à faire entrer le lecteur avec lui dans les lieux qu’il découvre. Pour les témoignages, il préfère s’effacer davantage : « Il n’y a pas vraiment de raison que moi, j’intervienne dans l’histoire des gens. »
Guy Delisle assume également cette sélection. Quand il se dessine, il n’utilise que « quelques facettes » de sa personnalité utiles au récit : le côté dépassé, naïf, disponible à l’observation. Le quotidien, ajoute-t-il, ne suffit pas en soi. « Raconter le quotidien, encore faut-il qu’il se passe quelque chose. Et ça, il faut aller le chercher. »
C’est précisément là que la bande dessinée trouve sa force : dans ce mélange entre proximité, construction et regard. Quand le quotidien est bien saisi, estime-t-il, « ça apporte une force qu’une grande saga n’aura pas et on s’attache plus facilement. »
Crédits photos : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
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Par Inès Lefoulon
Contact : il@actualitte.com
Paru le 08/10/2025
144 pages
Actes Sud Editions
20,00 €
Paru le 03/09/2025
305 pages
Delcourt
28,95 €
Paru le 18/03/2026
80 pages
Editions Gallimard
15,90 €
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