À l’occasion des Rendez-vous de la BD d’Amiens, Lili Sohn et Jean-Christophe Chauzy ont confronté leurs approches de l’écologie en bande dessinée. L’une raconte la mobilisation bien réelle d’un village alsacien contre un projet autoroutier, l’autre imagine les conséquences d’une catastrophe qui fait basculer une communauté dans la survie. Deux démarches différentes, mais une même interrogation : comment raconter le vivant, la fragilité des équilibres et la place du collectif face aux crises contemporaines ?
Pour Jean-Christophe Chauzy comme pour Lili Sohn, l’écologie n’est pas d’abord un sujet théorique. Elle naît d’une expérience personnelle, d’une inquiétude intime ou d’une confrontation directe avec une réalité vécue.
Chez le premier, l’origine du Reste du monde remonte à plusieurs sources. Il évoque d’abord le choc provoqué par la lecture de La Route de Cormac McCarthy, puis son propre rapport à la nature. Adolescent, il a grandi dans une forêt près de Toulouse, où il a découvert la faune, la flore et les cycles naturels. Lorsqu’il revient aujourd’hui dans cette maison familiale, le constat est douloureux.
« Cette forêt de chênes, ces arbres meurent, assez rapidement », observe-t-il. Plus encore, il raconte la disparition progressive des oiseaux qui peuplaient autrefois son quotidien. « Quand on voit une mésange dans la journée, on est content, alors qu'on sortait de la maison, c'était un ballet sans cesse, d'une vingtaine d'espèces qu'on voyait évoluer », explique-t-il, décrivant un monde qui lui paraît profondément transformé.
À cette inquiétude écologique s’ajoute une réflexion sur notre rapport contemporain aux catastrophes. Depuis Tchernobyl, explique-t-il, les drames se vivent en direct, à travers les écrans. Une situation qui produit un sentiment contradictoire : l’horreur et la fascination.
« Dans la catastrophe, il y a aussi une photogénie absolument terrassante », affirme-t-il, en évoquant cette notion de sublime qui traverse son travail.
La seconde part d’un terrain tout autre. Son album Mon village révolté plonge dans l’histoire de Kolbsheim, le village alsacien où elle a grandi. Pendant des décennies, la menace d’un projet autoroutier plane sur la commune. Longtemps lointaine, elle finit par devenir réalité.

Partie vivre ailleurs, l’autrice suit d’abord la mobilisation à distance. Puis elle revient recueillir les témoignages de celles et ceux qui ont traversé cette lutte.
Ce qui l’intéresse n’est pas seulement le conflit lui-même, mais la transformation qu’il provoque. « J’ai été vraiment surprise par la naissance du militantisme chez des gens qui n’étaient pas du tout écolo, pas du tout activistes », raconte-t-elle.
Le maire informe les habitants, une pasteure contribue à organiser la mobilisation, des riverains découvrent soudain les mécanismes de pouvoir, les inégalités ou encore les violences policières. Beaucoup n’avaient jamais manifesté auparavant.
« Des gens qui n’avaient jamais été face à l’injustice ont découvert les inégalités, les discriminations à travers ça et sont devenus militants », explique-t-elle. L’album repose sur ces récits recueillis auprès des habitants. Certains lui confient leur sidération face aux affrontements, aux opérations de maintien de l’ordre et aux blessures laissées par des années de mobilisation.
Face à ces deux ouvrages, une question s’impose : pourquoi choisir la fiction ou le témoignage ? Pour Jean-Christophe Chauzy, les deux approches sont nécessaires. La fiction lui permet de déplacer les enjeux, de pousser les situations jusqu’à leurs conséquences extrêmes et d’interroger les lecteurs.
« La fiction, pour moi, c’est quand même l’occasion (...) de poser des questions aux lecteurs », explique-t-il. Dans Le Reste du monde, la catastrophe n’est jamais totalement définie. L’essentiel réside dans ce qui suit : l’effondrement des infrastructures, l’absence de secours, la nécessité de survivre et de reconstruire une communauté.
Le paysage devient alors un personnage à part entière. Chauzy raconte avoir réinventé sa manière de dessiner pour lui donner une place centrale. Loin du simple décor, la nature agit sur le récit, bouleverse les personnages et impose son rythme.
Lili Sohn, au contraire, ressentait le besoin de rester au plus près du réel. « J’avais besoin d’être dans la réalité, de sortir de l’anesthésie », explique-t-elle. Aller sur place, rencontrer les habitants et recueillir leurs paroles constituait une manière de rendre tangible ce qui peut sembler lointain lorsqu’on le découvre uniquement à travers les médias.
Au fil de la discussion, un thème revient sans cesse : celui du collectif. Chez Jean-Christophe Chauzy, cette question est traversée par le doute. Dans sa série, la solidarité existe d’abord naturellement après la catastrophe. Les voisins s’entraident, les survivants s’organisent. Mais l’auteur s’interroge sur les limites de cette solidarité lorsque les ressources viennent à manquer.
« On partage tant qu’on a des choses à partager », résume-t-il. Cette inquiétude nourrit une œuvre où la reconstruction demeure fragile, menacée par la violence, les exclusions et les rapports de force.
Lili Sohn adopte une perspective plus confiante. Son livre montre comment une lutte locale a rapproché des personnes qui, auparavant, ne se fréquentaient pas. Habitants âgés, militants écologistes, élus ou zadistes apprennent à se connaître et à agir ensemble.
Même si l’autoroute a finalement été construite, l’autrice retient autre chose : « Ces gens ont fait reculer de dix ans la construction de cette autoroute. Ils se sont parlé et il en sort quelque chose quand même de très très positif. »
Les deux auteurs se distinguent également dans leur rapport au militantisme. Lili Sohn revendique pleinement cette dimension. Son objectif est de donner envie d’agir, de rejoindre des collectifs et de s’intéresser à ce qui se joue autour de soi.
« J’avais envie de donner à toutes et à tous l’envie de se lancer dans le collectif, de préserver le vivant », explique-t-elle. Jean-Christophe Chauzy se montre plus réservé. Il reconnaît que son travail est traversé par une réflexion sociale et politique permanente, mais refuse de se définir comme militant.
« Je m’aperçois que depuis le début, je pose tout le temps la même question, qui est celle des violences qu’on inflige, de celles qu’on subit », explique-t-il. Pour lui, le rôle de la bande dessinée consiste davantage à interroger qu’à convaincre.
Malgré leurs différences, les deux auteurs se retrouvent finalement sur un point essentiel. Face aux crises écologiques, sociales ou sanitaires, le collectif demeure une ressource indispensable.
« Notre corps et le corps de la planète, c’est la même chose », résume-t-il. Une formule à laquelle Lili Sohn acquiesce immédiatement, avant de rappeler ce qui traverse tout son livre : « On va militer, je pense, pour le vivre en collectif. »
Crédits photos : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
DOSSIER - Amiens célèbre 30 ans de bande dessinée avec Emil Ferris, Lucky Luke et Mickey
Par Inès Lefoulon
Contact : il@actualitte.com
Paru le 21/05/2026
290 pages
Delcourt
25,95 €
Paru le 08/04/2026
160 pages
Casterman
24,00 €
Commenter cet article