Deux anciens détenus témoignent qu’une autre vie reste possible, même après les foyers, les braquages, les centrales, les années de prison et les retours presque impossibles. Au festival Passeurs de Livres, à Alès, Richard Sebag et Patrick Aurignac présentent chacun un récit autobiographique : Quelques lumières sur le chemin pour le premier, Mes chemins de travers pour le second, tous deux publiés par la maison nîmoise Nombre7. Ils parlent sans fard de leurs parcours, de leurs erreurs, de la violence, mais aussi des mains tendues qui ont permis la sortie.
Le 06/06/2026 à 13:00 par Hocine Bouhadjera
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06/06/2026 à 13:00
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« On a passé des années en prison, dans des centrales très dures. À l’époque, les conditions n’avaient rien à voir avec celles d’aujourd’hui : c’était beaucoup plus brutal, et on a écrit notre autobiographie pour pouvoir témoigner et faire passer un message d’espoir », résume auprès d'ActuaLitté Richard Sebag.
À ses côtés, Patrick Aurignac - à ne pas confondre avec l’acteur et réalisateur homonyme, même si tous deux ont en commun d’avoir fait de parcours de vie cabossés une matière de récit - acquiesce.
Les deux hommes parlent de « chemins tordus », de vies qui auraient pu finir beaucoup plus mal, et de réinsertion comme d’un combat quotidien.
Aujourd’hui, leurs vies ont pris une autre direction. Patrick Aurignac est devenu éducateur sportif. Richard Sebag, lui, a travaillé comme aide-soignant. « On a consacré le reste de notre vie à apporter du bien autour de nous », résume ce dernier.
Ni Richard Sebag ni Patrick Aurignac n’étaient déjà venus à Passeurs de Livres. Pour eux, le salon vaut aussi pour ce qu’il permet hors des ventes : la discussion, le hasard. « Ça permet de rencontrer des gens de tous les horizons sociaux, de faire des connaissances de gens intéressants. On passe toujours un bon moment. Même si on ne vend pas forcément beaucoup de livres, ce n’est pas grave. »
Richard Sebag n’est pas originaire du Gard. Né à Paris, passé par la Normandie, il envisage aujourd’hui de s’installer dans la région. « J’ai une compagne qui habite pas loin d’ici, à une cinquantaine de kilomètres d’Alès. Mon projet, c’est de m’installer dans l’année qui vient, pour vivre auprès de mes amis, avec ma compagne, et profiter des dernières années dans un environnement agréable avec des gens que j’aime. » Patrick Aurignac vit déjà dans le secteur, à Saint-Jean-de-Ceyrargues, « un petit village tranquille ».
Le récit de Richard Sebag commence dans une famille qu’il décrit comme « très désolée », recomposée, traversée par la violence dès sa plus tendre enfance. Le parcours s’enchaîne ensuite : placements, foyers, maisons de correction, puis délinquance, et de la délinquance à la criminalité. Braquages de banque, grosses affaires, prison.
« J’ai cru même prendre perpétuité à un moment donné », confie-t-il. Il parle de « chance » ou de « providence », au choix. Ce qui est certain, dans son récit, c’est qu’un basculement intervient en prison. Il y découvre le bouddhisme, qui l’amène à se demander ce qu’il veut faire du reste de sa vie. « Ça m’a permis de prendre une nouvelle orientation, d’abandonner le banditisme. » Rien de simple pour autant. « Il a fallu surmonter mes démons intérieurs, mes conditionnements. On était conditionné à la violence, à réagir. Il a fallu changer complètement de braquet. »
Un travail sur soi, de volonté, de contrôle de soi, et de résistance aux pulsions et aux sollicitations extérieures. Car les anciens réseaux ne disparaissent pas d’un coup. « Les anciens copains viennent vous relancer pour faire des braquages. Quand on a des difficultés financières, on est tenté. C’est là qu’il faut se dire : non, j’ai pris ce chemin-là, j’arrête. »
Le plus difficile, pour lui, est alors d’accepter une vie ordinaire, avec le salaire qui va avec. « Au départ, je me disais : vivre avec un petit salaire, ce n’est pas possible. Moi, j’avais l’habitude de vivre avec beaucoup d’argent, par la criminalité, les braquages, les combines. » Puis le bilan s’impose : l’argent gagné dans le banditisme se perd aussi vite qu’il est arrivé. Les années de prison, elles, ne se récupèrent pas.
« Quand tu fais le compte, le bilan n’est pas très positif. Ça coûte cher. On te reprend tout. Les appartements, tout ce que tu as accumulé, c’est extrêmement vite perdu. Et finalement, on sort de prison avec quelques francs dans les poches, comme un clodo quasiment. Il faut tout rebâtir à zéro. »
Dans ce rebâtissement, une figure revient sans cesse : le père Guy Gilbert, prêtre éducateur, connu pour son travail auprès de jeunes en rupture, de détenus et d’anciens délinquants. Richard Sebag l'a connu à 15 ans, par son frère. Il a été placé chez lui par un juge des enfants parce qu’il était « intenable ». Le prêtre intervient ensuite à plusieurs reprises dans son parcours judiciaire. « À chaque fois, j’avais toujours une peine de prison, mais plus ou moins légère grâce à lui, parce que son aura comptait. »
Mais ce qui marque surtout Richard Sebag, c’est la fidélité. « Il est venu en cour d’assises, il est venu au tribunal, il est venu me visiter en prison, il m’a envoyé de l’argent alors que je n’avais personne. Il m’a toujours tendu la main. Je n’étais pas toujours tendre avec lui, mais il ne m’a jamais tourné le dos. »
Plus tard, quand Richard Sebag veut réellement arrêter, Guy Gilbert prend le risque de lui faire confiance. « Il a même pris des risques énormes pour me sortir de la misère. Il m’a aidé à mettre le pied dans le médico-social. Grâce à lui, j’ai pu y travailler et faire de ma vie quelque chose d’utile pour autrui. » La reconnaissance reste intacte. « Je n’aurai jamais assez d’une seule vie pour le remercier de tout ce qu’il a fait pour moi. »
Le père Guy Gilbert traverse aussi la mémoire du repenti par un document filmé. Un prêtre dans la rue, un film du Jour du Seigneur datant de 1976, dans lequel on le voit adolescent aux côtés de son frère François et du prêtre. « J’avais 16 ans. Je n’ai pas de barbe, je suis un petit minot. Et quand je me vois, je me dis : quel branleur, quel branleur. »
La gouaille fait sourire, mais l’émotion arrive aussitôt. En revoyant ces images, Richard Sebag revoit aussi son frère, mort en 1978. Il le raconte avec des mots très durs, ceux d’un homme qui porte encore une blessure intacte. Son frère a été tué par la police après un cambriolage, dans des circonstances qu’il continue de contester. Il insiste : c’est ce que lui a raconté l’homme qui était avec lui ce soir-là. « Moi, j’étais en prison quand il est décédé. »
Selon ce récit, François aurait été surpris par une patrouille de police après un cambriolage. Il aurait pris la fuite avec une arme à la main, avant d’être touché une première fois. « Il a entendu un coup de feu, il a vu mon frère tomber. » L’homme qui l’accompagnait aurait ensuite entendu un second tir alors que François était déjà au sol. Richard Sebag continue d’y voir une mort injustifiable : « Il n’y avait pas besoin de le tuer. »
Richard Sebag garde aussi le souvenir amer de la suite judiciaire. L’affaire, raconte-t-il, a été confiée à un juge, présenté comme un magistrat régulièrement chargé de dossiers impliquant des policiers. « En général, ça se terminait par un classement sans suite ou un non-lieu. » Dans le cas de son frère, parce que celui-ci était armé et connu des services de police, il a vu le dossier se refermer sans que la famille obtienne de réponse satisfaisante.
« Quand j’ai revu cette vidéo que j’ignorais, ça m’a amené les larmes aux yeux. On était très liés, mon frère et moi. Très, très liés. »
Le récit de Patrick Aurignac commence autrement, mais dans une même fracture. À 6 ans, après la séparation de ses parents, il est élevé par ses grands-parents. « Mes parents m’ont abandonné », résume-t-il. Il reste chez ses grands-parents jusqu’à 15 ans et demi, mais il lui manque l’essentiel : « Je n’avais pas l’affection de ma mère et de mon père. J’avais besoin de la retrouver, de la serrer dans mes bras. J’avais besoin d’amour. »
Alors il part. Il vole une voiture, une Frégate, à Alès, et prend la route avec sa sœur pour retrouver sa mère à Martigues. La scène est brutale. « Quand je l’ai retrouvée, elle m’a dit : qu’est-ce que vous faites là ? Il n’est pas question que vous restiez chez moi. Retournez chez vos grands-parents. » Sa mère l'émancipera à 16 ans, à une époque où la majorité est encore fixée à 21 ans.
Les deux se retrouvent à la rue, puis à Paris, livrés à eux-mêmes. Patrick Aurignac raconte ensuite un autre départ, Toulon, la nuit, les mauvaises fréquentations. Avant cela, il y a eu une rencontre, très jeune, avec une fille de 15 ans, alors qu’il en avait 16. Un enfant naît de cette relation, mais la vie est déjà trop instable. Sans faux-semblants, il dit avoir encore « besoin de rencontrer d’autres filles », et finit par partir. « J’ai glissé carrément », résume-t-il. Mauvais choix, délinquance, puis banditisme : « Après, c’est monté échelon par échelon. »
Il tombe une première fois pour port d’arme. Puis les affaires s’enchaînent. Braquages, banditisme, « gros boulots » : les incarcérations s’additionnent - à Toulon, aux Baumettes, à Varces -, jusqu’à une peine de quinze ans, ramenée à dix après confusion de peines. Il en effectuera huit. Et la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré, réservée aux longues peines et aux détenus considérés comme les plus dangereux, où il retrouve Richard Sebag.
La sortie de Patrick Aurignac passe par une rencontre. « La deuxième fois que je suis tombé, j’ai rencontré Martine. Et avec elle, j’ai rencontré l’amour. » Elle lui écrit, le suit de prison en prison, vient au parloir. À sa sortie de Saint-Martin-de-Ré, elle veut qu’il se réinsère. Lui n’est pas convaincu. « Dans ma tête, au départ, je n’avais pas du tout l’intention de bosser. Je comptais encore repartir sur un projet. J’avais encore des contacts dans le banditisme, des amis qui continuaient à monter des coups et à vivre de combines. »
Martine repère pourtant une petite annonce : un artisan carreleur cherche quelqu’un. Elle lui demande d’appeler. L’annonce date d’un mois. Patrick espère que le poste est déjà pris. Mais l’artisan cherche toujours.
Pour s'échapper, Patrick Aurignac prétend être artisan carreleur. L’homme lui propose de s’associer. Le mot, Patrick Aurignac le connaît bien, mais pas vraiment du côté des chantiers. Il accepte. Le lundi, il se rend sur place. « Il me dit : tu prends les coups de niveau ? J’avais entendu mon frère en parler. Je dis : oui, oui. » Puis viennent les « plots ». Il ne sait pas ce que c’est. Il improvise. « Je me dis : qu’est-ce que c’est, les plots ? » Alors il sort une explication marseillaise. « Attends, à Marseille, on travaille au couscous ! » Il raconte une méthode de chantier vue chez son frère, avec sable, liant, ciment. L’artisan lui explique finalement la technique locale, et Patrick apprend.
« Au début, je faisais le manœuvre. J’amenais la chape. Puis j’ai vite compris comment ça marchait. » À la fin du chantier, l’artisan lui demande une facture. Il faut donc s’inscrire à la Chambre des métiers. Là encore, il bricole sa réinsertion. On lui demande s’il a déjà été condamné. « J’ai coché : aucune condamnation. Je ne pouvais pas travailler sinon. Je l’explique dans mon livre : parfois, j’ai menti, mais pour la bonne cause, pour pouvoir travailler. »
Il travaille six mois avec l’artisan, apprend le métier. « Au bout de trois ans d’activité, j’ai acheté un appartement à Toulouse. J’avais des chantiers, j’ai pris des ouvriers. » Plus tard, il revend, achète un terrain, fait construire, change encore de vie. Aujourd’hui, il vit de gîtes. « Je suis bien. »
La morale, chez lui, n’a rien d’abstrait. « Quand tu as braqué, tu fais des années de gamelle, et à la fin tu te retrouves en sandales, il faut tout recommencer. Ce n’est pas bon. » Patrick Aurignac dit avoir vu beaucoup d’anciens compagnons de route « se faire charcler », citant notamment Jean-Pierre Madera, tué sur l’autoroute du côté de Chambéry.
Lui affirme avoir coupé les ponts avec ce monde depuis quarante ans : « J’ai fait des montagnes, pas des fossés. Je n’ai plus voulu rien savoir. La vie, c’est le travail. Ce n’est pas la délinquance. »
À plusieurs reprises, on sent que Richard Sebag et Patrick Aurignac pourraient continuer pendant des heures. Eux-mêmes le reconnaissent : il reste bien plus à raconter que ce qu’autorise une rencontre de salon. C’est aussi le sens de leurs livres. Derrière le message d’espoir qu’ils portent aujourd’hui, il y a des parcours cabossés, des épisodes parfois tragiques, souvent étonnants.
Des vies qui ont longtemps emprunté des chemins de travers avant de trouver une autre direction. Pour connaître le reste de l’histoire, disent-ils, il faut ouvrir leurs livres.
Crédits photo : Richard Sebag et Patrick Aurignac (CC BY-SA 2.0)
DOSSIER - Passeurs de Livres : les sciences humaines à ciel ouvert
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 16/09/2025
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Paru le 24/02/2026
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