Au Cinéplanet d’Alès, le festival Passeurs de Livres a ouvert sa 5e édition par une soirée inaugurale en deux temps : un dialogue avec Lionnel Astier, puis une lecture-performance de l’acteur, auteur et metteur en scène. Prévu initialement avec Jean Lebrun, empêché, l’échange a finalement été mené par Cédric Michon, membre du comité scientifique du festival.
Le 06/06/2026 à 09:30 par Hocine Bouhadjera
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06/06/2026 à 09:30
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Avant de laisser place au dialogue, Franck Belloir, directeur de Passeurs de Livres, a rappelé le contexte dans lequel se tient cette nouvelle édition. « Les temps sont quand même très durs pour le livre et pour les festivals aussi », a-t-il souligné, évoquant les difficultés des librairies, des éditeurs, des auteurs et la fragilité générale du monde du livre.
Une note réaliste, rapidement suivie d’un appel simple : continuer à faire vivre les salons, les librairies et les festivals par la présence du public.
Cédric Michon lui a emboîté le pas en rappelant que chacun pouvait agir à son échelle : « Il y a quelque chose que nous pouvons tous faire, c’est acheter des livres, notamment au salon, et dans vos librairies. C’est vraiment quelque chose de très important. »
La soirée pouvait alors commencer autour de Lionnel Astier, invité idéal pour cette édition consacrée aux « Difficiles libertés ». Né à Alès, profondément attaché aux Cévennes, connu du grand public pour ses rôles dans Kaamelott, Alex Hugo ou Hero Corp, il est aussi l’auteur d’une œuvre théâtrale traversée par l’histoire protestante, les Camisards, la résistance, la transmission et la colère.
Le dialogue s’est ouvert sur l’homme avant l’acteur. Lionnel Astier revient sur une enfance marquée par la disparition. « Je suis un fils de mineur, à Alès. Je vivais dans un petit village au nord d’Alès qui s’appelle Cendras. J’ai perdu mon père à l’âge de 10 ans. Et j’ai perdu mes deux grands-pères dans les deux années qui ont suivi. Ça m’a complètement bouleversé. »
De bon élève, il devient « un cancre », « un peu déphasé ». Pourtant, quelques adultes repèrent quelque chose. Une professeure de français, madame Fabro, parle de lui à son père, professeur de dessin et peintre. Tous deux décident de lui ouvrir une autre voie. « Ils ont décidé que j’allais m’en sortir. En tout cas, ils ont dit : on va essayer. » On lui propose de préparer un dossier pour les Beaux-Arts.
Ce déplacement n’avait rien d’évident. « Ma famille n’imaginait absolument pas ce genre de carrière. J’étais destiné à continuer dans la tradition familiale, même si les mines avaient terminé. J’étais destiné à travailler en ouvrier. »
Le récit de Lionnel Astier, tout au long de la soirée, est fait de deuils, de bifurcations et de rencontres décisives. Il évoque son grand-père aveugle, figure fondatrice. « C’est lui qui m’a appris à parler. Il avait une mémoire prodigieuse, récitait des poèmes de Victor Hugo ou de Prévert, et c’est lui qui m’a parlé le premier des Camisards. »
Ce grand-père prend le temps avec lui. Et lui donne, un jour, une définition qui le marque durablement. « Il était protestant. Un jour, je lui demande : c’est quoi, un protestant ? Il me dit : un protestant, c’est un homme seul, face à Dieu, qui dit non. Quand on a 12 ans, c’est punk, c’est formidable. »
Lionnel Astier part aux Beaux-Arts de Lyon. Le choix de la ville n’est pas innocent. « On m’a demandé : tu veux aller à Marseille ? À Lyon ? J’ai dit Lyon, parce que c’était en direction de Paris. » À cette époque, la capitale des Gaules respire surtout le théâtre. « Il y avait trois metteurs en scène majeurs dans la même ville : Roger Planchon, Patrice Chéreau et Marcel Maréchal. Il y avait du théâtre à tous les coins de rue. C’était inévitable à l’époque. »
Aux Beaux-Arts, il étudie la peinture pendant cinq ans. Mais le spectacle vivant est déjà là, comme une envie difficile à formuler. Sa mère, raconte-t-il, était davantage rassurée par le dessin : « Pour elle, c’était concret. Il y avait des outils. Les acteurs, c’était un peu le brouillard. »
La bascule se fait progressivement. Un camarade lui parle d’une compagnie qui cherche de l’aide. « J’ai travaillé au décor et on m’a tout de suite demandé si je ne voulais pas jouer un petit truc. Ça commence comme ça, tout bêtement. »
Une autre expérience le marque profondément. Pour payer ses études, il travaille aux décors du Théâtre National Populaire de Villeurbanne, alors dirigé par Roger Planchon, où travaille aussi Patrice Chéreau. Un soir, on l’envoie faire des raccords de peinture sur le plateau pendant les pauses. Il reste dans la salle à regarder répéter Chéreau.
« Moi, j’arrêtais à 19h, eux répétaient jusqu’à 1h du matin, et j’ai commencé à le regarder répéter. Je ne suis plus parti. À 1h du matin, j’étais encore là. On est venu me demander ce que je foutais là. Je regardais la répète. »
C’est un choc. « J’ai eu la chance de le voir travailler avec les acteurs, dans ma petite salopette, assis au fond de la salle. Cet homme m’a énormément impressionné. Ses mises en scène me soufflaient. Pour moi, le théâtre, c’était ce que je voyais quand on avait des sorties scolaires. Quand j’ai vu les mises en scène de Chéreau, je me suis dit : c’est ça, le théâtre. Je ne veux faire que ça. »
Au fil de l’échange, une hypothèse apparaît : le théâtre, chez Lionnel Astier, pourrait aussi prolonger quelque chose du monde des mineurs.
Lionnel Astier se souvient des mineurs comme d’« une communauté à part ». « Ils vivaient au fond. Ils partageaient autre chose que d’être derrière un bureau toute la journée. Il faisait des chaleurs incroyables au fond, ils travaillaient presque à nu. Quand ils se croisaient dans la rue, ils ne s’embrassaient pas comme tout le monde. Ils se prenaient dans les mains. Il y avait une sorte de fraternité que j’avais remarquée. »
Et il y avait les traces physiques du métier. « Ils prenaient des douches, bien sûr, ils se nettoyaient, mais il y avait toujours un endroit qu’ils n’arrivaient pas à nettoyer : le bas de l’œil. Ils avaient l’œil fait. J’ai dû faire un trait avec un crayon pour faire du théâtre. Je me suis regardé dans la glace et j’ai retrouvé mon père, avec ses yeux faits. »
On arrive au comédien. Celui que le public connaît parfois comme Léodagan dans Kaamelott, parfois comme Angelo Batalla dans Alex Hugo, parfois par le théâtre, les téléfilms ou le cinéma. Cédric Michon souligne deux dimensions de son jeu : une manière très reconnaissable de dire les mots, et une capacité à imposer une présence dans le silence.
Lionnel Astier commente : « Il y a une chose que le théâtre apprend et que parfois on ne trouve pas chez les acteurs de cinéma. Souvent, le cinéma se sert d’un personnage tel qu’il est. Il y a des gens qui prennent les rôles et les ramènent à eux. Le théâtre apprend à faire la moitié du chemin. »
Pour lui, un personnage doit transformer l’acteur autant que l’acteur le nourrit. « Bien sûr, le personnage aura ma voix, mon physique, quelque chose de moi. Mais il doit aussi m’apprendre quelque chose. Il doit m’emmener vers des gestes, des réactions, des endroits où je ne serais pas allé seul. »
Kaamelott et Alex Hugo relèvent de registres très différents. « Dans Alex Hugo, Angelo est beaucoup dans l’humanité, même s’il reste un peu roublard. Léodagan, dans Kaamelott, est davantage du côté d’Audiard, dans le dialogue. Il y avait une complicité avec mon fils, Alexandre Astier, autour de cette manière de dire. Chez Audiard, il n’y a pas de psychologie : on lâche les phrases comme des chiens, et c’est ce qui est drôle. »
À de jeunes acteurs, il reprend volontiers un conseil de Jean-Pierre Bacri : « Essaye de penser à ce que tu dis. » Une formule simple, mais qui résume beaucoup. « Arrive nourri de ce personnage, et tu verras qu’il y a beaucoup moins de choses à faire que tu le penses. Si tu le portes, si tu as intégré des choses de lui, tu n’as pas besoin de prouver quoi que ce soit. Il va le faire. Laisse-le faire, ton personnage. Respire et fais-le. »
On en arrive enfin à l’auteur. Lionnel Astier a écrit La Nuit des Camisards, puis Élise, la colère de Dieu, mise en scène par Gilbert Rouvière. La seconde pièce prolonge la première et ouvre une nouvelle étape dans son travail autour de l’histoire cévenole.
Il parle volontiers de La Nuit des Camisards comme d’un western. « On dit fiction historique, déjà les deux mots se choquent. C’est une fiction qui se passe dans un contexte historique précis. Comme la plupart des westerns. Il y a le premier plan avec le personnage, et derrière, on peut dater. »
Ces pièces sont pensées pour l’extérieur, pour la nuit, pour les paysages cévenols. « C’était simplement l’histoire particulière des Camisards. Après la révocation de l’édit de Nantes, la religion protestante est interdite. Et c’est très important qu’on en parle au Salon du livre parce que la révolte, la résistance des nouveaux convertis a commencé par la lecture. Avant de devenir une guerre. »
Lionnel Astier rappelle alors ce point essentiel : la résistance commence dans les maisons, avec la Bible en français. « La résistance a commencé dans les maisons, autour de la Bible en français, interdite parce qu’associée au culte protestant. On la lisait en famille, à ses risques et périls : si l’on était surpris, la maison pouvait être confisquée, les hommes envoyés aux galères, les femmes en prison, et les enfants retirés à leurs parents pour être placés dans des couvents. »
Puis les maisons deviennent trop étroites. Les voisins viennent, puis les amis. Il faut sortir. « Les nouveaux convertis ont commencé à se rendre dans les bois ou au Désert, comme on l’a appelé, pour tenir des assemblées interdites dans des sites encore plus dangereux. »
C’est cette image qui a frappé Lionnel Astier et Gilbert Rouvière : des hommes et des femmes quittant clandestinement leurs maisons à la tombée de la nuit pour se retrouver, écouter, prier, lire, résister. « On a voulu reconstituer un peu ce départ à la nuit tombée, entre chien et loup, où ces gens partent se regrouper pour assister à quelque chose. Le plein air nous paraissait plus qu’évident. »
La Nuit des Camisards rencontre un très large public. Mais sur un tel sujet, la mémoire n’est jamais neutre. « Chacun a ses Camisards, sa vision des Camisards », reconnaît Lionnel Astier. « Certains peuvent dire : ce n’est pas exactement comme cela que les choses se sont passées. Et ils ont raison : on est au théâtre. Mon travail n’est pas de reconstituer l’histoire au mot près, mais de faire ressentir ce qu’elle porte. »
Il ne prétend pas faire œuvre d’historien. « Ce qui compte, au théâtre, c’est l’émotion. C’est ce qu’on fait ressentir. » Le public, lui, a suivi. Des spectateurs cévenols, mais aussi des touristes qui ne connaissent pas cette histoire. « Ils n’ont jamais entendu ce mot, Camisards, ils ne savent absolument pas ce qu’il veut dire, et ils repartent avec une histoire, une émotion, une mémoire qu’ils ne connaissaient pas. »
La pièce voyage même jusqu’en Belgique, à la demande d’un député belge qui l’avait vue. Pour Lionnel Astier, cela confirme l’universalité du sujet. « On parle de violence d’État, de pouvoir, de violence religieuse, des migrants qu’on appelle les fugitifs. Il y a tous ces sujets dans les Camisards. »
Avec Élise, la colère de Dieu, Lionnel Astier poursuit le travail commencé avec La Nuit des Camisards, mais déplace le centre du récit. Cette fois, il veut une femme. Une mère. Une figure prise dans la guerre, la foi, la transmission et la colère. « Je voulais aborder la double religion. Après la révocation de l’édit de Nantes, on recommence à lire la Bible dans les familles. On a un peuple nouveau converti, qui a une vie catholique le jour et une vie protestante la nuit. »
Ce dédoublement le frappe particulièrement lorsqu’il pense aux enfants. « Pour les adultes, c’était déjà difficile. Mais je pense surtout aux enfants de cinq ou sept ans, envoyés le jour à l’école catholique et à la messe, où l’on leur enseignait la religion d’État comme le seul bon chemin. Le soir, à la maison, la famille défaisait cette éducation pour leur transmettre la religion du cœur, celle de leurs pères. »
De cette transmission interdite naît une colère durable. « Pour ces enfants, cela devait être très impressionnant : tout était clandestin, et s’ils étaient surpris, ils pouvaient être séparés de leurs parents. » Lionnel Astier dit avoir été fasciné par cette figure de mère comprenant ce qu’elle a transmis malgré elle : « J’ai fait de vous des hommes en colère, et je pense que c’est pour toujours. »
Moment fort de la soirée : Lionnel Astier lit un extrait d’Élise, la colère de Dieu, soufflé par Franck Belloir, autour de Moïse, l’un de ces protestants qu’il décrit comme des « exilés de l’intérieur » : ni partis, ni combattants, mais réfugiés dans la montagne, au Désert, parce qu’ils refusent la messe. À Lucie, qui lui demande où il vit, Moïse montre le sol, puis le ciel : « Là, c’est mon lit, et là, ma couverture. J’ai plus rien. Je suis un mari sans femme, un père sans enfant, et un riche sans fortune. »
Le personnage dit alors ce qui lui reste. « J’ai pas le temps. Je lis la Bible et quand j’ai fini je recommence. À part ça je prie, et je cours aux assemblées. » Il court, dit-il, parce qu’il a peur de manquer la parole : « Quand on l’écoute à plusieurs, on est de nouveau ensemble, un peu comme un peuple. » La parole nourrit autant qu’elle rassemble : « Quand je vais à une assemblée et que j’ai faim, j’entends la parole, et ça me passe. C’est comme si j’avais mangé pour plusieurs jours. »
Moïse refuse pourtant de céder. « Ma religion, c’est la seule chose que je n’ai pas perdue, et je ne changerai pas. Qu’on me brûle, je préfère le supplice du feu à celui de la messe. » Après la lecture, Lionnel Astier confie que ce passage lui est venu dans un rêve : « Je me suis réveillé, j’ai écrit. Je n’ai même pas réécrit. » Et d’en donner la clé : « Tout ce qui leur restait, c’était la parole. Et ils couraient pour ne pas la manquer. »
Lionnel Astier travaille à présent à un troisième volet, inspiré par Henri Mouysset et ses recherches autour de la peste en Gévaudan. La pièce se situerait quinze ou dix-sept ans plus tard, autour de la peste de Marseille et de sa progression vers le Gévaudan. Là encore, le passé parle du présent : « Il y a encore des problèmes catholiques ou protestants, mais c’est surtout autour du déni, autour de préserver les intérêts commerciaux contre la santé des gens. »
La dernière question ramène Lionnel Astier à l’enfant qu’il fut : celui de 12 ans, orphelin de son père et de ses deux grands-pères, tenté par le désespoir et la colère. Que lui dirait-il aujourd’hui ? Il hésite. Puis répond simplement : « Détends-toi. »
La colère, reconnaît-il, a été longtemps un moteur. Et il revient à une image de Moïse, dessinée aux Beaux-Arts. C’est le seul dessin de cette époque qu’il a gardé : Moïse, d’après Michel-Ange, tenant les tables de la loi.
Son professeur de dessin lui avait donné une indication qui était déjà une leçon de théâtre : « Ton Moïse est un peu assis comme ça, mais il est à une seconde de se lever et de briser les tables. » Lionnel Astier y voit aujourd’hui encore une mise en scène de la colère.
Lors d’une conférence au musée du Désert, raconte-t-il, un coup de tonnerre a éclaté au moment précis où il prononçait le nom de Moïse. Depuis, chaque fois qu’il le dit, il attend presque que le tonnerre réponde.
À Alès, ce soir-là, le tonnerre est venu autrement : par les applaudissements.

Crédits photo : Lionnel Astier (Passeurs de Livres, DR)
DOSSIER - Passeurs de Livres : les sciences humaines à ciel ouvert
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
1 Commentaire
Marie
07/06/2026 à 18:06
Merci pour cet article où l'on découvre, quand on n'a vu que "Kamelot" un personnage haut en couleurs, un humaniste, un vrai, doublé d'un artiste et...une professeur qui n' a pas cru au "cancre". Rarissime, de tous temps.