À la bibliothèque Louis Aragon, dans le cadre des RDVBD 2026, La Revanche des bibliothécaires déploie l’univers de Tom Gauld avec une élégance rare. Le dessinateur écossais y confirme ce talent singulier : faire rire avec trois traits, un sens parfait du décalage et une culture graphique qui ne pèse jamais. Une exposition vive, malicieuse et profondément réjouissante.
« J’ai aimé l’idée de me concentrer sur les bibliothécaires. Pour moi, ils sont comme les icônes de l’amour pur des livres, un amour qui n’est pas entaché par l’ego de l’écrivain ni par le commerce des éditeurs et des libraires », assurait l’auteur dans un entretien proposé par son éditeur.
Et tout est vrai, assurément, en observant la malice et l’ingéniosité de ses dessins. Entre strips grands formats, planches de Goliath et extraits d’entretiens, le dessinateur écossais y déploie son humour lettré, absurde et redoutablement précis. Une visite qui donne envie de rire, de relire Shakespeare et de présenter ses excuses aux bibliothécaires.
D’abord, on sourit. Puis on lit. Puis c’est trop tard : Tom Gauld a déjà gagné. À la bibliothèque Louis Aragon d’Amiens, dans le cadre des Rendez-Vous de la bande dessinée 2026, La Revanche des bibliothécaires ne se présente pas comme une exposition solennelle, avec silence de cathédrale et révérence obligatoire devant les cadres.

Ele avance goguenarde, l’air simple : presque douce. Des personnages bâtons, des bulles sages, des décors réduits à quelques lignes. Et soudain, au milieu d’un mur, d’une vitrine ou d’un grand lé suspendu, une phrase décale tout.
Un immense dessin donne le ton : deux silhouettes minuscules fouillent un site archéologique, entourées de vestiges, de crânes et de promesses enterrées. Après des semaines sans la moindre découverte, l’une suggère de plier bagage. L’autre répond sobrement : « Je suppose. » Voilà. Tout Tom Gauld tient dans cette chute sèche, dans cette manière d’amener l’absurde sans coups de cymbales. Le désastre existe, mais il reste poli.

Le dispositif épouse parfaitement l’univers de l’auteur. Les dessins se déploient entre cadres clairs, panneaux en bois, tentures colorées, vitrines et grands formats. On circule comme dans un petit laboratoire du gag littéraire. La bibliothèque n’accueille pas seulement l’exposition : elle semble progressivement contaminée par elle.
C’est logique. Lui adore les livres, les bibliothèques, les libraires, les auteurs, les lecteurs, les rituels et les ridicules de ce petit monde. Mais il ne les caresse jamais dans le sens du papier. Il les observe avec tendresse, puis pique juste où il faut. Un faux conseil de développement personnel invite à « écouter son cœur », mais seulement après vérification minutieuse de ses recommandations. Un autre recommande de poursuivre ses rêves, à condition de le faire de manière « rigoureusement logique et détaillée ». Les gourous peuvent rentrer chez eux, le bibliothécaire a repris la main.

Son humour fonctionne par cette tension : une imagination folle, tenue par une rigueur presque administrative. Rien ne déborde. Même les monstres respectent la mise en page. « Tous mes strips peuvent définitivement se lire comme une lettre d'amour aux livres. Toutes les taquineries, les plaisanteries et les parodies que j'imagine sont nées de cet amour et de ce respect... », assure-t-il. Et la promesse est tenue.
Les strips consacrés à Shakespeare comptent parmi les plus jubilatoires. Le dramaturge annonce à ses comédiens qu’il a retravaillé son texte : Roméo, Juliette et Monsieur Flagada sera certainement plus court, avec seulement deux personnages principaux. Ailleurs, une saison de productions « innovantes » promet Macbeth par des puces, Henri V dans un puits, Le Roi Lear on ice ou Roméo et Juliette par Skype.

La mécanique paraît enfantine. Elle ne l’est pas : l'auteur sait que la culture classique peut devenir assommante dès qu’elle se prend au sérieux. Il l’allège donc sans la rabaisser. Il ne dynamite pas Shakespeare : il lui met des roulettes, un casque, une webcam, puis regarde ce qui se passe. Le résultat relève d’une érudition sans intimidation, chose assez rare pour susciter une légère gratitude.
On rit parce que la référence fonctionne. On rit aussi parce qu’elle n’exige pas de badge d’entrée. Chez Gauld, la culture ne ferme pas la porte sans avoir déposé une peau de banane devant. Juste au cas où...

L’exposition gagne encore en profondeur grâce aux extraits d’entretiens imprimés sur de grands panneaux. Ils donnent accès à l’atelier mental de l’auteur. Il a commencé à travailler pour The Guardian il y a seize ans, et avoir réalisé depuis plus de 500 dessins et bandes dessinées pour le journal. Au début, ses strips illustraient un article ; désormais, il choisit surtout ses sujets lui-même, parfois après échange avec les responsables des pages livres. Sa boussole reste d’une simplicité désarmante : trouver « ce qui pourrait être drôle ».
Pour composer La Revanche des bibliothécaires, il explique avoir imprimé tous les strips, les avoir étalés par terre, puis avoir retiré ceux qu’il aimait moins, ceux qui tenaient trop à leur moment de publication, ou ceux qui revenaient sur un thème trop proche. On imagine le sol couvert de petits pièges comiques, puis le tri, la coupe, l’ajustement. La légèreté finale vient d’un travail de sélection très ferme.

Echangeant avec Du9, Gauld compare son langage graphique à des Lego : de petits blocs, des pièces simples, presque enfantines, que l’on assemble pour produire une histoire. La formule éclaire tout. Ses personnages ont parfois l’air de sortir d’un alphabet primitif. Mais l’alphabet suffit. Une main levée, une tête penchée, un espace blanc… et l’idée atterrit.
L’exposition ne se limite pas aux strips littéraires. Elle montre aussi des planches de Goliath, où il revisite le récit biblique depuis le camp du géant. Ici, aucun fracas héroïque. Goliath attend, marche, doute, discute, s’enlise dans un désert de roches et de brume. Il n’a rien du monstre sûr de lui. Il ressemble plutôt à un type enrôlé dans une histoire trop grande pour lui.

Sur un panneau, l’exposition rappelle combien il s’intéresse précisément à ce décalage : tout lecteur connaît déjà la victoire de David. Le suspense ne porte donc pas sur l’issue, mais sur l’attente, les petits riens, les dialogues, les moments de vide. C’est là que son dessin devient poignant. Le gag ne chasse pas la tristesse ; il lui donne une chaise, un thé, et une petite place dans la case.
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Cette mélancolie discrète traverse plusieurs ensembles. Dans Vers la ville, les personnages avancent vers un horizon qui recule. Ils parlent peu, peinent beaucoup, se trompent avec méthode. Là encore, les stripds ne haussent jamais la voix : on prefère laisser deux silhouettes minuscules affronter une immensité blanche. Le vide fait le reste.
Tout, chez Tom Gauld, repose sur une discipline du peu. Peu de traits. Peu de mots. Peu d’effets. Mais cette économie produit une densité comique impressionnante. Là où d’autres satureraient la page de signes, il retire. Là où d’autres expliqueraient la blague, il s’arrête une seconde avant. Il fait confiance au lecteur, geste rarissime et presque subversif par les temps qui courent.

Ses dessins sur les savants, les magiciens, les théories fumeuses ou les expériences ratées fonctionnent selon la même logique. Un scientifique et un magicien se saluent poliment, voisins cordiaux mais prudents, puisqu’ils savent que parler travail mène toujours à la dispute.
Ailleurs, un personnage explique à des créatures infernales que leur « énergie noire » n’est pas tout à fait celle qu’il recherche. Le gag se glisse dans l’écart entre le vocabulaire savant et le malentendu littéral. Rien de spectaculaire. Juste la joie exacte de voir une idée tomber au bon endroit.


Au fond, La Revanche des bibliothécaires porte bien son titre. Ce n’est pas seulement une exposition sur le livre. C’est une exposition qui comprend le livre comme écosystème : auteurs, éditeurs, lecteurs, libraires, critiques, bibliothécaires, classiques, modes, algorithmes, vanités, paniques et piles à lire. Toute une chaîne du livre, passée au tamis d’un humour sec et bienveillant.
À Amiens, l’ensemble trouve un écrin idéal. Dans une bibliothèque, les dessins cessent d’être seulement accrochés : ils semblent revenus chez eux. Ils dialoguent avec les rayons, les vitrines, les lecteurs qui passent, les enfants qui lèvent les yeux, les adultes qui ricanent puis font semblant de tousser.
On sort de là plus léger, mais pas moins attentif. C’est même l’inverse. Tom Gauld aiguise le regard. Il rappelle qu’un dessin peut être minimal sans être maigre, drôle sans être bruyant, cultivé sans être pénible. Trois traits, une bulle, un silence : parfois, cela suffit pour remettre un peu d’ordre dans le chaos.
En ces lieux, les professionnels de la lecture publique tiennent donc leur revanche. Elle se savoure sans fracas, avec un sourire en coin. Ce qui, pour l'Ecossais, ressemble presque à une déclaration de guerre.
À retrouver bibliothèque Louis Aragon d'Amiens, du 6 juin au 29 août. Renseignements.

Crédits photos : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
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