Maison d’édition mise à l’honneur cette année par le festival Passeurs de Livres, à Alès, Alcide fête aussi ses vingt ans. Fondée à Nîmes par Yann Cruvellier, la maison s’est construite autour de deux axes forts : l’histoire et la photographie. Avec un point d’ancrage évident, les Cévennes, mais une ambition qui dépasse largement l’édition régionale.
Le 05/06/2026 à 17:14 par Hocine Bouhadjera
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05/06/2026 à 17:14
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Dès l’origine, le projet se veut exigeant sur le fond. Yann Cruvellier cite Philippe Joutard, Patrick Cabanel, Jacques Mauduy ou Jean-Paul Chabrol, autant de noms associés à l’histoire protestante, aux Camisards, aux Cévennes et aux mémoires de résistance. « C’était l’intérêt premier », dit-il. Mais une rencontre va ouvrir une autre voie.
En 2006, Alcide publie un grand livre de photographies avec Mario Colonel, photographe de montagne et de haute montagne, connu pour son travail sur les Alpes et l’Himalaya. « On a eu l’opportunité de travailler avec lui ici, et ça a donné tout de suite un autre angle à la maison d’édition. On est donc partis sur photographie et histoire. Depuis vingt ans, on travaille là-dessus. »
Yann Cruvellier insiste : Alcide ne cherche pas à enfermer les Cévennes dans une identité de carte postale. « L’idée, ce n’est pas du tout de faire du régional régionalisme, mais de se servir de la région pour ouvrir sur le monde. », assure-t-il.
Pour lui, l’histoire cévenole offre même une « grille de lecture pour le XXIe siècle ». Il y voit un héritage lié au protestantisme, à la résistance, à la tolérance et à la responsabilité individuelle. « C’est autour de ces thèmes-là qu’on arrive aussi à parler d’aujourd’hui et du monde. »
Cette histoire demeure pourtant peu connue au-delà des Cévennes. Elle commence aussi par un geste simple et décisif : lire la Bible en français, directement, sans médiation imposée. Après la révocation de l’édit de Nantes, en 1685, les protestants ne peuvent plus pratiquer librement leur culte. Dans les Cévennes, cette fidélité passe alors par des lectures familiales, des prières cachées, puis par les assemblées clandestines du « Désert », organisées dans les bois, les ravins ou les lieux reculés.
Ceux qui y participent risquent l’arrestation, la prison, les galères, parfois la mort pour les prédicants. C’est dans cette tension entre foi intime, lecture, clandestinité et répression que naît la mémoire camisarde : une histoire de résistance populaire, de refuge et de liberté de conscience, qui continue de nourrir l’identité cévenole.
Depuis 20 ans, Alcide avance, tout en restant identifiable : « Éditeur, c’est un métier de rencontre. On a évolué, on s’est développés, mais on est restés sur nos axes : être clairement identifiés par les libraires et garder une vraie qualité sur le fond, avec des auteurs incontestables dans leurs domaines. »
La maison s’est ainsi imposée sur l’histoire des Cévennes, mais aussi sur la romanité nîmoise, l’histoire d’Arles ou celle du pont du Gard. Depuis quelques années, la maison élargit aussi ses formats : jeunesse, bande dessinée, beaux livres illustrés, littérature.
Sur les Cévennes, Yann Cruvellier sait que beaucoup a déjà été écrit. Mais il défend l’idée que chaque époque relit différemment son passé : « Je crois que chaque génération lit différemment. »
Le principe éditorial d’Alcide tient dans cet équilibre : rendre accessible sans édulcorer. « Tous ces grands historiens ont accepté d’écrire de manière simple, sans aucun compromis sur le fond. On est vraiment dans la complexité de la pensée, mais c’est accessible à tous. Il n’y a pas de notes de bas de page, par exemple. »
Il cite Philippe Joutard, « celui qui a créé l’école de la représentation en histoire » en France. Lorsqu’il lui demande comment l’expliquer simplement, l’historien lui répond par son histoire familiale : « Il avait un grand-père protestant, une grand-mère catholique, ici en Cévennes. Les deux racontaient la même histoire, mais de manière complètement différente. »
L’objectif est clair : « Élargir le lectorat » et reconnecter cette histoire à une nouvelle génération. Pour le directeur, l’histoire protestante des Cévennes ne s’arrête pas aux Camisards.
L’autre grand axe historique d’Alcide passe par Nîmes, Arles, le pont du Gard et l’héritage romain du sud de la France. Là encore, la maison travaille avec un historien identifié, Éric Teyssier, pour renouveler la manière de raconter cette histoire.
Ce qui intéresse Yann Cruvellier dans la romanité, c’est qu’elle reste vivante. « Plus on s’éloigne du présent, plus l’histoire continue paradoxalement de livrer de nouvelles découvertes. Certaines connaissances se sont perdues, d’autres réapparaissent : c’est ce qui rend cette histoire extrêmement féconde. »
Il cite l’exemple du béton romain, dont la longévité continue d’intriguer les chercheurs. « Les arènes de Nîmes sont achevées autour de l’an 100, et leur béton a donc près de 2000 ans. Aujourd’hui, un béton dure environ un siècle. On connaissait les ingrédients utilisés par les Romains, mais on ne savait pas comment ils les mettaient en œuvre », explique le fondateur d'Alcide. Des chercheurs du MIT ont récemment éclairé une partie de ce savoir-faire.
Pour lui, « un bon livre, c’est un livre qu’on referme avec plus de questions qu’au départ, et surtout avec des questions auxquelles on n’avait pas pensé ».
Pour élargir son public, Alcide a aussi développé une collection Histoire-Jeunesse à partir de 2017, puis lancé une collection de bande dessinée en 2024 autour de l’histoire emblématique de la région.
La démarche est assumée : « L’idée de l’éditeur, c’est de vendre des livres, donc de trouver des lecteurs. » Mais là encore, l’enjeu n’est pas seulement commercial : « À l’échelle de la région, ces sujets avaient déjà été travaillés pour les adultes, mais très peu pour les jeunes lecteurs. Il fallait donc inventer d’autres formats, d’autres manières de raconter cette histoire. »
La collection Histoire-Jeunesse, illustrée par un même illustrateur, joue sur la cohérence graphique et l’accessibilité. « On peut partir d’un événement ou d’un monument de la région, puis élargir le propos. Avec le Pont du Gard, par exemple, on explique sa construction, mais cela permet aussi de raconter plus largement le fonctionnement des aqueducs romains. C’est là que le sujet local devient une porte d’entrée vers une histoire beaucoup plus vaste. »

La photographie constitue l’autre pilier d’Alcide. Après Mario Colonel, la maison a travaillé avec plusieurs photographes liés à la région ou venus la regarder autrement : Jean du Boisberranger, Thierry Vezon, Michel Verdier, Yann Guichaoua, et bientôt Annabelle Chaber.
Pour Yann Cruvellier, la photographie ne se limite pas au paysage. « Un grand photographe, c’est aussi quelqu’un qui dit quelque chose avec ses images. » En montrant la beauté d’un lieu, il pose aussi une question plus large : celle de l’environnement, du changement climatique et de ce que l’on choisit de préserver.
Lorsque Yann Cruvellier lance Alcide, Internet commence déjà à transformer en profondeur les usages de lecture. Pour lui, cette évolution ne condamne pas le livre papier, elle l'oblige au contraire à affirmer ce qui fait sa singularité. « Il faut remettre en avant le plaisir de l’objet livre. » Cette exigence passe par le choix du papier, la typographie, la mise en page ou encore le rythme visuel du texte.

Alcide est la maison d’édition mise à l’honneur cette année à Passeurs de Livres. « Ce qui est précieux, ce sont les bons salons, les bons festivals. Il y en a peu. Le festival Passeurs de Livres en fait partie », réagit-il. Le fait qu’un festival de sciences humaines se tienne à Alès, au pied des Cévennes, lui semble cohérent avec l’histoire même de la région. « Pour l’histoire dont on a parlé, je pense que ça a vraiment beaucoup de sens. »
Le thème « Difficiles libertés » rejoint directement l’histoire que défend Alcide. Pour son directeur, les Cévennes offrent « une grille de lecture pertinente pour le XXIe siècle », entre guerre en Ukraine, tensions politiques et fragilités du monde du livre. « Il faut réagir. “Difficiles libertés”, c’est un thème on ne peut plus d’actualité. »
À ses yeux, cette mémoire cévenole passe aussi par une figure à remettre en circulation : André Chamson. « Il faut le redécouvrir. Grand écrivain, très grand intellectuel, grande conscience humaniste », insiste-t-il. Une œuvre et une pensée qu’il juge nécessaires aujourd’hui : « On peut, on doit le relire pour mieux comprendre le monde. »

Reste le contexte économique, que Yann Cruvellier ne minimise pas. Les fragilités de la librairie touchent directement les éditeurs indépendants. Il évoque les difficultés de grandes enseignes nationales ou régionales, de Decitre à Gibert Joseph, et de Sauramps à Montpellier.
Pour Alcide, comme pour d’autres maisons indépendantes, l’équilibre reste précaire. « Aujourd’hui, on est toujours sur le fil du rasoir. L’équilibre est délicat. Si de grandes librairies souffrent, nous, on souffre absolument. Tout se tient. »
20 ans après sa création, Alcide continue pourtant d’avancer sur sa ligne : partir d’un territoire, le regarder avec précision, y faire travailler des historiens, des photographes, des illustrateurs, et en faire un point d’ouverture. Les Cévennes, chez Alcide, ne sont jamais un repli. Elles sont une manière de lire le monde.
Crédits photo : Yann Cruvellier (CC BY-SA 2.0)
DOSSIER - Passeurs de Livres : les sciences humaines à ciel ouvert
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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