À Amiens, Louis Teyssedou, enseignant de lettres-histoire au lycée professionnel Édouard-Gand et doctorant à l’université d’Artois, ranime l’histoire du Gratitude Train, convoi français envoyé aux États-Unis en 1949 avec 52.000 cadeaux. Avec des élèves, des cheminots et plusieurs filières professionnelles, il transforme un wagon de 1961 en musée roulant, entre mémoire franco-américaine, bande dessinée et transmission.
« Avec les élèves, on a tout revisité. » Un wagon, une histoire oubliée, des mains adolescentes, des enseignants, des cheminots, du bois, du métal, de la peinture, du graphisme et une mémoire remise en mouvement. Et tout est dit.
À Amiens, Louis Teyssedou ne traite pas le Gratitude Train comme une relique. Il en fait un objet vivant. Enseignant de lettres-histoire au lycée professionnel Édouard-Gand d’Amiens, doctorant à l’université d’Artois, il a choisi de ranimer, pour 2026, le souvenir du Train de la reconnaissance, ce convoi français envoyé aux États-Unis en 1949 avec 52.000 cadeaux destinés au peuple américain.
Le wagon aujourd’hui visible n’appartient pas au convoi historique. Louis Teyssedou le précise : « C’est un châssis de 1961, à partir duquel nous avons reconstitué l'ensemble. » Ce décalage éclaire le projet, car l'enjeu était de créer un outil de transmission, capable de relier solidarité franco-américaine, savoir-faire professionnels et appropriation de l’histoire par des élèves.

Après son départ du dépôt SNCF de Longueau, dans la Somme, le wagon a rejoint Amiens, raconte Le Monde, près de la halle Freyssinet, au moment de la 30e édition des Rendez-vous de la bande dessinée. Cette présence dans un festival de BD prolonge la logique du chantier : l’histoire passe ici par l’image, la culture populaire, la scénographie et la fabrication concrète. Autour du wagon, la mémoire circule par des photographies, des emblèmes, des objets et des gestes d’atelier – des dates, aussi, forcément.
En 1949, chaque wagon du Train de la reconnaissance portait les blasons des provinces françaises et le bleuet. La version amiénoise reprend ce vocabulaire symbolique, mais le confie à une génération qui le traduit. « On a mis au boulot des étudiants en graphisme, on refait le logo à la sauce 2026 », explique Louis Teyssedou. Il ajoute, dans une formule qui dit beaucoup de sa pédagogie : « On s’accapare les choses. »

Cette appropriation constitue le socle pédagogique et commun : au-delà du décorum, les élèves participent à sa (re)conception, la construction et prennent part au récit – voire, le construisent. Menuiserie, graphisme, peinture, métallurgie, logistique et installation des cadeaux entrent dans une même chaîne. L’enseignant insiste sur les compétences professionnelles mobilisées : « Les métalliers sont en train de monter les cadeaux à l’intérieur. » Puis il élargit : « Chaque bac pro a bossé dans ses compétences. » Le wagon devient ainsi un atelier ouvert, autant qu’un musée roulant.
À l’extérieur, les bâches imprimées racontent les liens entre Amiens et les États-Unis « entre 1776 et 2026 ». Une photographie renvoie à l’hôtel de ville d’Amiens en 1918. La ville est alors évacuée, bombardée, traversée par la guerre. « Les Français, les Américains sont là, et en fait ils font des fêtes », raconte Louis Teyssedou, avant de relever la présence des drapeaux américains sur le bâtiment municipal. Une autre image met en avant Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval, officier né à Amiens, réformateur de l’artillerie française au XVIIIe siècle.
Teyssedou le raconte avec l'esprit de l’enseignant qui a refusé le marbre commémoratif. Gribeauval, résume-t-il, « c’est le Ikea » : il standardise les pièces, impose « trois types de boulets, quatre types de canons », afin que « tout le monde fasse la même chose ». Son système d’artillerie fut associé à la guerre d’indépendance américaine et à la victoire franco-américaine de Yorktown. Une analogie un peu audacieuse et hop, l’histoire militaire change d’échelle pour devenir immédiatement compréhensible.

Pour comprendre ce que ranime le wagon amiénois, retour à l’après-guerre. En 1947, les États-Unis envoient vers l’Europe le Friendship Train, chargé de nourriture, de vêtements, de savon et de médicaments. La France, encore marquée par les destructions et les pénuries, reçoit une partie de cette aide populaire. Deux ans plus tard, le Train de la reconnaissance répond à cet élan. Le convoi français embarque au Havre, le 14 janvier 1949, à bord du Magellan, puis arrive à New York le 2 février.
Louis Teyssedou résume l’affaire par ses chiffres et par sa portée sociale : « En 1949, ils ont envoyé 49 wagons qui sont les mêmes et à l’intérieur, c’est extrêmement sociologique. Il y a 52.000 cadeaux. » Cette dimension l’intéresse manifestement autant que la diplomatie. Dans les wagons, il ne voit pas seulement une opération officielle entre États, mais un inventaire de la France de l’époque. « Ça va des cadeaux d’entreprise, des cadeaux diplomatiques, monsieur et madame Tout-le-monde qui donnaient un bout de tableau. C’est tout et n’importe quoi, c’est extrêmement particulier. »

Le convoi rassemble des présents modestes et prestigieux : jouets, livres, poupées en costumes régionaux, objets liés aux anciens combattants, pièces offertes par des institutions. Il distribue ensuite ses wagons aux États américains. À l’époque, les États-Unis n’en comptent encore que 48 ; le 49e wagon rejoint Hawaï, alors territoire américain avant son entrée dans l’Union. Aujourd’hui, les 49 wagons historiques demeurent conservés outre-Atlantique.
À l’origine de cette réponse française se trouve André, Jean, Constantin Picard, ancien combattant de la Première Guerre mondiale et cheminot. Dans l’entretien, Louis Teyssedou en parle avec prudence, car l’homme conserve une part d’ombre. « On a le nom de celui qui a eu l’idée, c’est André Picard, c’était un cheminot », rappelle-t-il. Puis il nuance : « Après, est-ce qu’il est pro, anti-communiste, on ne sait pas, on n’arrive pas à le retrouver. »
Cette réserve compte. L’enseignant ne gomme pas les incertitudes du dossier. Il replace l’initiative dans son contexte : guerre froide, sortie de Seconde Guerre mondiale, tensions sociales, mémoire combattante. Il relève aussi un point moins consensuel : « La CGT, en 1949, a refusé d’embarquer au départ les cadeaux. »

L'anecdote ne retire rien à la portée fraternelle du train. Il rappelle seulement que les grandes opérations de mémoire naissent souvent dans des périodes traversées par des conflits, des calculs et des oppositions. Le Gratitude Train, aujourd’hui enveloppé d’une image chaleureuse, appartient aussi à ce moment politique complexe.
Louis Teyssedou n’aborde pas cette matière comme un historien enfermé dans l’archive. Ses projets pédagogiques précédents l’ont déjà conduit à travailler avec ses élèves sur les soldats indiens venus combattre en France pendant la Grande Guerre, puis sur la bataille de Cantigny, où les troupes américaines remportèrent leur première victoire importante du conflit, le 28 mai 1918. Le Gratitude Train prolonge cette méthode : partir d’un épisode local, l’ouvrir à une histoire internationale, puis donner aux élèves une place active dans la transmission.

Plus de 250 élèves participent à l’ensemble. Des écoliers dessinent des portraits d’orphelins parrainés par des soldats américains en 14-18. Des lycéens de la cité scolaire Delambre-Montaigne conçoivent une armure inspirée de Captain America, guidés par leur professeur et un artiste.
D’autres préparent des supports visuels, des podcasts, des éléments de scénographie. La section d’enseignement général et professionnel adapté du collège Jean-Marc-Laurent réalise une partie du plancher et de la structure. Des cheminots bénévoles restaurent le wagon plat de 1961 et accompagnent le chantier.
Cette alliance entre mémoire combattante, culture populaire et formation professionnelle donne au projet son originalité. Captain America, né dans l’imaginaire des comics et associé à la lutte contre le nazisme, trouve ici sa place dans un récit franco-américain sans écraser le reste. L’armure ne transforme pas le wagon en attraction. Elle sert d’entrée visuelle, immédiatement lisible, pour un public qui arrive par la bande dessinée avant de rencontrer le Friendship Train, André Picard, Gribeauval ou Cantigny.

Le travail des élèves compte donc autant que le résultat. Dans la bouche de Teyssedou, les filières professionnelles ne servent jamais de décor social. Elles constituent le cœur du dispositif. Le bois, le métal, le tissu, l’image, le son et la manutention matérialisent l’histoire.
Un élève qui assemble une pièce ne reçoit pas seulement un savoir : il fabrique un fragment du récit commun. Cette pédagogie de l’appropriation explique sans doute la joie très simple qui traverse l’entretien. À un moment, l’enseignant résume l’esprit du chantier : « On s’éclate. »
En 2026, célébrer l’amitié franco-américaine ne relève pas d’un automatisme diplomatique. Le projet s’inscrit dans les commémorations du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, mais il intervient dans un climat politique tendu. Le wagon amiénois choisit toutefois un autre plan : celui des peuples, des secours reçus et rendus, des anciens combattants, des élèves et des objets transmis.

Cette distinction structure le projet. Le Gratitude Train ne remercie pas une administration contemporaine ; il rappelle une chaîne de solidarités. Il évoque l’aide française aux insurgés américains, l’engagement américain dans les deux guerres mondiales, puis la réponse française au Friendship Train. Le wagon ne porte donc pas une nostalgie naïve. Il met en scène un attachement historique, situé, incarné, dont les acteurs dépassent largement les gouvernements.
À l’automne, le Gratitude Train version 2026 embarquera à Saint-Nazaire sur le cargo à voiles Neoliner. Il rejoindra Baltimore, dans le Maryland, État lié par un accord de coopération avec les Hauts-de-France, puis le B&O Railroad Museum, où il sera conservé aux côtés d’un wagon historique de 1949. Des élèves accompagneront Louis Teyssedou sur place. Le symbole reste concret : un objet fabriqué en Picardie traversera l’Atlantique chargé de cadeaux réalisés par des jeunes.
L’histoire du Gratitude Train tient dans cette circulation. En 1947, des Américains chargent un train pour l’Europe. En 1949, des Français remplissent 49 wagons pour l’Amérique. En 2026, des élèves d’Amiens reprennent le fil, non pour répéter le passé, mais pour le rendre visible autrement.
Louis Teyssedou n'avait pas dans l'idée de sacraliser un wagon, plutôt de le changer un outil de récit, un espace d’apprentissage, un objet collectif. La mémoire retrouve ici sa force la plus simple : elle passe de main en main, jusqu’à changer de forme sans perdre son sens.
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
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Par Nicolas Gary
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