Il y a des parcours qui avancent par bifurcations successives, mais toujours dans la même direction. Chez Fanny Destenay, l’énergie frappe d’abord : ancienne professionnelle de l’hôtellerie, passée, entre autres, par les pompiers volontaires, puis par la politique, l’écriture, les réseaux sociaux, les livres jeunesse et désormais l’édition, elle donne l’impression de transformer chaque expérience en terrain d’action.
Le 05/06/2026 à 15:10 par Hocine Bouhadjera
220 Partages
Publié le :
05/06/2026 à 15:10
220
Partages
Rencontrée à Alès, dans le cadre du festival Passeurs de Livres, elle participe pour la première fois à la manifestation. « J’ai rencontré l’organisateur (Ndr : Franck Belloir) au Salon du livre de Genève. On avait des sujets, des passions en commun, et il m’a proposé de venir. Je l’en remercie », nous explique-t-elle. Ses sujets, justement, tiennent en un mot : la politique. Mais une politique qu’elle veut rendre lisible, accessible, débarrassée de l’entre-soi institutionnel.
Elle présente notamment un roman, Attachée parlementaire, situé à l’Assemblée nationale, et publié chez VA Éditions. Il met en scène, comme son titre l'indique, une attachée parlementaire, découvrant Paris et le fonctionnement du Palais-Bourbon autour d’une proposition de loi.
À côté de ce roman, Fanny Destenay développe aussi une collection jeunesse, Lola et Arthur, les aventuriers citoyens. Deux premiers tomes sont déjà parus : l’un consacré au rôle du président, l’autre à celui du maire. « Ce sont des romans un peu du type Club des cinq », résume-t-elle. Trois autres titres doivent suivre à partir de janvier prochain, autour de l’Assemblée nationale, de la police et de la justice.
Fanny Destenay refuse pourtant l’étiquette d’autrice « spécialisée » en politique. Elle inverse la formule : « Je ne suis pas une autrice qui s’est spécialisée en politique. Je suis une politique qui s’est spécialisée en écriture. »
Son entrée dans cet univers vient d’un autre choc. Après les attentats de Nice, elle ne veut plus rester spectatrice. Elle s’engage alors comme pompier volontaire pendant trois ans, avec des gardes de nuit chaque semaine. « J’avais envie de me sentir utile », raconte-t-elle. Mais cette expérience l’expose surtout à une réalité sociale qu’aucun chiffre ne peut contenir.
« On connaît les chiffres des féminicides, de l’inceste, des suicides, de la pauvreté. Mais quand il est deux heures du matin, qu’on se retrouve dans un appartement après qu’une femme s’est fait battre, avec la police, les voisins, le mari recherché, et une petite fille de trois ans qui a assisté à tout et devra aller à l’école le lendemain, là, ce ne sont plus des chiffres. Ce sont des réalités qui nous frappent. »
Cette expérience l’a conduite vers une question simple : comment agir avant l’accident ? « Il faut des personnes pour arriver après, pour le soin. Mais comment fait-on pour ne pas seulement agir sur le symptôme, mais sur la maladie ? C’est là que je suis partie en politique. Parce que la politique, normalement, permet de régler les problèmes avant qu’ils n’arrivent, sur l’ensemble du territoire et dans le temps. »
La loi, dans son esprit, devient alors une manière de prévenir plutôt que de réparer. « En la changeant, on peut éviter des problèmes, non seulement sur l’ensemble du territoire, mais en plus sur plusieurs années à venir, contrairement aux interventions de pompier, qui sont nécessaires mais ponctuelles. »
Encore fallait-il comprendre ce milieu. Fanny Destenay découvre vite que le fonctionnement politique reste difficile d’accès lorsqu’on n’a pas reçu de formation spécifique. Elle se met à lire des essais politiques, des ouvrages écrits par des élus, des journalistes, ou consacrés à de grands sujets de société.
En partageant ses lectures sur les réseaux sociaux, elle voit émerger une demande. « Je partageais mes lectures politiques sur les réseaux sociaux, et l’on me demandait de plus en plus mon avis. C’est comme ça que l’idée des vidéos est venue : si ces livres intéressaient déjà plusieurs personnes, autant en parler de manière plus régulière. »
Elle réunit aujourd’hui une communauté fidèle d’environ 5000 abonnés sur Instagram, parmi lesquels journalistes politiques de premier plan ou politiques, autour d’une ligne éditoriale identifiée : livres politiques, essais, ouvrages de journalistes, livres d’élus, mais aussi textes sur les féminicides, les Outre-mer, l’écologie ou d’autres sujets de société.
C’est en cherchant un roman situé à l’Assemblée nationale qu’elle décide d’écrire le sien. « Je n’en ai pas trouvé. C’est là que j’ai décidé de l’écrire. » Elle devient ainsi autrice, publiée dès son premier roman. Depuis, elle poursuit le même objectif sous plusieurs formes : romans, livres jeunesse, mais pas seulement : « En parallèle, j’ai aussi écrit des guides pour les élus, pour qu’ils puissent mieux communiquer auprès de leurs administrés. Et j’accompagne aussi des élus dans l’écriture de leurs essais. »
Avec Lola et Arthur, les aventuriers citoyens, Fanny Destenay transpose son travail d’explication des institutions du côté de l’éducation civique. À Alès, elle venait de mener sa première intervention scolaire, auprès de deux classes de CM1 avec l’association Graine de Lire : « J’ai adoré les questions des enfants, leur enthousiasme. »
Les élèves ont découvert des extraits de Skate Park municipal en danger et du Président a disparu. Dans ce dernier tome, les héros jouent aux ministres et décident « de mettre six mois de grandes vacances scolaires et d’interdire les devoirs » : « Les enfants ont sauté de joie dans la classe. »
Cette rencontre lui a permis de mesurer directement la réception de ses textes. « Quand on écrit, on est seul à son bureau », rappelle-t-elle. Contrairement au théâtre ou au stand-up, impossible de savoir tout de suite si « un peu de suspense », « un peu de surprise » ou « quelques sourires » fonctionnent. « Là, j’étais vraiment contente d’avoir vu leur réaction. Ils étaient adorables. »
D’autres interventions devraient suivre en Haute-Savoie dès septembre, notamment autour du Président a disparu, en lien avec les prochaines élections présidentielles.
Dernière aventure en date : la création de sa propre maison d’édition, les éditions du Parmelan. Le nom vient de Haute-Savoie, où elle est installée. « Le Parmelan, c’est la montagne qu’il y a à côté d’Annecy. Moi, je viens du village de Nâves-Parmelan. C’est un petit clin d’œil pour les locaux, et en même temps, pour ceux qui ne sont pas d’Annecy, ça reste un nom de maison d’édition. »
Là encore, le projet naît d’un manque. En travaillant avec des élus sur des sujets de société - monoparentalité, relation entre le maire et les écoles, politiques publiques locales - elle constate que ces textes ont du mal à trouver leur place chez les éditeurs.
« Ce sont des sujets qui me paraissent très importants. Les élus ont du mal à se faire éditer, peut-être parce que ce sont des livres qui ne vont pas faire 5000 ou 10.000 exemplaires. Ce sont parfois des sujets de niche, mais qui me paraissent très importants pour la société. Je pense que ce sont des livres qui doivent être publiés, au moins pour parler à ceux qui devront prendre des décisions. »
Les éditions du Parmelan accueilleront donc des élus, mais pas seulement. « J’ai décidé de créer cette maison d’édition pour accueillir des auteurs qui veulent parler de sujets politiques et de société. »
Les premiers projets donnent le ton. Un auteur écrira à partir de son vécu autour du harcèlement scolaire et de l’homosexualité, avec une intrigue qui mène vers les thérapies de conversion et le travail parlementaire autour de leur interdiction. Un autre texte, signé par un professeur et directeur de centre de recherche, portera sur la souveraineté du médicament, les lobbies, les prix des médicaments et la relation avec la Sécurité sociale. Une députée doit également rejoindre le catalogue, sur un sujet que Fanny Destenay ne souhaite pas encore dévoiler.
« Ce seront des romans et des essais », résume-t-elle. Mais toujours avec la même ligne : des livres de politique, de société, pensés pour agir sur les débats. »
Fanny Destenay veut donner à sa maison un fonctionnement professionnel dès ses premiers pas. Elle a déjà choisi un imprimeur local, près de chez elle, et travaille à la diffusion-distribution. Cela passe aussi par les conditions proposées aux auteurs. Elle évoque un premier contrat avec des droits à 10 %, puis 12 %, ainsi qu’un à-valoir significatif. « Les conditions que je propose à mes auteurs sont meilleures que celles que j’ai avec mes maisons d’édition », souligne-t-elle, avec un sourire.
« Je n’ai pas envie qu’ils viennent chez moi parce que je suis la dernière maison à répondre. J’ai vraiment envie qu’ils viennent parce que ma maison d’édition a des valeurs qui leur plaisent. »
Son réseau doit aussi jouer un rôle. Fanny Destenay entend s’appuyer sur les ministres, journalistes politiques et députés qui la suivent déjà, mais aussi sur les associations concernées par les sujets publiés. Pour le premier roman évoqué, elle cite par exemple Rien à guérir et Le Refuge, association qui accompagne des jeunes LGBTQ+ rejetés par leur famille.
« Ce sont des livres qui ne sont pas seulement faits pour être vendus, mais vraiment pour changer les mentalités, pour faire avancer les choses. Et c’est ce que ces associations essaient de faire au quotidien. Vu qu’on a un intérêt commun, j’espère travailler avec elles pour que, sur chaque sujet, les choses changent. »
Fanny Destenay cherche à rendre les institutions compréhensibles et les sujets politiques accessibles, y compris à ceux qui s’en tiennent d’ordinaire à distance. Chez elle, on l'aura compris, l’écriture n’est pas un pas de côté : c’est une autre manière d’agir.
Crédits photo : Fanny Destenay (CC BY-SA 2.0)
DOSSIER - Passeurs de Livres : les sciences humaines à ciel ouvert
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 13/03/2025
196 pages
VA Press
21,00 €
Paru le 14/11/2024
165 pages
VA Press
22,00 €
Paru le 12/02/2026
132 pages
Editions Baribal
14,00 €
Paru le 05/03/2026
160 pages
Favre
20,00 €
Paru le 04/05/2023
159 pages
Favre
15,00 €
Commenter cet article