Marraine de la 5e édition de Passeurs de Livres, à Alès, Laure de Chantal y revient avec un attachement particulier. Normalienne, agrégée de lettres classiques, directrice de plusieurs collections aux Belles Lettres, autrice de nombreux ouvrages sur l’Antiquité, la mythologie et la langue française, elle voit dans ce festival un lieu où se rejoignent deux fidélités : les livres et les Cévennes.
Le 04/06/2026 à 18:11 par Hocine Bouhadjera
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04/06/2026 à 18:11
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« J’ai suivi le Salon du livre dès sa première édition », raconte-t-elle. Et pour cause : « J’ai grandi pas très loin. C’est le lieu des vacances et où j’ai lu beaucoup de livres. »
Une région associée à l’enfance, à l'été, et à la construction d’un imaginaire intellectuel. « Une grande partie des textes qui ont nourri mon parcours intellectuel, je les ai découverts ici, pendant l’enfance et l’adolescence, à une période où se construit une bibliothèque intérieure qui nous accompagne toute la vie. »
D’abord présente au festival pour défendre les ouvrages des Belles Lettres, elle y est ensuite revenue pour ses propres livres : « Des livres de transmission sur la mythologie aujourd’hui, notamment sur ce qu’elle peut nous apporter dans notre manière de penser le féminisme et l’écologie. Cela avait été un très bon moment. Alors, quand Franck Belloir m’a proposé d’en être la marraine, c’est un cadeau qu’il m’a fait. »
Le choix de Laure de Chantal comme marraine entre en résonance avec l’identité même de Passeurs de Livres : un festival consacré aux sciences humaines, mais conçu pour faire dialoguer les savoirs avec le grand public. Une démarche qu’elle connaît bien, aux Belles Lettres comme dans ses propres livres.
Elle se méfie pourtant du mot « vulgarisation ». « Je dirais plutôt : rendre accessible. Aux Belles Lettres, il y a de l’exigence, énormément d’exigence de savoir et de qualité dans la production des livres, dans la qualité de production des savoirs. La question qui se pose, c’est : comment le rendre accessible ? »
Pour Laure de Chantal, la force du salon tient aussi à la présence physique des livres. « Voir autant de livres sur ces domaines de réflexion au même endroit, ça n’arrive plus jamais », souligne-t-elle. Là où les librairies doivent souvent composer avec des espaces limités, le salon remet les ouvrages « en accès libre », « à l’air libre », au contact direct du public.
Le thème de cette édition, « Difficiles libertés », lui évoque d’emblée Emmanuel Levinas. Mais elle insiste sur l’adjectif : difficile ne veut pas dire impossible. « On met souvent des bâtons dans les roues aux esprits, aux différentes libertés, qu'elles soient politiques ou sociales. Donc la difficulté est là. Mais difficile, ça ne veut pas dire insurmontable. »
Pour elle, Passeurs de Livres rend cette liberté concrète en facilitant l’accès aux livres et aux idées. « Il faut avoir les moyens de s’acheter des livres, la possibilité d’y accéder », rappelle-t-elle. Mais « on vit dans un pays sans censure », avec « le prix unique du livre », des médiathèques et des bibliothèques. Autant de conditions qui font du salon un lieu où se joue aussi « la liberté de penser ».
Cette idée rejoint aussi ses travaux sur les figures féminines de l’Antiquité. Dans Libre comme une déesse grecque, Les Neuf vies de Sappho ou Yourcenar avant les autres, Laure de Chantal s’intéresse à des femmes qui ne se laissent pas assigner. « Que ce soit les figures féminines de la mythologie ou l’autrice à laquelle j’ai consacré une biographie, Marguerite Yourcenar, ce sont des gens qui ne se sont jamais laissés mettre d’entraves. Ou quand elles ont eu des entraves, elles les ont immédiatement brisées, explosées. »
Des « modèles de femmes qui ont toujours trouvé les moyens d’être absolument libres, libres au sens d’indépendantes. Indépendantes d’esprit et de toutes les autres manières ».
Reste une question : pourquoi l’Antiquité continue-t-elle de nous parler ? « Les Grecs ont souvent été les premiers à explorer des questions qui continuent de nous traverser. Leur civilisation a constitué un véritable laboratoire d’idées, dont les expériences, les débats et les interrogations se rejouent encore aujourd’hui. »
Elle invite aussi à changer d’échelle : « Si l’on regarde l’histoire dans une perspective plus large, géologique, les Grecs et les Romains ne sont pas si loin de nous. »
Mais l’un des apports les plus forts de l’Antiquité, selon elle, tient au rapport à la pluralité. « Nous, qu’on le veuille ou non, on est devenus des binaires. C’est oui ou non, vrai ou faux, parce qu’on a grandi dans des cultures judéo-chrétiennes, monothéistes. Les Grecs et les Romains, eux, sont polythéistes. Ils ont donc une pluralité d’approches sur les choses. »
Cette pluralité n’est pas seulement religieuse : elle devient un outil intellectuel. « C’est très important, parce que c’est ce qui développe l’esprit critique. Ces civilisations sont aussi intéressantes du point de vue du modèle intellectuel qu’elles nous fournissent, qui est un modèle d’esprit critique. »
Dernier livre en date de Laure de Chantal, Yourcenar avant les autres marque pour elle un passage important. Publié chez Stock, ce premier récit littéraire s’éloigne de la biographie classique pour proposer une forme plus personnelle, entre enquête, lecture et voyage.
« C’est une figure qui me passionne depuis toujours. Je ne serais pas celle que je suis s’il n’y avait pas eu Yourcenar », confie-t-elle. « C’est une histoire très personnelle, que je raconte dans le livre. C’est sans doute celui sur lequel j’ai le plus travaillé, et celui dans lequel j’ai mis le plus de moi-même. Il marque un vrai cap. »
Le projet initial devait être une biographie de Marguerite Yourcenar. Mais le sujet imposait une autre méthode. « Avec Yourcenar, la vie et l’œuvre sont aussi passionnantes l’une que l’autre. Si j’écrivais une biographie, l’œuvre risquait de passer au second plan. Si j’écrivais un essai, c’est sa vie qui pouvait disparaître. Je voulais tenir les deux ensemble. »
Laure de Chantal choisit donc une construction plus littéraire. « J’ai donc choisi une forme plus littéraire, capable de faire avancer ensemble la vie et l’œuvre. Le livre devient aussi le récit d’un voyage, presque initiatique, que j’ai mené sur les traces de Yourcenar. » Le livre conserve aussi un lien avec la région. Elle y évoque une lecture de l'écrivaine, marquée par « un épisode cévenol absolument terrible », mais aussi sa compréhension de certaines nouvelles et de la conception du polythéisme chez l’écrivaine, en lien avec la forêt de Mercoire, « la forêt de Mercure », non loin des Cévennes.
Pourquoi relire Yourcenar, première femme élue à l’Académie française, aujourd’hui ? Laure de Chantal répond sans hésitation : parce qu’une grande part de son œuvre demeure visionnaire. « C’est quelqu’un d'extrêmement intelligent, qui arrive au début de la société dite de consommation et qui en voit tous les tenants et les aboutissants. »
Elle insiste particulièrement sur la dimension écologique de cette œuvre. « Elle voit les problèmes, mais elle donne aussi les moyens pour s’en sortir. C’est vraiment une œuvre à redécouvrir pour cela. Elle est celle qui a fait entrer l’écologie en littérature. »
Au-delà de l’engagement, c’est aussi une puissance d’écriture qu’elle défend. « C’est une autrice qui est arrivée à un degré de connaissance et de transmission d’une âme humaine exceptionnel. Ce qui est très fort aussi chez Yourcenar, c’est que cela peut être très sombre, qu’elle voit vraiment ce qu’il peut y avoir de mauvais dans l’humanité, et en même temps, ce n’est jamais pessimiste. »
L’entretien se termine avec Les Belles Lettres, où Laure de Chantal dirige plusieurs collections. Le responsable commercial de la maison, Alexandre Marcinkowski, rappelle que l’éditeur, fondé en 1919, a d’abord publié les textes de l’Antiquité grecque et latine, avant d’élargir son catalogue à d’autres périodes et aires culturelles dans les années 2000-2010 : sanskrit, chinois, et peut-être demain les mondes indiens ou le Proche-Orient, avec le syriaque.
Il souligne aussi le travail mené pour élargir le lectorat, notamment avec les textes historiques d’Isaac Asimov sur les grands empires, « très prisés par les jeunes », ainsi que l’attention portée à l’objet livre : papier des collections Budé, couvertures, formats, fabrication.
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Laure de Chantal reprend alors la main pour résumer l’esprit de la maison : « Belles Lettres, c’est synonyme d’indépendance et d’exigence. Il ne faut jamais prendre les lecteurs de haut. Il faut toujours les respecter. Aux lecteurs, il faut donner le meilleur. »

Crédits photo : Laure de Chantal et Alexandre Marcinkowski (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
DOSSIER - Passeurs de Livres : les sciences humaines à ciel ouvert
Par Hocine Bouhadjera
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1 Commentaire
Marie
05/06/2026 à 08:30
Beaucoup de plaisir à la lecture de cet article, merci!
Qui a appris le latin et le grec anciens, langues "mortes"?, constate que la réflexion a régressé depuis leur abandon. Ou -pire!- a changé de nature.