Jeudi 4 juin au matin, avenue Carnot, le festival n’a pas encore ouvert officiellement au public. Les stands achèvent de se monter, certains exposants prennent leurs marques, l’équipe règle les derniers détails techniques - jusqu’à ce compteur de visiteurs qu’il faut encore retrouver pour suivre au plus juste la fréquentation du salon. Malgré l’effervescence des derniers préparatifs, Franck Belloir, directeur du festival Passeurs de Livres, a pris le temps de nous répondre.
Pour sa 5e édition, qui se tiendra jusqu'au samedi 6 juin à Alès, avec un prolongement le dimanche 7 juin au musée-bibliothèque Pierre-André-Benoit, la manifestation change d’échelle et de décor.
Déplacé face au square Arnaud-Beltrame, le salon réunit cette année 120 auteurs, plus de 70 éditeurs et 10 associations ou institutions autour d’un thème : « Difficiles libertés ». Rencontres, expositions, ateliers, dictée géante, projections, banquet républicain et rendez-vous jeunesse occupent plusieurs lieux de la ville.
L’histoire de Passeurs de Livres commence avant sa première édition. « L’idée du festival a commencé à prendre forme en 2020 », nous explique Franck Belloir. Son idée de départ tenait en un constat : « J’avais la volonté de faire un salon du livre qui regroupe toutes les sciences humaines. Cela fait vingt ans que je travaille dans le domaine du livre et il n’existait pas en France de manifestation consacrée à l’ensemble de ces disciplines. Blois, c’est l’histoire par exemple, Saint-Dié, la géographie. »
Le directeur du festival insiste sur un autre manque : « Surtout, il n’y avait pas de salon en France qui faisait dialoguer systématiquement, dans chaque rencontre, les sciences humaines avec des auteurs de fiction, BD ou roman. Je trouvais que c’était important, intéressant, pour rendre ces sciences humaines accessibles, plus faciles à comprendre pour un public néophyte ou peu averti. »
À Alès, ville souvent présentée comme la capitale des Cévennes, ce projet ne se contente pas d’ajouter un événement au calendrier culturel. Il cherche à occuper une place précise, entre littérature, débat public, transmission et ancrage local.
« Alès a déjà une vraie politique culturelle du livre, notamment avec un vaisseau amiral qui s’appelle la médiathèque Alphonse-Daudet », rappelle le directeur du festival. Dans le paysage régional, Passeurs de Livres vient compléter l’offre existante. « Au regard de Nîmes, qui a son salon de la biographie, de Montpellier, qui a sa Comédie du livre, il manquait à Alès un salon du livre. »
Et le tissu local du livre ? « Si vous m’aviez posé cette question il y a un an, je vous aurais répondu que l’écosystème est relativement riche », note Franck Belloir, évoquant aujourd’hui les difficultés de Sauramps. « Mais on est quand même à six espaces de vente de livres, en comptant la Fnac et Cultura, ce qui n’est pas rien pour une ville qui compte environ 45.000 habitants. »
Le thème 2026, « Difficiles libertés », renvoie directement à une réflexion philosophique et politique. « C’est un thème qui nous semble, avec le comité scientifique, fondamental aujourd’hui », explique Franck Belloir. « Parce que lorsqu’on parle de liberté, pour beaucoup de gens, cela signifie : être libre, c’est faire ce que je veux. On voit certains politiciens renchérir sur cette position, en se réclamant de mouvements libertariens. »
Pour lui, la liberté ne se pense pas sans limite ni responsabilité. « C’est l’un des titres du philosophe Emmanuel Lévinas, qui le rappelait sans cesse. Et Hannah Arendt, de son côté, rappelait que la liberté individuelle n’existe pas sans liberté collective. »
La formule prend un relief particulier à Alès, aux portes des Cévennes, territoire marqué par l’histoire protestante, les luttes de conscience, l’exil, la résistance et les débats sur la liberté. « Ma liberté est inscrite aussi dans une contrainte, la contrainte du collectif. Je ne peux pas l’envisager autrement. Et même quand on veut faire ce que l’on veut, se pose la question de savoir si l’on n’est pas esclave de soi-même. Est-ce vraiment de la liberté d’être livré à ses pulsions, à ses désirs, à ses passions ? »
Le mot « passion » mérite ici d’être interrogé. « On dit souvent qu’il faut laisser libre cours à ses passions. Mais être passionné, au sens littéral, est-ce vraiment être libre ? On est aussi esclave de cette passion, livré à elle, on n’arrive pas à s’en débarrasser. Être ému, être intéressé, très intéressé par des choses, c’est différent. »
Au cœur du projet de Passeurs de Livres se trouve plus généralement une conviction : un festival peut aider à sortir des oppositions rapides et des débats caricaturaux. « Je pense que la complexité, aujourd’hui, il faut la réintroduire dans notre société. Le débat public, à tous les niveaux quasiment, devient extrêmement polarisé, extrêmement simplifié, caricaturé. »
Il prend un exemple : « Israël et la Palestine. Un Palestinien va défendre sa cause et il va être caricaturé par un Israélien, et inversement. Or il y aurait des possibilités de s’entendre, mais pour s’entendre, c’est comme dans un couple : il faut dialoguer longuement avant de se comprendre, et déjà avant de mettre la même signification derrière le même mot. »
Ce travail suppose de ralentir. « Il faut sortir un peu du pathos - ce qui n’est pas toujours simple quand il y a des morts des deux côtés, et ce qui est même très difficile - pour reposer les choses, les complexifier, redonner de la densité et de la profondeur. Un festival du livre est là pour redonner de la complexité. Et qui dit complexité dit lenteur, lenteur et encore lenteur. »
Pour Franck Belloir, le livre est précisément l’un des derniers espaces où cette lenteur peut encore se défendre. « Il faut accepter qu’une pensée se construit. Nos générations ont du mal à le comprendre. Pas seulement les jeunes : nos générations, avec la télévision et le reste, ont du mal à comprendre que la pensée se construit dans la lenteur. Notre cerveau en a besoin pour construire sa pensée. Complexifier, c’est revenir à la lenteur. »
Le nom du festival prend ici tout son sens. Pour l'initiateur du festival, les « passeurs » sont ceux qui permettent aux idées, aux livres et aux débats de circuler. Une trentaine de passeurs s’engagent bénévolement toute l’année. « Cela montre que la transmission fonctionne », souligne-t-il.
Pour ce faire, le programme 2026 multiplie les formes : tables rondes, dictée géante, rencontres professionnelles, projections, expositions, rendez-vous scolaires et banquet républicain.
Ce dernier, organisé le jeudi soir salle Cazot, assume une dimension historique. « C’est un clin d’œil aux banquets révolutionnaires qui célébraient la République, qui voulaient l'asseoir en France. La gueuse, comme on l’appelait, a mis très longtemps à s’installer. Il faut attendre à peu près les années 1877-1880 : finalement, c’est tout récent, 150 ans. »
Le thème des libertés traverse plusieurs grands rendez-vous, notamment une rencontre autour de l’Iran, avec Fariba Hachtroudi, venue témoigner du mouvement « Femme, vie, liberté » et de la situation iranienne contemporaine. Il évoque aussi des échanges autour de la démocratie, de la désinformation, de la Résistance, de l’Ukraine, ou encore de l’œuvre d’André Chamson, écrivain cévenol et figure attachée aux questions de mémoire, de territoire et d’engagement.
Cette diversité de sujets répond à une même idée : faire du livre un lieu de confrontation intelligente. Non pas seulement une vitrine d’auteurs, mais une machine à relier des expériences, des savoirs, des récits et des sensibilités.
Travaux obligent, Passeurs de Livres a quitté les abords de la Scène nationale du Cratère pour s’installer le long des berges du Gardon. Le salon s’y déploie avec « un espace dialogue », consacré aux rencontres, et un espace jeunesse tenu par Graine de Lire. « Les parents et grands-parents peuvent profiter du salon, aller à une rencontre et laisser leurs enfants en toute sécurité profiter de lectures. »
Le festival dépasse largement l’avenue Carnot. Médiathèque Alphonse-Daudet, tribunal judiciaire, Capitole, salle Cazot, Ciné Planet, Arènes, musée PAB, lycées : Passeurs de Livres se déploie dans toute la ville. « Il y a une ambition très claire du festival, mais aussi de la mairie d’Alès et d’Alès Agglomération », souligne le directeur du festival, rappelant le soutien de Christophe Rivenq depuis l’origine. « Aujourd’hui, ce n’est pas le cas partout. Ici, la mairie a soutenu le salon et le festival de manière inconditionnelle. »
Le tribunal judiciaire est partenaire, le Capitole aussi, la salle Cazot, la médiathèque, mais aussi les lycées : La Salle, Jean-Baptiste-Dumas, Prévert, Bellevue, Saint-Christophe-lès-Alès… « Des jeunes viennent s’engager pendant toute la période du festival, mais aussi tout au long de l’année. »
La jeunesse occupe en effet une place centrale dans la manifestation. Le festival accueille plus de 1000 élèves, depuis le primaire jusqu’au lycée, avec des parcours associant rencontres, ateliers et découverte du salon. Le Prix Cabri Jeunes prolonge par ailleurs le Cabri d’or, prix décerné depuis plus de vingt ans par l’Académie cévenole. C’est le maire d'Alès qui avait voulu cette déclinaison. Chaque année, entre 200 et 400 lycéens y participent : « C’est une belle réussite », constate Franck Belloir.
À cela s’ajoutent les « passeurs juniors », engagés sur la durée. Pour le directeur du festival, il ne s’agit pas seulement d’amener des élèves devant des auteurs, mais de leur donner une place active dans la vie du festival.
Pour la suite, Franck Belloir reste prudent : « Le nerf de la guerre, ce sont les finances. Il faudrait aller chercher du mécénat privé, ce qui n’est pas simple. » Le festival avance toutefois par touches nouvelles, comme la dictée géante animée cette année par Rachid Santaki aux Arènes : « On en est très heureux, et il y a bien sûr plein de projets pour les années à venir. »
Dans une ville de taille moyenne, au pied des Cévennes, le pari est clair : installer durablement un festival consacré aux sciences humaines, aux livres et aux débats, sans perdre le grand public. Passeurs de Livres semble avoir trouvé sa formule : faire dialoguer savoirs et récits, écrivains et chercheurs, lycéens et éditeurs, institutions et lecteurs.
Crédits photo : Franck Belloir devant le chapiteau de Passeurs de Livres 2026 (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
DOSSIER - Passeurs de Livres : les sciences humaines à ciel ouvert
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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