Avec Du mépris, Bégaudeau (éditions Cause perdue) perpétue un thème devenu central chez lui depuis son précédent livre : la dénonciation des usages moraux dans le langage politique contemporain à gauche. Son intuition de départ est stimulante : il observe que l’accusation de « mépris » s’est généralisée au point de devenir une catégorie réflexe du débat public. Le problème est que cette intuition, à force d’être martelée, finit par de même par concerner son auteur.
Le 04/06/2026 à 14:44 par Alex Delusier
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Publié le :
04/06/2026 à 14:44
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Le livre s’ouvre sur une formule typiquement bégaudienne : « Le focus sur le mépris de classe, loin de remettre le doigt sur le rapport de classes, l’édulcore. L’évince. » L’idée est claire : parler sans cesse de mépris déplacerait l’attention des structures sociales vers les affects et les susceptibilités individuelles.
Il s’agit déjà d’un point discutable, du fait notamment de la méthode de Bégaudeau qui ignore les chercheur.euses travaillant sur le lien entre les affects et la raison (S. Lucbert et F. Lordon pour n’en citer que deux).
Outre donc d’avouer un mépris à l’égard d’études sérieuses ayant déjà traité le sujet, Bégaudeau affirme que son livre n’est pas un essai à proprement parler, mais un pamphlet. Un jet de bave. Un jet d’opinion. Un pur jet. Un pro-jet. Rien de plus. Car Bégaudeau remplace souvent l’analyse par l’assurance. Il affirme plus qu’il ne démontre. Son raisonnement avance par anecdotes, intuitions, scènes de conversation, petites victoires éloquentes où l’auteur se met lui-même en scène.
À plusieurs reprises, on a l’impression que la pensée sert surtout à produire une position de supériorité intellectuelle, supériorité qui n’est au fond qu’une méprise de sa part car il confond sans cesse notion d’esthétique de « l’art pour l’art » et origine sociale du goût : en définitive il confond la création (vision flaubertienne) et la réception (cf. Bourdieu, La Distinction, 1979), en espérant (peut-être) qu’elles se confondent au profit de ses propres livres.
Le paradoxe est alors assez frappant : Du mépris devient lui-même un livre traversé par une forme de mépris. Cela prend une forme toute particulière lorsqu’il évoque une figure du militantisme rennais et dont il change le nom par « Colin Maillard » (pour l’infantiliser, certainement). Ce jeune homme apparaît comme un admirateur puérile devenu contradicteur après un live Twitch. Bégaudeau le présente d’abord avec une ironie légèrement moqueuse : « Des années que je te suis », écrit Colin, que l’auteur associe immédiatement à la consommation de vidéos en ligne où il « gesticule assis, volubile et dégarni ». Si cela n’est pas du mépris de classe, on ne saurait dire ce que c’est.
Le cœur de l’échange porte sur une dispute autour de la phrase supposée : « l’art n’est pas politique ». Colin reproche à Bégaudeau d’avoir tenu cette position, et défend l’idée inverse : « l’art est politique, ou bien c’est de l’art pour l’art, et donc un luxe bourgeois ».
De façon aussi marquante, il est pertinent de voir dans cette position une position tenable : elle est même louable à un moment où la question de l’utilité dans les sociétés capitalistes est interrogée. Hélas, au regard de son interlocuteur, elle ne sert que de prétexte pour démontrer que les militants de gauche seraient devenus veules, presque idiots, inutiles dans leur propre sens utile de, selon lui, l’inutilité électorale et militante.
Bégaudeau transforme ensuite le désaccord en scène presque condescendante. Il suggère que Colin a mal compris parce qu’il écoute avec une attention superficielle, écrivant notamment : « si tu avais accordé à cet entretien une attention supérieure à celle d’un bouffeur de séries... » S’il a raison sur la notion même d’art populaire (art produit par les classes populaires), la réception encore une fois lui défaut : on peut aimer une production à visée capitalistique sans pour autant en défendre l’industrie et les profits reversés aux actionnaires de celle-ci.
La bataille culturelle devrait plutôt se trouver là, du côté de l’imaginaire majoritaire et qui est, d’une certaine façon, « populaire », afin de parler un même langage symbolique aux classes populaires qui ne lisent certainement pas les romans « réalistes » de Bégaudeau, et encore moins ses jets d’opinion.
Nous ne saurions ainsi que rappeler que la plupart des romans, des récits publiés par Bégaudeau sont publiés aux éditions Verticale, édition qui est loin d’être une « petite maison d’édition » échappant aux lois du marché : propriété du groupe Madrigall (Gallimard), Bégaudeau est certainement très heureux de profiter de cette hégémonie éditoriale pour que ses livres soient visibilisés et qu’il puisse, lui, petit écrivain couchant dans la sinistre obscurité d’un grenier, en tirer le meilleur profit.
C’est ainsi que ceux qui parlent de « mépris de classe » sont implicitement décrits comme naïfs, plaintifs ou aveuglés par leurs propres affects. Bégaudeau écrit par exemple que « celui qui crie au mépris documente avant tout le mépris qu’il se voue ». La formule est brillante ; elle est aussi extraordinairement réductrice. Elle transforme une expérience sociale ou politique en symptôme psychologique.
Cette réduction psychologisante est d’autant plus étrange que Bégaudeau prétend précisément s’en méfier. À force de vouloir dévoiler ce qui « se joue sous le couvert du mépris », il finit par soupçonner toute indignation d’être une comédie sociale. Le soupçon devient ici un automatisme intellectuel.
Le style accentue encore cette impression. Bégaudeau cultive une écriture parlée, nerveuse, saturée de traits d’esprit et de petites provocations. Certaines pages sont drôles et très efficaces. Mais l’ensemble finit par produire une monotonie de ton : tout semble écrit depuis le même point de surplomb ironique. Même les moments d’autodérision paraissent calculés pour reconduire la figure de l’auteur lucide parmi les aveugles.
Quand il écrit que « l’accusation de mépris devient suspecte », on comprend bien ce qu’il vise : la moralisation permanente du débat public. Mais le livre souffre d’un défaut fréquent chez les essayistes polémistes : il confond souvent démystification et profondeur. Montrer qu’un discours possède une fonction sociale n’invalide pas automatiquement ce qu’il dit. Expliquer n’est pas réfuter. Il ne fait que confondre morale et éthique sans proposer une véritable alternative à la moralisation publique.
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Moralisation dont il aurait déjà, selon lui, fait les frais (et qui a déjà fait l’objet de son précédent jet d’opinion, Comme une mule, Stock, 2024), à la suite d’un message sexiste qu’il a posté en ligne pour viser Ludivine Bantigny.
Vous aurez compris qu’on ne peut que vous déconseiller la lecture de ce livre, qui ne pourra que vous apporter mépris à l’encontre de celui qui l’a commis.
Par Alex Delusier
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 14/04/2026
160 pages
Cause perdue éditions
15,00 €
2 Commentaires
David
04/06/2026 à 18:55
Merci
Vous m'avez donné envie de découvrir cet écrivain.
C'était super cette critique violente pour donner envie de découvrir l'oeuvre de M. Begzudeau
NAUWELAERS
07/06/2026 à 00:01
Si j'ai bien compris, si on refuse ce terrorisme intellectuel qui nous oblige de croire que (toujours et systématiquement, ad nauseam) «l'art est politique», il est bourgeois...on se fourvoie ?
Désolé, je ne marche pas (au pas de l'oie ni des chenilles processionnaires).
Le politique et le sociétal qui envahissent tout, cela devient insupportable.
Le talent, la beauté, la capacité de nous entraîner plus loin, plus haut, ailleurs...ce sont des fonctions essentielles des artistes dignes de ce nom.
Non des idéologues qui instrumentalisent l'art et notre langue pour imposer leurs obsessions.
CHRISTIAN NAUWELAERS