Le Centre national du livre publie un bilan 2025 qui marque un basculement : 83 ouvertures de librairies pour 85 fermetures, et 57 reprises. Au-delà du solde négatif inédit, la synthèse de groupes de réflexion réunis entre novembre 2025 et février 2026 décrit une fragilité plus profonde, entre charges fixes, loyers, rémunérations, surproduction, recul de la lecture et recomposition des pratiques d'achat.
Le 04/06/2026 à 16:07 par Nicolas Gary
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04/06/2026 à 16:07
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Le réseau des librairies françaises franchit un seuil inédit : en 2025, les fermetures dépassent les ouvertures. Dans son actualisation consacrée aux créations, fermetures et reprises, le Centre national du livre dénombre 83 ouvertures de librairies contre 85 fermetures, soit un solde net négatif pour la première fois depuis l’existence de ce panorama. Le même document recense 57 reprises, dont le rôle devient central pour maintenir le maillage existant.
Le chiffre ne traduit pas un effondrement brutal, mais la fin d’un cycle. Entre 2021 et 2023, les créations avaient atteint des niveaux exceptionnels, portées par l’élan post-crise sanitaire et par de nombreux projets de reconversion. Le ralentissement amorcé en 2024 se confirme nettement : après 135 ouvertures cette année-là, le CNL en compte 83 en 2025, soit une baisse de 38 % en un an.
La géographie des créations reste révélatrice. Les petites communes concentrent encore la majorité des ouvertures : 56 % dans les communes de moins de 15.000 habitants, et 71 % dans celles de moins de 30.000 habitants. Les communes de plus de 100.000 habitants ne représentent qu’un cinquième des créations. Les villes intermédiaires, entre 30.000 et 99.999 habitants, reculent fortement, avec moins de dix ouvertures selon le CNL.
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Mais la fragilité frappe d’abord les projets récents. En 2025, 48 % des fermetures concernent des librairies ouvertes depuis 2017, et 38 % des établissements créés depuis 2021. Plus d’une fermeture sur deux survient dans une commune de moins de 15.000 habitants. À quelques exceptions près, les librairies concernées réalisaient un chiffre d’affaires modéré, inférieur à 200.000 €.
Dans ce paysage, la reprise change de statut. Elle ne relève plus seulement de la transmission normale d’un commerce : elle devient une condition de stabilité du réseau. Le CNL relève 57 reprises en 2025, un volume légèrement inférieur à l’année précédente, mais conforme à la fourchette observée sur les sept dernières années, entre 55 et 65 opérations. Plus de 80 % concernent des librairies généralistes.
Le renouvellement du tissu ne passe donc plus seulement par l’ouverture de nouvelles adresses, mais par la consolidation d’entreprises existantes, souvent structurantes dans leur territoire. Le CNL indique avoir soutenu 55 projets de librairie en 2025 dans le cadre de son aide à l’investissement, dont 22 reprises.
Ce glissement intéresse toute la chaîne du livre. Une librairie reprise préserve un fonds, une équipe, une clientèle, des relations avec les établissements scolaires, les bibliothèques, les éditeurs et les diffuseurs. Une librairie fermée laisse rarement un simple vide commercial : elle retire un point d’accès au livre, un prescripteur et un acteur culturel local.
La synthèse des groupes de réflexion réunis au CNL entre novembre 2025 et février 2026 replace ces chiffres dans une analyse sectorielle plus large. Près de 40 professionnels — libraires, représentants, associations, collectifs et partenaires de la chaîne du livre — ont travaillé sur trois axes : la librairie dite « de qualité », les enjeux professionnels et économiques, puis les enjeux sociétaux.
Le rapport rappelle que la librairie indépendante repose sur trois piliers : l’assortiment, les équipes et le lieu. Ces éléments fondent sa valeur, mais aussi ses coûts. Le stock immobilise de la trésorerie, le fonds exige du temps, la prescription suppose des compétences, les animations mobilisent du personnel, et la présence en centre-ville expose les commerces aux loyers. Face aux plateformes, qui organisent leur modèle autour de charges fixes différentes, la librairie physique porte une économie plus lourde.
Les données récentes de la profession confirment la tension. Dans un article publié en mai 2026, ActuaLitté rapportait les chiffres de l’Observatoire du Syndicat de la Librairie française : sur la période du 1er janvier au 28 avril 2026, les ventes totales de livres reculaient de 2,9 % en valeur et de 3,3 % en volume par rapport aux mêmes semaines de 2025, dans un panel de près de 500 librairies représentant environ la moitié de l’activité du circuit indépendant.
Le CNL identifie deux charges majeures : les loyers et la masse salariale. La seconde progresse mécaniquement depuis trois ans sous l’effet des revalorisations du Smic, alors que les salaires restent modestes dans la profession. La marge commerciale, décrite comme quasiment figée malgré les efforts de gestion, couvre de moins en moins ces charges dans un nombre croissant de cas. Le résultat se traduit par une rentabilité marginale ou nulle, et par une distance accrue des banques.
Le sujet des baux commerciaux prend une place particulière. Certaines librairies d’hypercentre subissent des loyers élevés dès leur installation ; d’autres affrontent des hausses brutales, avec contentieux, déménagements, fermetures ou réductions de surface. La synthèse mentionne la nécessité d’une implication renforcée des élus, notamment pour identifier, réserver ou racheter des locaux, directement ou via des établissements fonciers, avec des loyers bas, progressifs ou plafonnés.
La difficulté salariale touche aussi l’avenir du métier. Les professionnels interrogés signalent une rémunération insuffisante au regard des compétences, de l’investissement intellectuel et des contraintes physiques du travail. Ils mentionnent aussi les obstacles au recrutement durable de jeunes libraires, de cadres, de responsables de rayons et de futurs repreneurs. La formation initiale et continue, la connaissance des catalogues et les compétences de gestion apparaissent donc comme des enjeux économiques, non comme des sujets périphériques.
Concernant le fonds, la surproduction, la concentration et la polarisation des ventes fragilisent la présence des titres moins exposés, réduisent le temps disponible pour la sélection et accélèrent les rotations. Les professionnels interrogés redoutent une invisibilisation de nombreux ouvrages et maisons d’édition, ainsi qu’un appauvrissement de la création.
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Le CNL présente la valorisation du fonds comme un levier prioritaire. Elle permet de desserrer la pression sur la nouveauté, de réduire les retours et de soutenir l’économie des maisons d’édition. Elle suppose toutefois une diffusion plus fine, capable de mieux calibrer les propositions selon les librairies, et des outils qui favorisent la redécouverte des catalogues.
La question dépasse les seuls rayons généralistes. En mai 2025, ActuaLitté avait consacré un article au manga, segment longtemps moteur du marché, en reliant la fragilisation de librairies spécialisées à la surproduction et au recul des ventes. Le même article rapportait, à partir de données GfK, une baisse de 9 % des ventes de mangas en volume en 2024, puis un recul de 12,8 % en volume et de 9,5 % en valeur dans l’Observatoire de la librairie sur les quatre premiers mois de 2025.
Face à la pression sur les marges, la diversification commerciale revient dans le débat. Papeterie, jeux, jouets, cadeaux ou objets connexes existent déjà dans certains magasins, surtout dans des territoires où l’offre complémentaire manque. Le rapport souligne cependant les désaccords : pour certains libraires, ces activités répondent à une demande locale et apportent une marge nécessaire ; pour d’autres, elles risquent de brouiller le cœur du métier, fondé sur le livre, le conseil et le fonds.
Le livre d’occasion suscite une prudence comparable. La synthèse le décrit comme une réponse à des attentes économiques et environnementales, mais avec une rentabilité souvent limitée et une identité commerciale plus difficile à tenir. Parmi les formules observées, la reprise de livres d’occasion contre un bon d’achat utilisable pour des livres neufs paraît au CNL la plus pertinente.
Les comportements des jeunes lecteurs renforcent cette interrogation. D'après une enquête Ipsos/BVA pour le CNL parue en avril 2026, 26 % des jeunes interrogés déclaraient se rendre en librairie une fois par mois, soit un recul de 7 points par rapport à 2024. L'étude relevait aussi que 62 % des jeunes achetant des livres déclaraient en acheter d’occasion, toujours ou parfois.
Le rapport élargit alors le sujet à l’aménagement du territoire. La périphérisation commerciale, la fragilisation des centres-villes, le stationnement contraint, la vacance commerciale et l’implantation d’enseignes culturelles concurrentes pèsent sur les librairies. Les programmes de revitalisation offrent parfois des correctifs, mais les inégalités d’accès au livre persistent, notamment en milieu rural.
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Dans les territoires peu denses, la coopération avec les médiathèques, écoles, collèges, lycées et réseaux associatifs apparaît essentielle. La synthèse rappelle toutefois que les libraires ne peuvent pas compenser seuls les déficits d’accès au livre : les déplacements vers d’autres communes exigent du temps, de l’énergie et des moyens, pour un résultat financier souvent incertain.
La crise de la librairie croise donc celle des pratiques de lecture. Le CNL relève un recul marqué du lectorat, du temps de lecture et des pratiques attentives, sous l’effet notamment des usages numériques. Les libraires constatent l’érosion de publics structurants : les très jeunes, les acheteurs traditionnels et les grands lecteurs, qui soutenaient les nouveautés comme le fonds. La demande se fragmente, avec des attentes plus morcelées.
La synthèse aborde aussi l’intelligence artificielle. Les professionnels expriment une défiance nette face à la prolifération de contenus et à la transformation des pratiques. Le rapport évoque l’explosion de faux livres générés en cascade sur Amazon, qui invisibilisent des ouvrages édités et provoquent des demandes confuses en librairie, lorsque des clients cherchent en magasin des produits supposés disponibles.
Le CNL n’écarte pas les usages opérationnels : optimisation des processus, communication, gestion des relations client (CRM), meilleure mise en place de titres, aide au repérage des catalogues. Mais l’enjeu reste la préservation du conseil humain face à des prescriptions anonymes et à des logiques automatisées. La librairie tient précisément sa valeur de cette médiation incarnée, coûteuse en temps et en compétences.
Lors des Rencontres nationales de la librairie de Rennes, les 7 et 8 juin prochains sont attendus 1200 professionnels du livre, pour participer à des débats sur l’économie de la profession, la concentration, l’écologie, l’empreinte carbone, les technologies d’intelligence artificielle et les violences subies par les librairies.
Une négociation de filière plutôt qu’un simple bilan
Le solde négatif de 2025 n’épuise donc pas le sujet. Il agit comme un indicateur de bascule. Les créations ralentissent, les fermetures se maintiennent à un niveau élevé, les reprises amortissent le choc, les charges fixes s’alourdissent, les pratiques de lecture se transforment et la chaîne du livre peine à reconnaître économiquement le rôle de la librairie dans la diversité éditoriale.
Le Syndicat de la Librairie française a déjà placé le débat sur le terrain des conditions commerciales. L'organisation a ainsi suggéré la mise en place d'une taxe sur les grands acteurs de la filière afin de soutenir les librairies indépendantes, les éditeurs indépendants et les auteurs, dans un contexte de tension budgétaire et de discussions infructueuses avec les diffuseurs-distributeurs.
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La suite se joue donc sur plusieurs fronts concrets : loyers, remises commerciales, formation, transmission, fonds, outils numériques, coopération territoriale et politiques de lecture. Le chiffre final du CNL — 55 projets accompagnés en 2025, dont 22 reprises — indique déjà la priorité immédiate : soutenir les librairies existantes autant que favoriser de nouvelles ouvertures.
Le maintien du réseau passe désormais par la solidité des entreprises, la qualité des transmissions et la capacité de la filière à financer le rôle culturel qu’elle attribue aux libraires.
La note de synthèse complète est disponible ci-dessous, en téléchargement et/ou consultation :
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
DOSSIER - Les libraires réunis à Rennes à l'occasion des RNL 2026
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
4 Commentaires
GrJojo
05/06/2026 à 05:13
La synthèse est quand meme assez simpliste et ne repondra pas aux problemes.
La diversification, c'est assez risquée. La papeterie, cela rapporte un peu mais pas des masses. Je vois des chaines comme Leclerc culture ou cultura qui proposent plus des trucs de loisirs creatifs comme le scrapbooking.
Une autre librairie spécialisée que je connais en bd/mangas/comics vend des figurines, certains legos et des t-shirts mais ils le font de moins en moins car les prix des fournisseurs sont devenus astronomiques.
Le probleme des loyers est évoqué ainsi que la surproduction qui devient une gêne.
Je regrette que les librairies n'aient pas compris plus tôt la disparition des marchands de presse.
Les gens ne lisent plus autant faute de temps, des médias et des réseaux sociaux qui font tout pour attirer notre attention pour que l'on regarde les pubs. Et lorsque l'on a netflix ou une carte de ciné illimitée, c'est moins de temps pour la lecture. Netflix est une plus grande menace pour les librairies qu'amazon ne l'a été et ne le sera. Dans le bus, beaucoup de gens regardent youtube ou netflix. Je vois de plus en plus de gens lire sur tablette ou écouter un livre audio. Il peut faire quoi le libraire dans son coin face a des éditeurs qui vendent depuis leurs sites ou qui passent des accords pour des livres audios. J'ai offert un livre audio à un membre de ma famille qui en raffole mais il n'avait pas le moindre lecteur cd chez lui. Ses livres audios, il les commande sur un site et les télécharge.
Payer plus un libraire, bonne idée. Mais il faudra aussi payer plus le pizzaiolo, le vendeur de chaussures... Ils sont tout aussi méritant et eux aussi leurs commerces sont de plus en plus menacés.
Mais je trouve que cette synthése zappe les vrais problèmes comme la politique municipale qui tue les centre villes ( rue piétonne, stationnement interdit, travaux incessants, transports inadaptés, refus de la présence de grandes chaines...). Je rajouterai le départ des entreprises du centre-ville et un déplacement du centre d'attractivité vers la périphérie surtout grace au maire qui a refusé l'agrandissement du ciné local (2 salles à 7 salles) qui a déménagé.
Les livres sont devenus trop chers (à chaque fois on nous sort des explications comme le prix du papier). Sans compter que les prix de certaines éditions sont presque de l'arnaque. J'avais fait un tour chez un libraire pour un livre que ma fille devait lire en classe (une pièce de théâtre). Le livre se vend en général entre 2 à 4 euros, le libraire voulait me vendre une version à 17 euros soit-disant plus complète et plus annotée. J'ai fait un tour chez un bouquiniste où je l'ai trouvé en très bon état (mais en occasion) pour 1 €.
Non mais
05/06/2026 à 15:20
Si un libraire vous propose une édition à 17€ au lieu d'une édition prévu pour un cadre scolaire, c'est qu'il fait vraiment mal son taff, ce n'est pas de la faute de la maison d'édition pour le coup ! Parce que comme vous dites, la prescription scolaire ne dépasse jamais les 4-5 €...
GrJojo
05/06/2026 à 20:30
Oui je pense qu'il voulait se débarrasser de ce livre. Mais je trouve que les éditeurs abusent des prix pour des œuvres qui ont 300 ans. Je suis tombé sur l'illiade avec de jolies illustrations mais pour 30 euros. Je suis allé à la place sur gallica prendre l'illiade en pdf et le lire sur ma liseuse.
adnstep
06/06/2026 à 18:16
"La synthèse mentionne la nécessité d’une implication renforcée des élus, notamment pour identifier, réserver ou racheter des locaux, directement ou via des établissements fonciers, avec des loyers bas, progressifs ou plafonnés."
Quand la mairie investit dans le livre, on appelle ça une bibliothèque, et les libraires, des agents municipaux...