Il y a dix ans ce 25 juin, Maurice G. Dantec mourait à l’âge de 57 ans à Montréal où il s’était exilé. Celui qui avait brûlé sa vie au feu des paradis artificiels était-il un techno-romancier mystique et réac ? Retour sur un livre charnière hybride qui annonce le tournant de son œuvre jusqu’en 2014 : Villa Vortex. Par Olivier Stroh.
Deux morts à moins de 600 pages d’intervalle : voilà pour le polar. La première mort, faut que ça tombe sur lui, Georges Kernal, en septembre 1991. Tableau du type : mâle, blanc, entre deux âges, du Service Départemental de la Police Judiciaire de Créteil, à peine dépressif… ou plutôt totalement lucide.
Portrait du cadavre trouvé près d’une centrale EDF : corps éventré, mutilations et brûlures, support de toutes les saloperies de tortures possibles et inimaginables. Fut une gamine de 12 ans avant de devenir un objet. Et c’est à Kernal qu’on demande de vomir une enquête, qui mène à découvrir l’utilisation in-humaine de la petite, dans la gorge de laquelle on a voulu insérer une disquette en y tailladant un emplacement sur mesures, et qu’on a truffée d’appareils électroniques. La deuxième mort, ça retombera sur lui, simple comme un coup de fil.
Aux thèmes aussi éloignés, mais congénères que la biologie moléculaire et les westerns urbains, développés dans ses trois premiers romans, Maurice G. Dantec rajoute, dans Villa Vortex, l’exploration de la littérature mystique chrétienne, l’incursion dans tous les infra-mondes (économie souterraine de la drogue, psychologie extrême d’un violeur sidéen), l’association du méta-(la biologie) et du post-(l’informatique) humain et l’exposition implacable d’une géopolitique du chaos dans laquelle l’auteur, son personnage et ses adjuvants composent un requiem pour les Lumières défuntes.
Dans une mise en abyme qui ne fait qu’en cacher une autre sont ainsi reproduites une quinzaine de pages du Livre des morts, manuscrit d’un être discret rencontré par Kernal aux abords de la centrale électrique, Paul Nitzos, qui après s’être adonné au rock expérimental poursuit sa quête littéraire dans une Yougoslavie under destruction et écrit, noir sur noir : « Nous étions ainsi les enfants impossibles de l’extermination de l’Occident par lui-même, contre lui-même. Nous avions été accouchés par le plus puissant monstre cannibale de l’Histoire. » (p.387)
Les deux morts emblématiques du polar dantecquien deviennent alors allégories de l’agonie de notre civilisation, dont les symptômes se retrouvent à tous les niveaux des images romanesques : si la lutte des services régaliens pour s’approprier l’enquête symbolise l’impotence de la machine étatique, le rituel sacrificiel de gamines orchestré par un serial killer paroxystique et la fin implacable du roman pour celui qui le traqua inlassablement jusqu’à tout comprendre laisse se dévoiler l’absurdité de laquelle se repaît notre société qui noie toute son essence dans le dissolvant du nihilisme.
Car Dantec oblige. Si son roman se donne à lire comme un polar paré de sa figure de flic alcoolique et de ses épisodes réalistes comme l’échange de procédés entre police et malfrat qui consiste à rayer quelques lignes d’un casier contre quelques infos, l’auteur se livre aussi, et souvent par la voix de son personnage de papier, à une réflexion qui exige du lecteur une réaction.
Dans les méandres d’une telle enquête, fi des bienséances et de la retenue, seule l’attaque permet donc à Kernal de se défendre, de faire appel à un salaud parce qu’« il faut des hommes mauvais pour combattre les ordures » (p.340), d’en arriver à cette conclusion qu’avant d’entrer dans la police, il avait « une vie innocente » et de rajouter in extremis, après une virgule qui force la fin de la phrase, « et stupide » (p.40). Si vous prenez les qualificatifs pour vous, Kernal et Dantec ne vous démentiront sûrement pas.
Mais c’est dans la peinture du monde contemporain, dans le constat désabusé de ce que les singularités ont été remplacées par des abstractions de masse (p.456), dans un pessimisme dont l’obscurité ne sert qu’à mieux éclairer les véritables enjeux, que Dantec, dans un même mouvement qui signe sa position ambivalente dans le champ littéraire laisse pourtant un arrière-raisonnement dans le cerveau des lecteurs, comme il y a des arrière-goûts et des arrière-pensées : l’auteur n’explique à aucun moment pourquoi il n’oppose que le mysticisme chrétien au nihilisme triomphateur et la dénonciation du turbo-capitalisme dévastateur ne jouit pas d’une place telle qu’elle puisse demeurer dans la rumination post-lecture. Un roman-cathédrale pour des funérailles souhaitées.
C’est que le combat se focalise sur un seul champ, irréductible et décisif : la culture et la littérature, à l’analyse stratégique desquelles l’auteur consacre son imposante quatrième partie.
Tout au long du roman, des flèches stylistiques sont tirées intelligemment, qui malmènent la grammaire académique pour faire primer l’expression brute : « un dispositif […] avait été mis en place – non plus hypnotiser les masses – mais subjuguer… » (p.332) ou encore des « a priori » francisés ; qui saluent la puissance du cinéma dans la création de modèles narratifs : interrogatoires par tirades (p.80) et didascalies (p.524), suppression des tirets de prise de paroles pour tendre l’action (p.433), multiplication des explications pour la ralentir (p.606), images de spectacle (p.714) ; qui composent avec la langue pour le meilleur : création d’un « journuit » (p.524) ou pour le plus facile comme les saturations de mots, issus de vocabulaires différents, dont on se demande parfois si elles sont étouffantes ou exigeantes.
Dans la quatrième partie, l’arc est troqué contre le bazooka de l’analyse littéraire totale et cruciale. Alors « le monde [sortit] de l’Histoire. Il entrait dans la Narration » (p.666), espace de la création romanesque, à mi-chemin entre l’invention et la rédaction, où le personnage n’est pas encore — ou n’est déjà plus —, où le temps n’est qu’un matériau informe qui permet de faire appel à Rommel et Massoud pour venir aider le spectre du flic.
Ce qui se traduit, dans la vulgate de Dantec, par l’existence d’une « Centrale Littératron » apte à faire voyager au cœur du passé, au sein du futur et même hors de la chronologie, suivant « la ligne de fuite de la narration vers son infini » (p.780). Trinité du personnage, Georges Kernal se fond donc dans Paul Nitzos et conquiert Franz Narkos pour contrer les forces occultes et déambuler dans l’espace de la Littérature, où sa présence au monde est aussi celle d’un « Non-Je » : « Moi, l’autre, Franz Narkos, j’avais dit… » (p.736).
Avec Villa Vortex, Dantec affirmait tirer sa révérence au polar traditionnel, genre emblématique du roman avec un grand R où les lecteurs se demandent à chaque page tournée ce qu’il va se passer après, en enchâssant son intrigue dans un espace plus in (dé) fini, appelé « Quatrième monde », étude sur la littérature qui déroute le lecteur en ce qu’elle se situe hors du récit, mais inscrit tout de même les personnages dans un Anti-Monde du futur proche, où la Colonie des Sciences Sociales s’est alliée avec la Corporation du Tourisme Culturel pour contrôler les âmes littéraires en France.
Tout est là : la littérature doit être visionnaire ou ne doit pas être. Poésie de Mallarmé, elle permet d’atteindre au noyau du réel, de savoir ce que celui-ci deviendra. De finalement être la vie réelle. Constat qui chez le biologiste Dantec se traduit dans le corps : cataphore de la création littéraire dans l’intrigue romanesque elle-même, le Livre des Morts de Nitzos prend possession de la carcasse de Kernal (p.534). Traduction : la vraie vie est dans la littérature, seule la littérature permet de comprendre le vrai dans la vie.
Théorie de l’écrit, théorie de l’écrivain : à la page 634, dans l’interstice de la création, Kernal fait face à l’Auteur présenté sous les traits d’un diable, qui par glissement sémantique peut être rapproché du démon, du daimon grec, de la figure de l’auteur romantique qui écrit, guidé par une force supérieure. Un démiurge, objet de son Inspiration, qui notamment grâce aux drogues peut entrer en correspondance avec l’essence du Monde (p.639) et, voyant rimbaldien, clamer ses prophéties à ses contemporains. En ce sens doivent être accueillies les digressions sur le code génétique et la Kabbale, porteurs de messages pour les volontaires initiés. Dans cet esprit devrions-nous relire (et Dantec avec nous, souvent enfermé dans son mysticisme chrétien) la Circulaire du Grand Jeu.
« Nous ne voulons pas écrire, nous nous laissons écrire », signait Roger Gilbert-Lecomte. Car Dantec fait partie de ceux-ci qui tiennent la littérature pour un moyen d’accès au monde, au réel ; de ceux-ci qui appréhendent la chose littéraire de manière totale. Dantec, sous le soleil du daimon, nous brûle de son obscure clarté.
Crédits photo : thierry ehrmann, CC BY SA 4.0
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 16/06/2016
992 pages
Editions Gallimard
15,90 €
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