L’artiste franco-iranienne Marjane Satrapi, autrice de la bande dessinée Persepolis, est morte jeudi 4 juin à l’âge de 56 ans, a annoncé son entourage à l’AFP. « Marjane Satrapi [est] morte de tristesse un peu plus d’un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l’amour de sa vie », ont souligné ses proches.
Le 04/06/2026 à 12:10 par Clotilde Martin
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04/06/2026 à 12:10
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Marjane Satrapi avait fait de sa vie une œuvre. Mais, chez elle, l’autobiographie ne servait pas à installer un monument : elle ouvrait une brèche. En quatre volumes, Persepolis avait rendu lisible, pour des millions de lectrices et lecteurs, ce que l’histoire officielle écrase souvent : une enfance, une famille, des femmes, une ville, une guerre, une révolution confisquée, un exil.
Née en 1969 à Rasht, en Iran, Marjane Satrapi grandit à Téhéran, dans une famille cultivée, moderne, exposée aux secousses politiques de son pays. Elle fréquente le lycée français de la capitale iranienne. La révolution de 1979 bouleverse son enfance : la chute du Shah, l’installation de la République islamique, le contrôle des corps et des comportements, puis la guerre Iran-Irak.
Dans Persepolis, cette matière historique devient le regard d’une enfant qui observe les adultes, l’absurde des pouvoirs, les interdits, les morts, mais aussi les disques, les fêtes clandestines, les contradictions et la liberté qui persiste.
Pour la protéger, ses parents l’envoient adolescente à Vienne, au début des années 1980. L’Autriche devait être un refuge ; elle fut aussi une école de l’exil, de la solitude et du déclassement. De retour à Téhéran, elle étudie les beaux-arts, puis repart vers l’Europe. En 1994, elle s’installe en France. À Strasbourg, elle poursuit sa formation aux Arts décoratifs, avant de rejoindre Paris et l’Atelier des Vosges, où se croisent alors Christophe Blain, Joann Sfar, Lewis Trondheim ou David B.
C’est là que la bande dessinée devient son territoire. Publié par L’Association, Persepolis paraît d’abord en volumes séparés entre 2000 et 2003. Le livre impose une forme immédiatement reconnaissable : le noir et blanc, des lignes franches, une apparente simplicité graphique qui ne cède jamais à la simplification du réel.
Marjane Satrapi y raconte son enfance à Téhéran, son adolescence en Europe, son retour en Iran, puis son départ définitif pour la France. L’œuvre devient un classique, étudié, traduit, commenté, parfois contesté, parce qu’elle refuse les exotismes autant que les accommodements.
La reconnaissance arrive vite. Persepolis reçoit notamment des distinctions à Angoulême en 2001, dont l’Alph-Art coup de cœur pour le premier volume et le Prix du scénario pour le deuxième. Après ce succès, Satrapi publie Broderies, toujours aux éditions l'Association, récit de paroles de femmes iraniennes, puis Poulet aux prunes, qui reçoit le Prix du meilleur album à Angoulême en 2005.
Avec ces livres, elle continue de travailler l’Iran familial et intime, mais sans folklore : l’amour, le désir, la mémoire, la musique, la mort, les conversations de cuisine et les blessures politiques y cohabitent.
D’un livre à l’autre, son trait demeure immédiatement identifiable. Ce noir et blanc contrasté, ces silhouettes aux contours nets, ces visages expressifs réduits à quelques lignes seulement composent une signature graphique reconnaissable entre toutes. Marjane Satrapi a construit une esthétique de l’épure qui n’appauvrit jamais le récit : au contraire, elle lui donne une force universelle, capable de faire surgir l’émotion comme la violence politique avec une même intensité.
Le passage au cinéma ne fut pas une parenthèse, mais un déplacement. En 2007, elle adapte Persepolis avec Vincent Paronnaud. Le film d’animation, en noir et blanc, est présenté en compétition à Cannes et reçoit le Prix du Jury, ex aequo avec Lumière silencieuse de Carlos Reygadas.
Il obtient ensuite deux César en 2008, celui du meilleur premier film et celui de la meilleure adaptation, puis une nomination à l’Oscar du meilleur film d’animation. Persepolis change alors d’échelle : l’histoire dessinée devient une œuvre de cinéma, portée par la même ironie, la même colère et la même tendresse.
Marjane Satrapi poursuit ce virage vers le septième art avec Poulet aux prunes, également coréalisé avec Vincent Paronnaud en 2011. Elle signe ensuite La Bande des Jotas (2012), The Voices (2014), Radioactive (2019), consacré à Marie Curie, puis Paradis Paris, film choral sorti en 2024. Elle y revendiquait un cinéma nourri d’humour noir, de fantastique, de Paris, de langues mêlées, et d’une conscience très aiguë de la mort.
Cette migration d’un art à l’autre s’accompagne d’un éloignement revendiqué de la bande dessinée. Marjane Satrapi avait expliqué ne plus vouloir revenir à ce qu’elle savait faire trop bien. Sa phrase disait l’essentiel de sa méthode : « Ma vie n’est que recherche. » Il ne s’agissait pas de renier le neuvième art, mais d’échapper à la répétition. Dans son parcours, la bande dessinée, le cinéma et la peinture ne se côtoient pas seulement, ils se répondent.
Peintre également, elle expose à Paris à partir de 2013. En 2024, elle est élue à l’Académie des beaux-arts, dans la section cinéma et audiovisuel, au fauteuil précédemment occupé par Jacques Perrin. La même année, la Fondation Princesse des Asturies lui décerne son prix Communication et Humanités, saluant une voix essentielle dans la défense des droits humains et de la liberté. Elle dédie cette distinction à la lutte pour les droits et la liberté en Iran, et notamment au rappeur Toomaj Salehi, condamné à mort en Iran avant que la condamnation soit annulée.
La politique n’a jamais été, chez Satrapi, un décor. Elle vient de l’enfance, des morts, des interdits et de la mémoire. Persepolis raconte la Révolution islamique de l’intérieur, non comme une leçon géopolitique, mais comme une expérience vécue par une fille qui grandit dans un pays en guerre et sous surveillance. Plus tard, l’autrice devient l’une des voix les plus audibles de la diaspora iranienne, en particulier après la mort de Mahsa Amini en 2022 et le soulèvement « Femme, vie, liberté ».
En 2023, elle coordonne Femme, vie, liberté, roman graphique collectif publié par L’Iconoclaste. L’ouvrage, né dans le sillage de la mort de Mahsa Amini et du soulèvement iranien, rassemble spécialistes et auteurs de bande dessinée pour donner forme, en images, à une révolte féministe devenue symbole international.
Son œuvre fut aussi confrontée à la censure. Aux États-Unis, Persepolis a été visée à plusieurs reprises par des retraits ou suspensions d’enseignement, notamment en 2013 puis en 2022.
Satrapi y voyait presque une confirmation de la puissance du livre : « Interdire des livres, c’est revivre les moments les plus sombres de l’histoire de l’humanité. » Face aux adultes jugeant certaines scènes inadaptées aux élèves, elle répondait, sèchement : « Ils pensent que les enfants sont stupides. »
La contestation de Persepolis ne s’est d’ailleurs pas limitée aux interdictions ou aux retraits scolaires. Plus de vingt ans après sa publication, l’œuvre continue de provoquer des lectures antagonistes. En mars 2026, après la programmation du film sur France 4, plusieurs comptes militants accusent la bande dessinée et son adaptation de reprendre un imaginaire islamophobe de l’Iran post-révolutionnaire et de servir, dans le contexte géopolitique du moment, un récit occidental hostile à l’Iran.
À l’inverse, ses défenseurs rappellent que Satrapi raconte l’histoire d’une famille opposée au Shah, que son livre ne confond pas l’islam avec son usage autoritaire par l’État, et que l’Occident n’y apparaît jamais comme un refuge idéal. Persepolis était ainsi devenu plus qu’un classique : un champ de bataille politique, où se rejouaient les tensions françaises autour de la laïcité, du voile, de l’Iran et de la liberté des femmes.
En 2025, elle refuse la Légion d’honneur. La distinction venait de la France, pays où elle était arrivée en 1994 et dont elle avait acquis la nationalité en 2006. Mais elle dénonce alors l’« hypocrisie » française vis-à-vis de l’Iran, notamment sur la question des visas. Le geste résume un trait constant : Satrapi n’a jamais séparé la reconnaissance institutionnelle de l’exigence politique.
Ses dernières années sont marquées par le cinéma et par Mattias Ripa, son mari, son compagnon de création, producteur, acteur, scénariste, soutien de ses projets. En février 2026, l’Académie des beaux-arts accueille la Fondation pour le cinéma Mattias et Marjane Ripa-Satrapi, destinée à accompagner chaque année deux étudiants étrangers venus se former au cinéma à Paris. La fondation devait prolonger ce qu’ils avaient défendu ensemble : l’art, la jeunesse, le déplacement, la transmission.
Marjane Satrapi laisse une œuvre où le rire n’édulcore jamais la tragédie, où la mémoire personnelle devient une archive collective, où l’Iran n’est jamais réduit au régime qui l’étouffe.
Persepolis restera son livre-monde, mais il ne suffit pas à contenir son parcours : il faut y ajouter le cinéma, la peinture, les prises de parole, les refus, les combats, les morts aimés et les vivants auxquels elle voulait encore parler.
Dans ses bandes dessinées comme dans ses films, elle avait su faire de son histoire un art, de l’intime une force et des drames politiques et familiaux un appel à la liberté. Marjane Satrapi, autrice, dessinatrice, scénariste et réalisatrice franco-iranienne, est décédée le 4 juin 2026, à l’âge de 56 ans.
Née en Iran, Marjane Satrapi y avait grandi dans une famille engagée qui lui avait donné le goût du savoir, du courage politique et de l’émancipation. Touchée de plein fouet par la révolution islamique de 1979 puis par la guerre Iran-Irak alors qu’elle n’était encore qu’adolescente, elle avait su inventer des espaces de liberté grâce à son goût pour la culture, du cinéma français aux mouvements punks et rocks.
Après un passage par l’Autriche, au lycée français de Vienne, Marjane Satrapi s’était installée en France en 1994 pour étudier à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg. C’est là qu’elle s’était éprise du genre de la bande dessinée, avant de fréquenter l’Atelier des Vosges, un groupe d’auteurs-dessinateurs travaillant ensemble à Paris, puis de publier, au début des années 2000, les quatre volumes de son œuvre autobiographique, Persepolis. Récit de sa jeunesse et de sa quête de liberté, cette bande dessinée avait rencontré un immense succès public et critique, en France comme à l'international, faisant de Marjane Satrapi une artiste estimée et l’une des voix de la diaspora culturelle iranienne.
D’autres ouvrages avaient suivi : Broderies, puis Poulet aux prunes, couronné du prix du meilleur album au Festival d’Angoulême 2005. Marjane Satrapi s’était alors tournée vers le cinéma, d’abord en adaptant sa propre bande dessinée avec Vincent Paronnaud. Ce film Persepolis, récompensé par le prix du jury du Festival de Cannes 2007 puis par deux César, avait été suivi d’autres longs métrages, en animation comme en prises de vue réelles, comme Poulet aux prunes, The Voices ou Paradis Paris.
Naturalisée française en 2006, Marjane Satrapi avait été élue en 2024 à l’Académie des beaux-arts. Elle n’avait jamais abandonné la peinture, et avait dessiné à la demande du ministère de la Culture les cartons de tapisseries réalisées par la Manufacture des Gobelins à l’occasion des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024.
Artiste déterminée et engagée, Marjane Satrapi n’avait jamais cessé de faire entendre une voix forte et révoltée contre la dictature iranienne, prenant notamment la défense de toutes les femmes qui en étaient victimes. En 2023, elle dirigeait la publication d’un roman graphique collectif, Femme, Vie, Liberté, en hommage à la mort de Mahsa Amini et aux manifestations qui avaient suivi.
J’adresse toutes mes condoléances à sa famille, à ses proches et à toutes celles et ceux qui ont trouvé dans son œuvre un appel à la liberté et qui, avec elle, ont appris à clamer : « Femme, Vie, Liberté ».
Pouria Amirshahi, député de Paris, ancien rédacteur en chef de la revue neuvième art à la Cité Internationale de la Bande Dessinée, suite au décès de Marjane Satrapi annoncé ce jour.
Grande artiste franco-iranienne, elle s’était fait connaître mondialement à travers ses bandes dessinées, Persépolis et Poulet aux prunes, adaptées ensuite au cinéma.
Dans ses œuvres, elle narrait son enfance sous le régime des mollahs, la répression dont était victime son peuple, le combat des femmes pour leur émancipation face à l’obscurantisme, les espoirs trahis d’une Révolution déchue et la mélancolie d’un Iran disparu.
En 2025, elle avait refusé la Légion d’honneur dénonçant l’ambiguité de la politique française vis-à-vis de l’Iran. Dans ce contexte international aggravé, il est plus que jamais le rôle de la France, démocratie de droit, de se positionner en garant de la liberté du peuple iranien contre l’impérialisme américain et les violences du régime.
Crédit image : Rama, CC BY-SA 2.0 : La co-réalisatrice et auteur à une avant-première de Persepolis, en août 2007
Par Clotilde Martin
Contact : mc@actualitte.com
3 Commentaires
Edco
04/06/2026 à 13:09
Ah la la , quelle tristesse . justement....Les mots manquent......Il faut dessiner ce manque ...C est ....injuste ....😭Bel article 🙏
Marioniet
04/06/2026 à 21:16
Vu et revu "Persepolis" - visité le site peu de temps après la mort du "protégé" de Neauphle -le château pendant presque une décennie! Des pensées émues, elle avait encore et sûrement tant à exprimer...
Edco
05/06/2026 à 12:32
Ce soir sur Fr 5 , Persepolis , le film .Merci au service public !!!!!
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