Le ministère de la Culture publie les résultats d'une enquête confiée à la société de conseil Technopolis Group, portant sur 6674 titres parus en 2017, signés ou cosignés par 9616 auteurs, afin d'évaluer et de mesurer les rémunérations de ces derniers. Malgré un échantillon très réduit — 479 réponses seulement —, l'exercice établit un modèle composite, où les niveaux dépendent du segment éditorial, des types d'éditeurs et du passif des auteurs.
Après le rapport Racine et alors que les organisations d'auteurs documentent elles-mêmes largement les conditions de vie des auteurices, une nouvelle étude sur leur rémunération était-elle vraiment nécessaire ? Le ministère de la Culture a en tout cas confié une mission d'analyse à Technopolis Group, laquelle débouche sur une étude.
Cette dernière s'inscrit dans une tentative plus large de documenter la fameuse répartition de la valeur du livre au sein de la chaine — de l'auteur au libraire, en passant par l'éditeur et le distributeur/diffuseur. Toutefois, les éléments sur ce point précis manquent au sein de cette enquête, qui étudie moins les niveaux de rémunération que la manière dont les auteurices sont rémunérés par les maisons d'édition.
Les auteurs de l'enquête se sont appuyés sur des titres parus en 2017, afin d'analyser les droits versés sur la période 2017-2021, et ainsi comparer « dans des conditions économiques similaires et réduire les variations issues de pratiques contractuelles divergentes au fil du temps ». Cinq segments ont été étudiés : Bande dessinée, Jeunesse, Sciences humaines et sociales — SHS, Littérature et Traduction (sur les quatre segments précédents pour celle-ci).
6674 titres ont été tirés au sort, répartis entre 9616 auteurs, et la société de conseil a obtenu « 479 réponses parmi les 11 179 couples auteurs x titres, soit un taux de réponse autour de 4 % ». Un certain nombre de réponses sont parcellaires, tandis que les sciences humaines et sociales (SHS) et la littérature sont sous-représentées dans les retours obtenus.
38 % des auteurs des titres sondés sont des auteurs de texte, 19 % des illustrateurs, 18 % des dessinateurs, 14 % des traducteurs, tandis que 11 % se désignent comme scénaristes, graphistes ou coloristes. Sans surprise, sur le segment Littérature, tous les auteurs interrogés se cantonnent au texte, tandis que celles et ceux des autres segments adoptent plusieurs rôles, comme l'illustration, la traduction ou même la direction d'une collection (en SHS).
Les contrats d'édition pris en compte par l'étude ont pour la plupart (85 %) été signés entre 2015 et 2017, même si certains sont bien plus anciens, remontant jusqu'à 1992. En BD et traduction, note l'étude, la durée entre la signature du contrat et la publication est la plus longue, contrairement aux SHS, où moins d'un an s'écoule en moyenne entre signature et parution.
Le rapport rappelle quelques réalités du monde de l'édition : une très large majorité des contrats propose une rémunération proportionnelle aux ventes (91 % pour le volume étudié ici), la rémunération par forfait étant plus exceptionnelle.
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87 % des contrats examinés incluent un à-valoir, soit « une somme versée à l’auteur en anticipation des droits générés par l’exploitation commerciale », qui est compensé à l'aide des premières ventes du livre - sur lesquelles l'auteur ne touche donc pas de rémunération proportionnelle, celle-ci démarrant après l'amortissement de l'à-avoir. 58 % perçoivent cet à-valoir en plusieurs fois.
En moyenne, les auteurs sondés indiquent des montants d’à-valoir autour de 4101 €. Les à-valoir dépassant 5000 € sont plus rares, et n'ont concerné que 22 % des auteurs de l'échantillon, tandis que la moitié des auteurs concernés ont touché moins de 2550 €. Autrement dit, de fortes disparités existent. Un ou une répondante à l'étude a tout de même mentionné un à-valoir dépassant les 35.000 €...
Une relation positive semble s'établir entre la valeur des taux de la rémunération proportionnelle et le montant de l'à-valoir : « plus la valeur du taux augmente, plus le montant de l’à-valoir augmente », explicite l'étude.
Du côté des taux de rémunération, deux cas de figure se présentent : un taux fixe ou plusieurs taux, dits progressifs, en fonction du nombre d'exemplaires vendus du titre. 44 % des auteurs sondés font état d'un taux fixe, 56 % de taux progressifs, d'un nombre s'échelonnant de 2 à 5. Le plus souvent, note le rapport, les contrats d'édition prévoient un à deux seuils de vente (donc 2 à 3 taux).
La valeur de ces taux est très disparate, entre 0,3 et 16,2 % du prix de vente hors taxe des ouvrages. D'une manière générale, les taux progressifs sont bien plus à l'avantage des auteurs :
• La moitié des auteurs ayant un taux fixe perçoivent plus de 2 % du prix HT des ventes papier. Au-delà de cette tendance médiane, les taux fixes vont de 0,3 % à 10 %.
• La moitié des auteurs ayant plusieurs taux voient leur taux plancher médian être déjà 3 fois plus élevé (6,4 %) que celui inscrit dans les contrats des auteurs à taux fixe.
Dans le même ordre d'idée, plus un contrat compte de taux progressifs, plus la valeur de ces taux est importante. Le taux moyen se situe ainsi autour de 5,8 % parmi les contrats ayant 2 taux, 7,3 % pour les contrats ayant 3 taux et à plus de 6,6 % pour les contrats avec plus de 4 taux. Généralement, le premier seuil de ventes à dépasser se situe autour de 12.000 exemplaires, le deuxième à 25.000 ventes, le troisième à 35.000.
Sur les taux appliqués aux ventes numériques, l'étude relève un progrès de la valeur du taux médian après 2015 et une intervention législative (7 %) par rapport à avant 2015 (5,5 %). Les valeurs des taux numériques sont très dispersées, allant de moins de 1 % du prix de vente à 50 %.
Les niveaux et modes de rémunération diffèrent aussi selon les profils d'auteurices. Dessinateurs ou traducteurs sont rémunérés au forfait plus souvent que les autres, mais la rémunération proportionnelle reste largement majoritaire, d'une manière générale.
Les traducteurs et traductrices perçoivent plus souvent un à-valoir que les autres auteurices, mais disposent aussi d'un taux fixe dans leurs contrats. Pour les autres profils, un tiers environ se voient attribuer un taux fixe.
« En moyenne, les taux fixes de notre échantillon se situent autour de 6,1 % et la valeur du taux médian fixe est de 5 % parmi les 4 catégories d’auteurs », relève l'étude. On note cependant que les disparités sont plus importantes chez les traducteurices.
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Lorsque les taux sont progressifs, les auteurs ont en moyenne deux taux dans leur contrat, mais les auteurs de texte en ont souvent bien plus (jusqu'à 5 dans l'échantillon). Les taux planchers sont particulièrement bas pour les illustrateurs, avec une médiane à 4 %, contre 8 % pour les dessinateurs et 7 % pour les auteurs de texte.
Les illustrateurices seraient aussi moins favorisés pour les montants des à-valoir, puisque la moitié d’entre eux perçoivent moins de 2000 €, « contre 3345 € pour les profils “autres”, voire 5500 € pour les dessinateurs ». Avec une médiane à 4898 €, l'à-valoir des traducteurices semble, au contraire, être « une composante clé de leur rémunération ».
En considérant les segments éditoriaux, cette fois, les auteurices des domaines traduction, jeunesse et BD sont plus de 85 % à recevoir des à-valoir, contre 70 % en littérature et 20 % en SHS. Les montants sont plus élevés en BD et en traduction, et particulièrement faibles en jeunesse.
Les auteurices de ce dernier segment sont plus nombreux à être rémunérés avec des taux fixes, qui sont aussi les plus faibles, et les mêmes observations sont faites concernant les taux progressifs. Bande dessinée et littérature apparaissent plus favorisées sur ce type de rémunération.
Cette partie de l'étude permet aussi de mesurer le décalage temporel des revenus des auteurs tout au long du cycle éditorial, avec des paiements qui peuvent être effectués en plusieurs fois, à différents moments du processus, de la signature du contrat à la remise des travaux, leur validation, voire la publication de l'ouvrage.
En écartant le segment des sciences humaines et sociales, en raison de la faiblesse de l'échantillon, l'étude s'attache enfin à comprendre l'origine des variations de rémunération entre les auteurices. Est-ce en raison du genre, de la réputation, le laps de temps entre signature et publication ?
Comme le suggèrent déjà les données exposées ci-dessus, le segment éditorial a une influence conséquente sur la rémunération. « Il apparait ainsi que les auteurs en littérature tendent à avoir en moyenne environ 2,56 taux, la BD plus de 2,28 taux, les auteurs de jeunesse se situent autour de 2,05 taux alors que les traducteurs tendent à n’avoir qu’un seul taux dans leurs contrats », note le rapport.
A contrario de plusieurs études sur le sujet, l'étude ne conclut pas à une influence du genre sur le nombre de taux indiqués dans les contrats ni de la réputation de l'auteurice. La durée entre la signature du contrat et la publication de l’ouvrage exercerait, elle une faible influence : plus cette durée est importante, plus le nombre moyen de taux serait élevé.
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Entre les maisons intégrées à un groupe ou les maisons d'édition indépendantes, signer avec les premières favorise le nombre de taux inscrits au contrat, mais les montants des taux fixes seraient plus élevés avec les secondes. La valeur des taux plancher, toutefois, n'apparait pas liée au type d'éditeur.
Parmi les caractéristiques améliorant la rémunération des auteurices, l'étude relève l'appartenance au segment Littérature, surtout s'ils assument plusieurs rôles sur l'ouvrage. Il faudrait par ailleurs éviter d'avoir publié un titre au cours des trois années précédentes et disposer d'une page Wikipédia : pour les auteurs de texte, cela permettrait d'« augmenter le nombre de taux de 16 % par rapport à leurs pairs » !
Un lien est par ailleurs établi entre le montant de l'à-valoir versé et les ventes du livre concerné : plus ce montant est élevé, plus les ventes le seront, « surtout parmi les contrats prévoyant plusieurs taux ». L'étude conclut « qu’une partie des auteurs et les éditeurs parviennent à anticiper dans une certaine mesure le succès commercial des œuvres dès la signature du contrat ». On pourrait ajouter que l'éditeur ayant versé un à-valoir plus conséquent sera aussi plus enclin à multiplier les efforts commerciaux (diffusion et surdiffusion), afin de récupérer sa mise...
L'étude complète est disponible ci-dessous.
Photographie : illustration, Tabbo107, CC BY-NC-SA 2.0
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
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