Dans les couloirs de l'Élysée, des ministères ou du Parlement, au sein des boites mail des responsables politiques, les lobbys se sont activés, en 2025, pour suggérer des mesures ou imposer des sujets. Dans le secteur du livre, l'intelligence artificielle a mobilisé les moyens des éditeurs et des ayants droit ainsi que ceux, bien plus conséquents, des multinationales des technologies numériques.
À l'heure du bilan de l'année 2025 pour les actions des représentants d'intérêts, deux sujets se distinguent nettement, l'intelligence artificielle et le livre d'occasion. Rappelons que les lobbys et autres groupes de pression ou d'influence, souvent liés à des entreprises ou à des groupements corporatistes, doivent déclarer chaque année leurs actions auprès de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP).
Les représentants d'intérêts doivent ainsi présenter, par des « fiches d'activités », les actions d'influence mises en œuvre, sous une dénomination plus ou moins précise. Ils précisent également les types de décisions publiques visées, détaillent rapidement les actions (réunion informelle, transmission d'une pétition, correspondance régulière par mail...) ainsi que les responsables publics ciblés.
Si ces déclarations participent à renforcer la transparence de la vie publique, ActuaLitté avait souligné combien les obligations des représentants d'intérêts étaient légères. Ainsi, les budgets des différentes activités ne sont pas précisés — seul un montant annuel est fourni —, ni l'identité des responsables publics concernés.
Les informations restent par conséquent très parcellaires, d'autant plus que les représentants d'intérêts restent particulièrement discrets, voire secrets, sur les méthodes mobilisées et les objectifs recherchés...
Le développement et l'adoption rapide des technologies liées à l'intelligence artificielle a donné lieu, en 2025, à des opérations d'influence conséquentes et répétées de la part des grandes entreprises du secteur, avec, en premier lieu, Google.
La multinationale américaine a de nouveau déployé des moyens colossaux pour représenter ses intérêts, avec 1,75 à 2 millions € mobilisés, au total. Le groupe indique cependant avoir considérablement réduit la masse salariale affectée à cette tâche, passant de 23 équivalents temps plein travaillé en 2024 à 7 seulement en 2025.
Sur les 82 activités déclarées pour l'année dernière, Google en a consacré un grand nombre à l'IA, afin de « plaider pour le maintien de l'exception dite de “text and data mining” (TDM) présente dans la directive européenne face aux pressions pour un système d'opt-in », « défendre un cadre de transparence et de rémunération des contenus culturels cohérent avec le règlement européen sur l'intelligence artificielle et la directive droit d'auteur » ou encore « démontrer les actions mises en œuvre par Google en matière de protection du droit d’auteur et de la création à l’heure de l’intelligence artificielle, notamment générative ».
Alors que la Commission européenne tente d'encadrer le développement et l'usage des technologies liées à l'IA, Google entend bien peser, évidemment, sur les contours des législations. Le géant réclame ainsi, a minima, « une période de transition pour la mise en conformité des modèles d’intelligence artificielle avec les dispositions du règlement ».
Au niveau français, il s'est rapproché du Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA) — qui conseille directement le ministère de la Culture — afin de « défendre un cadre de transparence et de rémunération des contenus culturels cohérent avec le règlement européen sur l'intelligence artificielle et la directive droit d'auteur ».
ActuaLitté s'était interrogé, en avril 2026, quant à l'arrivée de Laurent Gaveau au cabinet de la ministre de la Culture Catherine Pégard en tant que conseiller intelligence artificielle et numérique, puisque l'homme vient justement de Google, où il fut le fondateur et directeur de l’Institut culturel de Google (le Google Arts & Culture Lab, basé à Paris). Hasard du calendrier, en 2025, la multinationale s'est rapprochée du ministère de la Culture, notamment, pour « soutenir l'adoption des outils de Google Arts & Culture par les institutions culturelles françaises ainsi que les technologies mises à leur disposition pour valoriser le patrimoine »...
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Un autre rapprochement avec une institution culturelle française intéresse le groupe américain, puisqu'il entend « accompagner la Bibliothèque Nationale de France sur le dépôt légal du web, la gestion de l’indexation et de l’entrainement des IA et dans la modernisation de son environnement via S3NS et Vertex AI ». Qui a parlé de souveraineté ?
Google n'est bien sûr pas la seule entreprise de la tech à se manifester sur ce domaine. Un de ses concurrents, Facebook, déclare entre 800.000 et 900.000 € de budget annuel pour son lobbying, avec 1,34 équivalent temps plein travaillé (ETPT) — des moyens en hausse par rapport à 2024. La multinationale de Mark Zuckerberg s'est intéressée, sans surprise, à la proposition de loi sur la présomption d’exploitation des contenus culturels par l’IA, afin de « préconiser de demeurer dans les limites posées par la directive UE sur les droits d’auteurs » — laquelle ne met pas vraiment les développeurs d'IA face à leurs responsabilités.
Une autre intervention de Facebook s'est faite en lien avec les États généraux de l'information, pour « préconiser que toute nouvelle obligation soit compatible avec les efforts de Meta en matière de culture numérique et contre la désinformation »...
Le sujet n'a pas non plus échappé à Amazon France Services, qui annonce entre 1 et 1,25 million € mobilisés sur l'année (en légère hausse par rapport à 2024), pour 7 ETPT (contre 8 l'an dernier). Parmi les actions entreprises, la promotion d'« un cadre juridique favorable au développement et au déploiement d'infrastructures et d'applications d'intelligence artificielle responsable en France et en Europe ». Inutile de souligner que les termes sont choisis avec soin...
Face à l'équipe presque au complet des GAFAM — nous avions évoqué les actions de Microsoft dans un article précédent, quand Apple n'est pas intervenu sur ce sujet en lien avec la culture, ni OpenAI, pas plus que Mistral —, éditeurs et ayants droit tentent de donner le change. Le Syndicat national de l'édition est évidemment très mobilisé, avec des moyens bien moindres, entre 10.000 et 25.000 € sur l'année, pour 0,5 ETPT. L'organisation patronale a œuvré pour « obtenir un soutien politique » sur le sujet.
Elle s'est aussi appuyée, une nouvelle fois, sur les services de l'agence de conseil Image 7, afin de « soutenir la mise en application de l'obligation de transparence des bases d'entrainement des systèmes d'IA, qui est inscrite à l'article 53 de l'UE Artificial Intelligence ACT » et « soutenir l’instauration d’une présomption d’utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d’intelligence artificielle ».
Deux organisations de gestion collective ont prêté main-forte au SNE sur le sujet. La Société civile des auteurs multimédia (Scam), dont les moyens sont évalués entre 300.000 et 400.000 €, pour 1,2 ETPT, a sollicité des représentants publics pour obtenir l'adoption de la PPL sur la présomption d'utilisation déjà citée. La Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) — entre 200.000 et 300.000 € pour 1,3 ETPT — s'est pour sa part mobilisée afin de « défendre l'intérêt de la création, des auteurs et du droit d'auteur dans l'univers de l'intelligence artificielle ».
Signalons enfin, sur cette thématique, les interventions d'une multinationale de l'édition scientifique, RELX (entre 200.000 et 300.000 €, 1 ETPT), qui l'a travaillé d'une manière plus subtile. La société défend ainsi le « respect des droits d'auteur », mais aussi les « enjeux liés à l'IA en matière de recherche scientifique », la technologie promettant d'accélérer certains aspects de la recherche, mais aussi d'améliorer les profits dans l'exploitation des résultats.
Autre sujet d'envergure, en particulier pour les éditeurs, le livre d'occasion. Une partie de l'industrie souhaite en effet que les ventes de seconde main, notamment celles effectuées sur les plateformes de vente en ligne, soient taxées. Le SNE s'est ainsi activé pour « obtenir un soutien politique pour la promotion de la lecture et la mise en œuvre d'une rémunération sur les ventes du livre d'occasion » et a embarqué Image 7 sur ce même sujet.
La Scam accompagne de nouveau le syndicat des éditeurs sur le sujet, mais tient ce que les auteurs et autrices puissent « obtenir une part équitable des résultats économiques de leurs œuvres sur le marché du livre d'occasion », d'après l'intitulé de son activité.
Face à ces organisations, une coalition d'entreprises de la seconde main. Le Bon Coin (entre 100.000 et 200.000 € de budget, 1 ETPT) cherche ainsi à « prévenir toute mesure pénalisant le marché du livre d’occasion », quand Vinted (50.000 à 75.000 €, 0,3 ETPT) veut « contribuer aux réflexions des décideurs publics en les sensibilisant sur les risques d’une éventuelle contribution sur le marché du livre d’occasion ». Le groupe Rakuten (entre 200.000 et 300.000 €, 0,4 ETPT) cherche aussi à « éviter l’instauration d’une contribution sur les plateformes de vente en ligne de livres d’occasion » ou, au moins, à en « connaître les modalités ».
En 2025, les représentants d'intérêts ont abordé d'autres points relatifs au secteur du livre et de l'édition. Amazon France a ainsi poursuivi ses efforts afin de « promouvoir un cadre législatif et réglementaire adapté à la promotion du livre et de la lecture, en informant notamment sur l'impact du projet visant à instaurer des frais de livraison minimaux ». Le Conseil d'État a récemment renvoyé la multinationale dans les cordes, sur ce sujet.
Le SNE, pour sa part, est revenu à la charge sur le règlement déforestation et les encres à base d'huiles minérale, afin de défendre les pratiques industrielles du secteur. Les Éditeurs d'éducation, association des poids lourds de l'édition scolaire, a insisté sur la réforme des programmes scolaires — une manne pour le secteur — et croisé le fer avec la région Île-de-France sur les manuels numériques.
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Plusieurs organisations se sont retrouvées autour d'un plaidoyer pour la défense des crédits publics pour le livre. Le groupe Fnac Darty a ainsi demandé « le maintien de l'universalité du Pass Culture », tandis que le SNE, via Image 7, a réclamé « la préservation du financement de la part individuelle du Pass culture ». Scam et SACD ont exhorté les représentants publics à « préserver en 2026 les montants des moyens alloués dans la loi de finances pour 2025 au secteur du livre ». Le gouvernement est loin d'avoir répondu favorablement à cette demande...
Parmi les autres sujets abordés par les représentants d'intérêts, signalons la « demande d'adaptation des règles d'indexation des loyers commerciaux afin de soutenir le commerce physique et la présence en centre-ville » du groupe Fnac Darty, qui suggère par ailleurs, à cette fin, « l'évolution des règles applicables à l'imputation de la taxe foncière dans les baux commerciaux ».
Le SNE, pour sa part, a aussi fait pression pour « renforcer l’efficacité des procédures de blocage et de déréférencement des sites miroirs, en élargissant la liste des acteurs habilités à saisir l’Arcom ». L'organisation patronale a également été très active vis-à-vis de l'annonce d'un partenariat entre l'État et Doctrine, fin 2025, pour la mise à disposition de technologies d'IA aux juristes de l'administration. Elle a ainsi posé des questions « portant sur les garanties de transparence, de souveraineté et d’égalité de traitement entre acteurs » de l'édition juridique.
Photographie : Le siège social de Google, à Mountain View, en Californie, en 2013 (illustration, Robbie Shade, CC BY 2.0)
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
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