Paru en mai 2026 aux éditions Station Zapata, Darwin et les bas-bleus, de Françoise Lavocat, nous plonge dans le monde politique et littéraire de la première moitié du XIXe siècle.
Roman foisonnant, érudit, il éclaire les coulisses du monde des livres, qui constituent un nouvel objet de pouvoir et de richesses financières. Plus précisément, il donne à voir les stratégies qui s’instaurent alors en France pour contrecarrer le succès que rencontrent certaines romancières, au grand dam d’une part de la gent masculine. Parmi celles-ci, Sophie Gay et Adélaïde Hadot, dont nous suivons les destins croisés dans une Europe incertaine.
ActuaLitté : Françoise Lavocat, ce qui frappe, à la lecture de votre roman, c’est la somme d’éléments historiques que vous y avez combinés. Du point de vue de la composition puis de l’écriture, quelle a été votre approche ? Quelle méthode avez- vous suivie ? Quels sont les problèmes éventuels qu’il vous a fallu régler pour assurer la lisibilité du texte, sa fluidité narrative ?
Françoise Lavocat : J’ai en effet accumulé une vaste documentation historique : des ouvrages d’historiens contemporains (sur le congrès de Vienne et les révolutions de 1830 et de 1848, à Paris et à Vienne), des almanachs, des programmes d’opéra et de théâtre, des horaires des moyens de transport, des journaux de l’époque ; des correspondances et des mémoires, certains publiés (comme ceux de Duc de la Garde ou de Marie d’Agoult), d’autres issus d’archives familiales (concernant von Jessernigg notamment).
J’ai aussi utilisé un recueil des rapports des mouchards lors du congrès de Vienne. Par ailleurs, j’ai lu l’ensemble des œuvres des autrices et auteurs dont je parle (en particulier les écrits de Marie d’Agoult sur la révolution de 1848, les Chroniques parisiennes de Delphine de Girardin, les romans de Sophie Gay, d’Adélaïde Hadot et de sa mère, de Germaine de Staël, de Joseph Fiévée, de Pierre Leroux, de Sainte-Beuve, d’Adélaïde Dufrénoy, de Félicité de Genlis….). En ce qui concerne les œuvres japonaises, j’ai eu accès à des documents et bénéficié des explications fournies par une amie et une chercheuse originaire de ce pays.
Je ne me suis naturellement pas servi de l’ensemble de cette matière, qui m’a surtout permis de m’imprégner de l’atmosphère de l’époque et de construire un cadre vraisemblable. J’ai tout de même pu mettre dans la bouche des personnages, y compris des artisans et des passants, des phrases effectivement prononcées.
En outre, j’avoue avoir développé une sorte de dévotion maniaque à l’égard du petit fait vrai. J’ai fait en sorte de faire coïncider avec la réalité historique le temps qu’il faisait, les nouvelles du jour lues dans le journal. Mais il a fallu prendre soin de ne pas insérer de citations littérales, de pavés d’information improbables. Il a fallu fondre une partie de cette matière historique dans la pâte romanesque.
Au cours des réécritures, j’ai été amenée à transformer en scènes des passages qui se présentaient au départ comme des réflexions, le discours intérieur d’un seul personnage.
Un autre point ressort : celui du degré de présence de vos héroïnes. Ce sont elles qui font vivre le roman, lui confèrent son dynamisme. Durant la rédaction du livre, quels rapports avez-vous entretenus avec elles ? À quelle distance d’elle étiez-vous ? Qu’avez-vous appris en leur compagnie ? Quelles surprises vous ont-elles réservées sur le plan romanesque, s’il y en a eu ?
Françoise Lavocat : Le roman commence avec l’arrivée à Vienne, en 1815, d’Adélaïde Hadot, une journaliste de mode de 22 ans en mission d’espionnage pour le compte du gouvernement français. Ses aventures font l’objet de la première partie. Ensuite, dans les deux parties suivantes, on entend parler d’elle et elle apparaît pendant les événements de 1830, l’épidémie de choléra de 1832, lors d’une conférence mouvementée (fictive) donnée par Louise Colet en 1844.
Finalement, un long chapitre de la quatrième partie lui est consacré. La deuxième et la troisième partie sont dominées par une autre héroïne, Sophie Gay, romancière alors célèbre et mère de Delphine de Girardin. Elle a été un témoin lucide de son époque et deviendra une cible privilégiée de la campagne contre les bas-bleus, en particulier sous la plume venimeuse de Barbey d'Aurevilly. Sa longévité (1776-1853) lui a permis de traverser six régimes politiques, et de constater avec acuité la dégradation de la liberté qui régnait, de son point de vue, sous l’Empire.
Cette période coïncide en effet avec l’éclosion d’une exceptionnelle génération d’autrices, qui appartiennent à des classes sociales variées. En parallèle, on suit le destin de Delphine de Girardin, sa fille, enfant-poète prodige puis épouse d’un puissant patron de presse, salonnière très en vue, auteure de nouvelles, de courts romans, de pièces de théâtre et de chroniques.
Ces trois héroïnes, qui ont toutes existé, sont bien différentes. Sophie Gay et Delphine de Girardin évoluent dans les cercles aristocratiques et littéraires parisiens, tandis qu’Adelaïde Hadot, d’origine provinciale et populaire (comme sa mère, romancière très prolifique), appartient à la classe ouvrière. On ne sait pratiquement rien de la vie d’Adélaïde Hadot, ce qui laisse le champ libre aux aventures imaginaires.
En ce qui concerne Sophie Gay et sa fille, j’ai respecté les éléments connus de leurs biographies. J’ai cependant associé Sophie Gay aux tribulations d’une machine fictive, dont le principe repose sur le magnétisme alors très en vogue. Appelée « opsipoîéticon », elle permet de visualiser les absents, les morts et les créations de l’esprit. Ainsi, Sophie Gay et Adelaïde Hadot contribuent l’une et l’autre à l’intrigue et à la tension romanesque.
Sophie Gay reflète les évolutions littéraires et sociales de la première moitié du siècle, marquées par le dénigrement croissant des femmes auteurs et par leur effacement. Adélaïde Hadot incarne plutôt la contestation politique qui s’exprime dans les événements révolutionnaires de ce temps, et dont les enjeux, en 1848, sont bien différents à Paris et à Vienne.
Ces deux héroïnes, qui ont vingt ans d’écart, passent dans le roman de la jeunesse à l’âge mûr, et même à la vieillesse pour Sophie Gay. J’éprouve une immense sympathie pour l’une et l’autre, avec peut-être une tendresse toute particulière pour Adélaïde dans sa jeunesse et Sophie Gay dans son vieil âge.
Ce que m’a appris l’écriture de ce roman, à travers ces deux héroïnes, c’est que l’histoire littéraire est largement fausse. Il est parfaitement erroné de postuler que les autrices ont été, progressivement, de plus en plus nombreuses. Beaucoup de femmes ont écrit, et ont eu du succès, jusqu’en 1830 à peu près. Anatole, de Sophie Gay, était le roman préféré de Goethe et de Napoléon. Ourika, de Claire de Duras, était la meilleure vente du libraire Pigoreau dans les années 1820. Les romans, écrits par les femmes, ne constituaient pas moins de 30 % de son fonds. Mais les progrès sociétaux sont fragiles et souvent provisoires.
La violente campagne contre toutes celles qui lisent, qui écrivent, et, comble d’audace, vendent les livres, contribue puissamment à leur effacement, à partir des années 1840. Elle n’a aucun équivalent en Europe, même si le mot « bas-bleus » se répand dans de nombreux pays.
Difficile, pour continuer, de ne pas revenir à la ligne de partage entre fiction et réalité qui vous est chère, comme le prouve votre essai publié en 2016 : Fait et fiction : pour une frontière, au Seuil. À quelle(s) fin(s) avez-vous convoqué des faits historiques serrés, documentés, dans votre livre ? Et, revers de cette question, pourquoi y avoir fait entrer de la fiction ? Que vous a-t-elle permis que seule elle, peut-être, autorise, en marge d’un travail de vérité universitaire ?
Françoise Lavocat : Dans Fait et Fiction, j’affirmais, d’une part, que les fictions étaient intrinsèquement hybrides (incluant généralement des éléments factuels et référentiels), d’autre part, que la distinction conceptuelle entre fait et fiction importait et qu’elle impliquait des réactions cognitives distinctes. Les genres contemporains qui reposent sur des pactes contradictoires (l’autofiction, le docufiction) me paraissaient, et me paraissent toujours, problématiques. En ce qui concerne ce roman, il affiche sans ambiguïté un pacte fictionnel.
De fait, tout ce qui constitue les ressorts de l’intrigue (le complot, l’opsipoïéticon) est totalement fictif. En revanche, comme je l’ai indiqué, les héroïnes principales et de nombreux personnages, inégalement connus, ont réellement existé. De même, la campagne contre les bas-bleus est avérée. Un index final permet d’identifier les personnages historiques : mon intention n’est nullement de tromper qui que ce soit. Il est vrai que ce roman n’est pas un roman historique de facture classique. Généralement, l’arrière-plan est historique et les personnages principaux sont fictionnels (dans La Guerre et la paix, par exemple).
Cette hiérarchie n’existe pas dans ce roman. Les personnages historiques (plus de cent cinquante) dominent numériquement, et comprennent, comme je l’ai dit précédemment, les deux personnages féminins principaux, même si Adelaïde Hadot est très fictionnalisée. Un peu plus de trente personnages fictionnels (dont six empruntés à d’autres œuvres), se mêlent à eux ; certains d’entre eux sont des rouages essentiels de l’intrigue et interviennent dans toutes (ou presque toutes) les parties du roman.
Cette petite foule ontologiquement hétéroclite est emportée dans une intrigue imaginaire, dans un cadre historique très documenté. Le choix de personnages historiques est motivé par le désir de porter à la connaissance des lecteurs quelques destins de personnes réelles, modelés par des changements civilisationnels importants qui passent aujourd’hui inaperçus, même des spécialistes. Il me plait à penser que l’on apprend quelque chose en lisant ce roman.
Alors, pourquoi la fiction ? La fiction oblige de se déprendre, justement, du savoir accumulé : pas de notes de bas de page. Pas de démonstration. La fiction permet de rendre la disparition des femmes- auteurs, dans la première moitié du XIXe siècle, intéressante, au sens du XVIIIe siècle : on y prend de l’intérêt, on s’en émeut, parce que cette histoire est incarnée par des personnages, susceptibles de susciter de l’empathie. La fiction transforme un phénomène historique en une expérience sensible. Il y gagne en complexité, en nuances, en contradictions.
La fiction n’explique pas, elle suggère des hypothèses, certaines vraisemblables (comme le rôle joué par les théories de l’évolution), d’autres fantaisistes. Elle inclut bien sûr une part de jeu. Elle autorise des larcins (un personnage important du roman est emprunté sans façon à Eugène Sue), des impossibilités (quelques auteurs rencontrent leur personnage), des décentrements – le roman se termine au Japon.
Pour finir, une question s’impose : en regard du constat que dresse Darwin et les bas-bleus, quel vous semble être l’état du monde du livre actuel en France, dans ses dimensions politiques, notamment ? En général, pour commencer, et quant à ce qui s’y jouerait éventuellement quant à la question des sexes et des genres ?
Françoise Lavocat : Ce qui me frappe surtout, dans la production littéraire actuelle, c’est la proportion importante d’autofictions. D’ailleurs, c’est le genre que cultivent les autrices françaises qui ont indéniablement conquis une place importante dans le monde des lettres et une audience internationale, comme Annie Ernaux, Camille Laurens, Christine Angot.
Dans le domaine littéraire, la méfiance ou le rejet de la fiction s’exprime. La fiction semble s’être réfugiée dans les séries télévisées, la fantasy, les romans graphiques et les mangas, les romances « feel good » surtout destinées à un lectorat féminin. Aussi, même si les femmes, aujourd’hui, ne sont généralement pas empêchées d’écrire, je m’étonne qu’en ce qui concerne la littérature, beaucoup se tiennent en retrait par rapport à l’invention romanesque, à tout le moins en France. Comme au XIX e siècle, les autrices anglaises et américaines me paraissent plus imaginatives – il n’y qu’à penser à Ursula Le Guin et J. K. Rowling.
Notons aussi qu’il est difficile de penser à une héroïne romanesque très inspirante. Dans une enquête que j’ai réalisée dans le monde sur la mémoire des personnages fictionnels, la première héroïne qui vient à l’esprit des 2510 personnes interrogées est Emma Bovary, dont le sort n’est guère enviable.
À LIRE - Angeline Delcroix : victimes ou coupables, “la frontière est très difficile à déterminer”
La littérature ne va pas très bien, tout le monde le sait. L’évolution de la lecture et les concentrations politiques et commerciales en cours n’ont rien de rassurant. Raison de plus : osons la fiction !
Crédit image : Hermes de Lyon, CC BY-SA 4.0, Françoise Lavocat 2020
Par Galien Sarde
Contact : sardegalien@gmail.com
Paru le 04/05/2026
324 pages
Station Zapata éditions
22,00 €
Commenter cet article