Sarah Wynn-Williams devait participer à une discussion publique au Hay Festival, au Pays de Galles, l'un des plus importants festivals littéraires du monde anglophone. L’ancienne cadre de Facebook, devenue lanceuse d’alerte après la publication de son livre Careless People: A Cautionary Tale of Power, Greed, and Lost Idealism (Des gens négligents : récit d’avertissement sur le pouvoir, la cupidité et l’idéalisme perdu), est bien montée sur scène. Mais elle n’a pas prononcé un mot...
Le 02/06/2026 à 13:20 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
02/06/2026 à 13:20
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Face au public, l’autrice est restée assise pendant toute la durée de la rencontre, aux côtés de la journaliste d’investigation Carole Cadwalladr et de l’universitaire Tim Wu. Ses avocats lui avaient déconseillé de parler, de répondre ou même de réagir physiquement, afin d’éviter toute violation d’une décision arbitrale obtenue par Meta, maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp.
Selon The Guardian, elle n’a pas pu s’exprimer, ni même hocher la tête ou la secouer, tandis que la discussion se poursuivait autour d’elle. À la fin de l’événement, le public lui a réservé une ovation debout.
L’affaire trouve son origine dans la publication de Careless People, paru chez Flatiron Books, maison d’édition du groupe Macmillan. Dans ce livre, elle raconte ses sept années passées chez Facebook, où elle a travaillé à partir de 2011 comme directrice de la politique publique mondiale. Elle y décrit, à travers son expérience interne, la culture de l’entreprise, les ambitions internationales du groupe, les rapports avec les gouvernements, ainsi que plusieurs décisions qu’elle juge dangereuses ou contraires à l’intérêt public.
Meta a alors fermement contesté ces accusations. Le groupe a qualifié l’ouvrage de mélange d’éléments anciens, déjà rapportés, et d’allégations fausses visant ses dirigeants. Il affirme aussi que Sarah Wynn-Williams a été licenciée en 2017 pour des raisons liées à ses performances et à son comportement professionnel. L’autrice, de son côté, se présente comme une lanceuse d’alerte et a aussi porté ses accusations devant des instances américaines.
Avant même la publication du livre, Meta avait engagé une procédure d’arbitrage d’urgence contre son ancienne salariée. Le groupe estimait que l’ouvrage et sa promotion violaient les clauses d’un accord de départ signé lors de son départ de l’entreprise. Une décision arbitrale provisoire a alors interdit à Sarah Wynn-Williams de promouvoir le livre ou de tenir publiquement des propos considérés comme dénigrants envers Meta.
L’interdiction ne vise pas son éditeur. Macmillan a indiqué que la décision arbitrale n’avait pas d’effet sur la publication du livre et a assuré vouloir continuer à le soutenir. L’éditeur s’est dit « consterné » par ce qu’il présente comme une tentative de réduire son autrice au silence au moyen d’une clause de non-dénigrement issue d’un accord de départ.
Le cas du Hay Festival montre toutefois que les effets de cette décision dépassent la simple promotion classique d’un livre. The Bookseller rapporte que le festival a retiré Careless People de la vente pendant l’apparition de Sarah Wynn-Williams, après avoir reçu une demande en ce sens destinée à éviter toute violation de l’injonction. Meta aurait soutenu qu’une présence publique de l’autrice dans un lieu où son livre est disponible pouvait, en elle-même, contribuer à sa promotion.
Dans une lettre lue pendant l’événement, les avocats de Sarah Wynn-Williams indiquaient que Meta avait déposé en mars 2026 une demande de sanctions. Le groupe aurait considéré qu’elle contrevenait à la décision arbitrale lorsqu’elle apparaissait publiquement dans un lieu où elle savait que son livre était en vente et où sa présence pouvait attirer l’attention sur l’ouvrage. Son apparition au Hay Festival aurait été expressément citée comme exemple possible de violation.
L’affaire s’est encore élargie lorsque Ravi Naik, l’avocat de Sarah Wynn-Williams, a expliqué être lui aussi limité par la décision arbitrale. Il estime que les termes de la procédure visent non seulement sa cliente, mais aussi ses « agents », ce qui l’empêcherait de promouvoir le livre ou de tenir certains propos critiques au nom de Sarah Wynn-Williams. Il a déclaré n’avoir jamais connu une situation où une cliente ne pouvait pas parler de sa propre vérité et où son avocat ne pouvait pas parler pour elle.
Le contenu de Careless People dépasse le seul récit d’entreprise. Sarah Wynn-Williams accuse Meta d’avoir travaillé avec les autorités chinoises sur des outils de censure et d’avoir poursuivi des intérêts commerciaux en Chine au détriment de valeurs démocratiques et de la sécurité nationale américaine. Elle a témoigné devant une sous-commission judiciaire du Sénat américain, affirmant que des dirigeants de Meta avaient, selon elle, « miné » la sécurité nationale des États-Unis dans leurs relations avec Pékin.
Son audition s’est tenue le 9 avril 2025 devant la sous-commission Crime and Counterterrorism de la commission judiciaire du Sénat américain, lors d’une séance intitulée « A Time for Truth: Oversight of Meta’s Foreign Relations and Representations to the United States Congress » (L'heure de vérité : examen des relations internationales de Meta et de ses déclarations devant le Congrès des États-Unis). Sarah Wynn-Williams y était entendue comme ancienne directrice de la politique publique mondiale de Facebook.
Dans son témoignage écrit, elle affirme que Meta aurait cherché à gagner les faveurs de Pékin pour développer un marché évalué à 18 milliards de dollars en Chine. Elle y évoque notamment un projet interne baptisé « Project Aldrin », des outils de censure conçus pour le marché chinois, des échanges avec des responsables du Parti communiste chinois autour de technologies émergentes, dont l’intelligence artificielle, ainsi que des risques d’accès à des données d’utilisateurs.
Meta répond que ses principaux services grand public ne sont pas aujourd’hui disponibles en Chine continentale. Le groupe rappelle également que l’intérêt de Mark Zuckerberg pour le marché chinois était public depuis de nombreuses années et que plusieurs discussions ou initiatives à ce sujet avaient déjà été rapportées. Pour l’entreprise, les accusations de Sarah Wynn-Williams sont donc présentées comme inexactes, décontextualisées ou déjà connues.
Mais ses propres documents financiers montrent que la Chine représente bien une source significative de revenus publicitaires. Dans son rapport annuel 2024, Meta indique avoir réalisé 18,35 milliards de dollars de chiffre d’affaires en Chine, en forte hausse par rapport aux années précédentes, tout en précisant que plusieurs de ses produits restent restreints dans le pays.
La controverse porte aussi sur la liberté d’expression et le pouvoir des grandes entreprises technologiques. Tim Wu, ancien conseiller de la Maison-Blanche sur les questions de concurrence et critique des monopoles numériques, a dénoncé sur scène une forme de censure privée. À ses yeux, l’affaire illustre la capacité de grands groupes à utiliser des instruments juridiques pour restreindre la parole d’anciens salariés, y compris dans des espaces publics comme les festivals littéraires.
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Pour les défenseurs de Sarah Wynn-Williams, l’image d’une autrice silencieuse sur une scène du Hay Festival résume la violence de ce bras de fer : un livre peut circuler, être vendu et commenté, mais celle qui l’a écrit ne peut pas en parler librement. Pour Meta, il s’agit au contraire de faire respecter un accord contractuel signé par une ancienne employée et de répondre à des accusations qu’elle juge fausses et diffamatoires.
Créé en 1988 dans la petite ville de Hay-on-Wye, au Pays de Galles, le Hay Festival est considéré comme l'un des plus importants festivals littéraires du monde anglophone. Chaque année, il réunit écrivains, journalistes, chercheurs, responsables politiques, artistes et intellectuels autour de débats, conférences et rencontres publiques. L'événement accueille plusieurs centaines de milliers de visiteurs et a donné naissance à des déclinaisons internationales en Europe, en Amérique latine, en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie.
Crédits photo : Sarah Wynn-Williams (Tom Trevatt, CC BY-SA 4.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
1 Commentaire
Lady Livre
03/06/2026 à 07:10
"Meta aurait soutenu qu’une présence publique de l’autrice dans un lieu où son livre est disponible pouvait, en elle-même, contribuer à sa promotion." Et donc, l'autrice aura-t-elle encore le droit de se rendre dans une librairie si son livre y est vendu, ou est-ce que ce sera considéré comme de la "promotion" même si elle ne s'en approche pas ?
Les contrats signés avec ce genre d'entreprise sont souvent très restrictifs, mais là, ça va tout de même très loin ! On parle de museler non seulement sa liberté d'expression, mais sa liberté de mouvement également !