Les petites poupées, collées sur des morceaux de carton, sont si minuscules, si délicates, qu’elles semblent n’exister que par la fantaisie d’un enfant : des nuages soufflés par le rêve, fragiles comme les bateaux des pêcheurs bretons qui naviguaient pendant des mois dans la brume, autour de l’Islande.
Le 02/06/2026 à 11:10 par Maria Danthine-Dopjerova
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Publié le :
02/06/2026 à 11:10
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Julien Viaud, qui deviendra à l’âge adulte l’écrivain Pierre Loti, et son amie Jeanne passaient des heures, ensemble, appliqués, à fabriquer leur théâtre de Peau d’Âne. De leurs petites mains naissaient des personnages sans corps, coiffés de têtes en noyaux de cerise, vêtus seulement de robes en satin ornées de dentelle noire, posées sur des épaules inexistantes.
« Je pourrais presque dire que toute la chimère de ma vie a été d’abord essayée, mise en action sur cette très petite scène-là. » (Pierre Loti)
Julien Viaud, né le 14 janvier 1850, troisième enfant d’une famille protestante, a grandi dans un cocon de douceur, sous la protection des robes noires de sa mère, de sa grand-mère et de ses tantes. La maison, au numéro 141 d’une rue calme de Rochefort, dressait sa façade blonde non loin du port, à quelques pas de la Corderie royale et de l’Arsenal, aussi appelé le Versailles de la Mer.
Ce dimanche matin, assises sous les voûtes de l’Arsenal, où l’on fabriquait jadis les cordages des vaisseaux de la marine, nous buvions un thé aux coquelicots en observant le mouvement rapide des nuages sombres et le vol des martinets et des hirondelles. De lourdes gouttes d’une pluie chaude de mai tambourinaient sur les dalles de pierre. À la façon bretonne, le soleil perçait parfois ce déluge et donnait aux dalles trempées un éclat joyeux.

Quittant le petit port, nous longeons les maisons chaulées, les murs où grimpent rosiers et jasmins. Une femme et une fillette à vélo s’apprêtent à traverser la route. Lorsque le feu passe au vert, l’enfant fait bouger les ailes mauves de papillon en papier attachées à son dos ; même si ses petites jambes se mettent à pédaler, elle se voit, dans sa tête, voler comme un papillon.
À quelques pas d’ici, bien des années auparavant, Pierre Loti jouait avec son amie Antoinette aux chenilles : ils rampaient sur le ventre dans l’herbe, se cachaient sous les branches d’un arbre et attendaient de devenir des chrysalides, puis des papillons. Ils échangeaient des phrases comme : « Oh ! je sens que ça ne sera pas long cette fois ; dans mes épaules déjà… ça se déplie. » Puis, en agitant les bras, ils s’imaginaient voler parmi les fleurs.
Nous entrons dans la maison où le garçon Julien, plus tard surnommé Pierre Loti par la reine de Tahiti, a passé son enfance et son adolescence à créer le petit théâtre de Peau d’Âne et le monde de ses « petites momies », nom qu’il donnait à toutes les choses précieuses qu’il collectait, enveloppait dans des papiers fins et ficelait avec soin : nids d’oiseaux, œufs, fleurs séchées et papillons — parmi lesquels le plus précieux, « le citron-aurore », de couleur jaune pâle, un peu verdâtre, avec une teinte légèrement rosée —, ainsi que branches d’aubépine et fougères.

Sur ces paquets secrets, il écrivait soigneusement : « Fleurs qui étaient sur le lit de ma bien chère Clarisse » ; « Gants achetés à B. avec Joseph, pour faire notre expédition… (1er janvier 1870) » ; « Fleurs de la table du sultan… » ; ou encore : « Dépouilles de mon pauvre petit chat, le plus intelligent et le plus affectueux des chats, qui fut mon compagnon fidèle pendant… »
Derrière sa façade modeste, la maison de Rochefort s’est changée en lieu majestueux, sorti des contes des Mille et Une Nuits. Loti y rapportait des fragments du Japon, du Maroc, de Syrie et de Turquie, ainsi que 600 kg d’objets revenus de Chine dans ses valises. Le plafond de la chambre nuptiale portait une myriade d’abeilles dorées, qui m’ont rappelé les 69 abeilles du flacon de parfum commandé à Pierre-François Guerlain par l’impératrice Eugénie.
Ce royaume exotique abritait une profusion de marbre, une chambre arabe, un salon turc, une salle gothique avec une cheminée imposante et un escalier de pierre gardé par deux têtes de lions, une salle-mosquée, des textiles brodés ottomans — dont la restauration a nécessité deux millions d’euros —, de la céramique syrienne, des boiseries provenant de fermes et de manoirs du Pays basque, des meubles en acajou, ainsi que la chambre ascétique de l’écrivain, presque monacale, avec son lit de fer rappelant une cabine de marin. Dans tout ce luxe, le plus précieux demeurait pourtant son petit musée créé sous le toit, avec vue sur les remparts de l’Arsenal : ses « petites momies », ses souvenirs choyés.

On y trouvait, scellée sous enveloppe, la trace de bave laissée par un escargot sur son livre d’Histoire de Duruy, oublié dans le jardin, et que Julien était allé récupérer avec ses tantes pendant un orage ; des cailloux et coquillages de l’île d’Oléron, où il passait ses vacances. Le soir, lorsque les flammes crépitaient dans la cheminée, on faisait chauffer des galets noirs d’Oléron.
Son père prenait alors sur la table la grosse Bible du XVIe siècle, relique des ancêtres huguenots. Après la lecture à haute voix, toute la famille s’agenouillait pour prier ; puis chacun emportait dans sa chambre les galets chauds, enveloppés dans des sacs de tissu à motifs fleuris, pour garder les pieds au chaud jusqu’au matin.
Loti avait quelque chose de l’extravagance et des idées farfelues de Sarah Bernhardt ; sa maison de Rochefort surprend comme le fortin de l’actrice à la pointe des Poulains, à Belle-Île. Il possédait aussi une part de l’esprit de Colette, qui donnait une voix à ses chats ; sa relation aux souvenirs rappelle Proust et cette mémoire involontaire qui se déplie.

Comme les paperolles des manuscrits de Marcel Proust, les premiers journaux intimes de Loti avaient la forme de rouleaux couverts d’une écriture hiéroglyphique. Le petit Marcel Proust frappait des messages de réveil sur le mur qui le séparait de la chambre de sa grand-mère ; le petit Julien, devenu Pierre Loti, allait le matin gratter de ses ongles la porte de sa chère tante Clarisse.
Elle était sa fidèle et infaillible salvatrice lors de ses crises d’angoisse, quand il faisait ses devoirs, toujours au dernier moment. Elle cherchait pour lui des mots dans le dictionnaire, alla jusqu’à se mettre au grec pour pouvoir l’aider et, lorsqu’il devait copier de longues phrases de punition, prenait encore la tâche sur elle.
Le petit bassin de pierre, entouré de mousse et fabriqué par son frère Gustave, où se posaient des libellules bleues, occupait une place singulière. Le petit Julien, alias Pierre Loti, y apportait ses cahiers de devoirs, des cerises ou des raisins à grignoter. Au lieu de travailler, il passait son temps à rêver, à observer les cachettes des araignées et la marche des nuages dans le ciel breton.

Ce petit bassin lui devint si cher que, le 9 octobre 1866, lorsqu’il fit ses adieux à la maison, au jardin, au théâtre de Peau d’Âne et aux êtres chers en robes noires, puis monta dans le train pour Paris avec ses gants couleur beurre frais, très chic à l’époque, il l’emporta en lui. Plus tard, lorsqu’il embarqua sur le bateau de l’École navale à Brest, lorsqu’il navigua sur les mers et les océans du monde entier, ce petit lac du jardin de Rochefort resta profondément gravé dans son cœur.
« J’ai la nostalgie d’ici et d’ailleurs. Je voudrais être là-bas et ici. » (Pierre Loti)
L’écrivain, élu en 1891 à l’Académie française contre Émile Zola, mêlait dans ses notes de voyage la réalité et la féerie. Il portait en lui, et avec lui, la nostalgie du passé et des souvenirs d’enfance ; il fit de la maison de Rochefort son temple. Il éprouvait la mélancolie des vieux murs, des choses anciennes, du temps qui s’écoule ; il connaissait des tristesses qu’il ne savait pas expliquer.
Sur les bateaux ballottés par les vagues des océans, il pensait à la maison de Rochefort, aux femmes en robes noires, aux chats en quête de caresses, aux paniers de broderie et au petit ours de porcelaine posé sur le coin de la cheminée, dans la chambre de tante Clarisse. Lorsque l’ours cachait une praline pour le petit Julien, sa tête s’inclinait sur le côté. Loti pensait aussi au rayon de soleil qui savait égayer les vieux meubles de la maison.

« Les horizons démesurés se resserrent, tout se rétrécit doucement, et j’en arrive, en fait de nature, à presque oublier s’il existe autre chose que nos pierres moussues, nos arbustes, nos treilles et nos chères roses blanches… » (Pierre Loti)
Même s’il n’aimait pas son physique, même si, comme il le disait, il n’était pas son propre type, les femmes l’admiraient. Aux quatre coins du monde, il vécut des amours éphémères qui inspirèrent des récits et des romans devenus immortels. Madame Chrysanthème appartient au Japon, Aziyadé et Les Désenchantées à la Turquie, Ramuntcho à son amour du Pays basque, Le Roman d’un spahi au Sénégal ; Pêcheur d’Islande raconte l’histoire tragique d’un amour de marin breton.
C’est à Tahiti qu’il devint Pierre Loti, car un officier de marine ne pouvait écrire de fiction sous son propre nom. En amour, il papillonnait. Il disait à son ami Alphonse Daudet que, s’il avait eu une fille à marier, il ne la lui aurait pas donnée. Une belle Gitane l’avait initié à l’amour ; il fut aussi épris de Sarah Bernhardt et de la princesse Alice de Monaco.

La Turquie était son pays de prédilection ; il y retourna sept fois. Lorsque, dans le jardin du Luxembourg, Alphonse Daudet lui proposa une cigarette turque, il expira la fine fumée grise et s’extasia : « Oh ! tout ce qui s’éveille d’Orient dans ma tête, rien qu’à l’odeur de cette fumée ! » Bien plus tard, Alphonse Daudet évoquait encore ce souvenir : « Te rappelles-tu, mon Loti, notre première cigarette turque ensemble ? Les lilas du Luxembourg ? »
Parfois, en fin de vie, parmi toutes les richesses du monde, on tient surtout à une petite poupée sans corps, avec un noyau de cerise en guise de tête. Et le petit bassin, sous un vieux prunier du jardin attenant à la maison de Rochefort, peut devenir plus profond que toutes les mers et tous les océans du monde.
Crédits photo : Maria Danthine-Dopjerova / ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Maria Danthine-Dopjerova
Contact : maria@danthine.com
6 Commentaires
Mbark Belkacem
02/06/2026 à 20:33
Merci infiniment, avec toutes mes félicitations pour l'excellence de votre passionnant article ✍️
fb
03/06/2026 à 07:49
merci, grand plaisir de trouver ça ici, et beau voyage !
Remaud Daniel
03/06/2026 à 14:07
Les protestants dont je suis né s' agenouillént pas pour prier. Ils laissent cela aux catholiques.les temples si vous y êtes allés n ont pas d espace pour la prière a genoux le protestant prie debout ou assis. Cette erreur laisse penser à une culture catholique
.la sépulture de pierre loti a la manière des Huguenots dans sa propriété de l ile d oleron. Cela est aussi une différence avec les catholiques
Maria Danthine
03/06/2026 à 20:17
Merci pour votre commentaire. Dans le livre "Prime jeunesse" de Pierre Loti, j'ai lu la phrase suivante: "...mon père ouvrait la grosse Bible du XVIIs (je viens de me rendre compte que dans l'article j'ai mis XVIs...désolée), il en lisait un court passage, après quoi nous tombions tous à genoux pour la prière finale de la journée." Mais comme il s'agit d'une autobiographie romancée, il il y a peut être les détails qui dévient un peu de la réalité ou peut être parfois les souvenirs de l'enfance nous trahissaient. Les biographies de Pierre Loti disent bien qu'il s'agissait d'une famille protestante.
Sylvainede Ronce.
03/06/2026 à 14:52
Bel description de la maison de Loti mais l'image de la ville est peu flatteuse.
Le ciel de Rochefort n'est pas breton mais saintongeais.
La ville est moderne et pour trouver des maisons chaulées avec des rosiers et des jasmins il faut chercher.plus de feux de circulation non plus et et rue Pierre Loti bien peuplée et passagère.
Tit2
03/06/2026 à 18:12
J'habite Rochefort et il n'y a aucun feu rouge de circulation qui passe au vert, la circulation est réduite à 30km/h..!!!